• Histoires de classe

    Histoires de classe

    Une rubrique consacrée aux petites ou grandes histoires qui font le quotidien d'une classe d'école primaire.

    Parfois juste pour le plaisir, parfois pour réfléchir un peu, parfois encore pour mieux découvrir, voir, appliquer et comprendre une méthode pédagogique pas toujours connue des formateurs...

    Pour s'y retrouver plus facilement, j'ai essayé de vous trier tout cela :

    Notre métier :

    Histoire de nos horairesConférences pédagogiquesL'IEN au téléphone ;

    Service public, vous avez dit ?Courrier indésirableVisite médicale ;

    Les remplacements :

    Pire qu'un troupeau de chèvres !Le Mécano de la Générale

    Sur le vif :

    Bonne rentrée ! ; Passé simple, tout simplementJouer, lire, écrire librement ;

    Sautinettes Luges d'été sur goudronHeureux comme un "deux ans" à l'école ! ;

    La maîtresse, elle mange les petits enfants... ; Texte libre ;

    À l'école, on se construit le cerveau ; Grammaire, modelage, rythme et écriture ;

    Tu me feng' le cœur ! ; L'âge du capitaineÉvidence ;

    Pratiques pédagogiques :

    Organisation générale :

    Des fondamentaux, mais lesquels ? ;  Où sont les bornes des limites ?

    Langage oral :

    Le basket au prochain village ;

    Lecture-Écriture :

    ◊ En GS :

    Cinq ans et demi, c'est le bon âgeL'écriture cursive ne s'acquiert qu'à l'âge de... ;

    Grand beau sur le microclimat ; Écriture cursive ;

    Premiers mots ; Nouveau palier en écriture lecture ; Savoir lire, une punition ? ;

    ◊ Au CP :

    Une nouvelle conquête ;  Ils vont quitter Mimi ! ;

    ◊ En élémentaire :

    Jouer les textes pour les comprendre ;

    Mathématiques :

    Tâtonnement expérimental ; Maths en stockSur le bout des doigts ;

    L'ordre des facteurs sonne toujours trois fois ;

    Histoire :

    Histoire en Cycle II ;

    Arts plastiques :

    De la belle ouvrage ! ; Un petit dessert ?Leonardo da Vinci, l'inspirateur ;

    Sur la piste du loup... ; Impression soleil levantLégumes et paysages ;

    Maître Renart, des lièvres et des rhino vraiment féroces ; OBNIMon beau sapin ;

    Ê bô, a fait Koyett' à Mamine !

    Musique :

    Musique chez les petits ; Encore musique ;

    Gestion du comportement :

    Assis, debout... ;

    Chroniques :

    Une journée dans la classe des Petits :

    Utile ou inutile ? ;

    Une semaine en GS :

    Une semaine en GS (1) ; Une semaine en GS (2)Une semaine en GS (3)

    Une semaine en GS (4)Une semaine en GS (5)Une semaine en GS (6)

    Sorties scolaires :

    Visite guidéeInterdisciplinaritéLeçon de géographie ;

    Activités coopératives :

    Tout un cirque ! ; Nous au village aussi l'on a... ; Apprendre à s'exprimer ;

    La fille du pauvre vannier ;

     

  • Ê bô, a fait Koyett' à Mamine
    Réalisation plastique, école du Loup qui Crée, TPS/PS... Tuto sur demande.

    C'est l'histoire d'une toute petite fille. Elle s'appelle Camille, elle a eu deux ans le 3 décembre. Ses parents, appartenant à la catégorie des parents branchés de l'époque, l'ont inscrite à l'école maternelle, pour optimiser ses chances de réussite, la confronter à la diversité sociale, lui offrir l'occasion de multiplier les expériences dans un milieu riche et aidant.

    Sa classe est une classe de TPS/PS/MS d'une vingtaine d'enfants. L'Atsem s'appelle Colette et Camille l'aime énormément. Elle l'aime tellement qu'elle a même rebaptisé son doudou « Bébé Koyett' », c'est vous dire si ce personnage est très vite devenu central dans sa vie.

    Pourtant, comme elles habitent loin, Camille et Bébé Koyett' ne viennent qu'un jour sur deux, voir la vraie Koyett', alternant journées chez la nourrice et journées à l'école, avec cantine à midi et sieste en collectivité.

    En décembre, elle a rapporté à la maison un joli petit sapin couvert de neige blanche sur son socle de carton ondulé. Sa maman, elle-même enseignante dans l'école, a reçu le cadeau avec un grand sourire, a bien remercié sa collègue et Colette, tout en précisant cependant que, sa fille étant toute petite, et sa mère « de la partie », ce n'était pas la peine qu'elles prennent la peine de prévoir un « objet de Noël » pour elle.

    Maîtresse et Atsem se sont récriées, elles l'avaient très peu aidée et l'enfant avait quasiment tout fait toute seule ! Et puis, elle serait malheureuse si elle ne rapportait pas son objet comme tout le monde...

    Le sapin a été posé parmi les décorations de Noël sans que Camille en fasse un cas particulier. « Ê bô ! Ê bô ! Ê bô ! » De toute façon, tout était bô sur ce sapin !

    Vient la rentrée des classes. Un soir, Camille, comme tous ses petits camarades, sort de sa classe avec une superbe couronne des rois en carton jaune. Sur la couronne, sont artistiquement disposées des gommettes alternativement étoiles et cœurs, vertes et rouges. L'algorithme est parfaitement respecté, la gestion de l'espace est excellente, environ une gommette tous les centimètres et demi, à égale distance du haut et du bas de la bande de carton.

    Cette fois, avant même que la mère n'ait pu joué ses trublions de service, en chœur, Atsem et maîtresse s'écrient : « Elle l'a faite toute seule ! Hein, Camille, dis à maman que tu l'as faite toute seule ! Colette et Maîtresse ne t'ont pas aidée... »

    Camille, bonne pâte, hoche la tête en contemplant la couronne qu'elle tient à la main...

    Sa maman l'installe dans son siège auto et, ayant 40 minutes de route à effectuer, lui donne son doudou et sa couronne pour l'occuper.

    Quelques minutes plus tard, elle entend un grand soupir de satisfaction : « Aaaaaah ! A tini ! » Puis plus rien : comme souvent pendant ce retour, l'enfant s'est endormie.

    Quand, après avoir récupéré le grand frère chez les amis qui le gardent après l'école, la maman découvre la couronne qui a roulé par terre au fond de la voiture, elle éclate de rire !

    Toutes les gommettes ont été soigneusement décollées par la petite file, puis recollées, bien groupées les unes contre les autres, sur une toute petite portion de la couronne ! C'était ça le soupir de satisfaction : la joie de l'œuvre accomplie, de l'erreur corrigée, de la création personnelle enfin mise en pratique !

    Cette fois-ci « l'objet » a été reconnu et réutilisé à la maison, passant de la tête de l'enfant à celles du grand frère, du papa, de la maman, du chien et du chat. Et tout le monde était très fier du très joli petit nuage de gommettes toutes serrées sur une toute petite surface. Et puis, on pouvait les décoller, les recoller. C'était bien.

    En février, il y a dû y avoir un masque mais personne ne s'en souvient...

    En tout cas, il y a eu une très belle réalisation. Un OBJET de luxe !

    Imaginez une branche d'amandier, encore dépourvue de feuilles, nous sommes en février, sur laquelle on a collé à l'endroit où devraient se trouver les bourgeons, des tortillons de papier de soie blanc et rose, imitant à merveille les fleurs à peine écloses de cet arbre qui fleurit en Provence dès les premiers beaux jours[1]. C'est superbe !

    D'ailleurs la petite fille en fait grand cas et, après la réflexion traditionnelle des adultes référents de sa classe, le bisou et le petit signe de la main, elle part, royale, vers la voiture, portant sa petite branchette comme le Saint Sacrement ou peu s'en faut !

    Elle accepte volontiers de la poser, le temps qu'on la sangle dans son siège auto puis la récupère avec révérence, en s'exclamant, des étoiles dans les yeux :

    « Ê bô, a fait Koyett' à Mamine[2] ! »

    Voilà, c'est tout pour aujourd'hui ! Meilleurs vœux à toutes et tous !

    Note :

    [1] J’ai oublié de vous dire que mon histoire se déroule en Provence, à l’époque reculée où, plutôt que d’aller parcourir virtuellement le monde ou l’histoire, les enseignants de maternelle avaient tendance à se servir, pour motiver leurs élèves, de ce qu’ils avaient sous le nez.

    [2] Traduction : « C’est beau, ce que Colette a fait pour Camille ! »


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  • Histoire de nos horaires

    À l'époque des 27 heures devant enfants :

    Autrefois[1], c'est-à-dire quand notre métier, consistait uniquement à éduquer et instruire des enfants, nous savions que ça comprenait, entre autres, 27 h de classe et 10 minutes avant chaque demi-journée de classe.

    Si nous étions en maternelle, nous savions aussi que nous pouvions avoir à rester le midi et le soir parce que nous étions (et sommes toujours) responsables de nos élèves jusqu'à ce qu'ils aient été remis en mains propres à leur famille ou à une personne qui les représente.Si une famille exagérait et arrivait trop souvent en retard, nous pouvions, il me semble, radier provisoirement (ou menacer de radier) ses enfants et, si cela était vraiment trop fréquent, alerter les services sociaux.

    Les animations pédagogiques avaient lieu sur le temps scolaire, les classes vaquaient ce jour-là. Comme elles vaquaient pour celles des collègues de CM2 et du directeur le jour de la commission d'entrée en 6e. Dans les endroits où la plupart des mères de famille travaillaient, c'était la municipalité qui ouvrait la garderie périscolaire ces jours-là.

    Nous ne nous réunissions entre nous, n'organisions de projets, de spectacles, de kermesses que si nous considérions que cela faisait partie de notre façon d'éduquer et d'instruire nos élèves. Nous ne pouvions donc parler de compter nos heures ou de bénévolat puisque cela faisait partie de notre temps de préparation de classe.

    Quand cela était nécessaire, nous négociions au coup par coup avec la mairie, que ce soit pour l'organisation de classes de découverte, la conformité des locaux, leur chauffage, les cantines, les relations avec les Atsem, etc. Nous étions aidés en cela par le DDEN (Délégué Départemental de l'Éducation Nationale) qui fournissait un rapport annuel à l'Inspecteur d'Académie et au Préfet. Ces deux-là n'hésitaient par à rappeler à l'ordre une mairie qui n'assumait pas ses responsabilités[2].

    De même, nous réunissions les parents de nos classes ou de notre école lorsque nous en ressentions le besoin. Les parents pouvaient s'associer en Amicale Laïque ou autre Association de Parents d'Élèves, ils nous invitaient à leurs réunions et nous y allions si nous considérions que cela servirait notre pédagogie. 

    Si nous pensions qu'un enfant avait besoin de soutien scolaire, c'était pareil : nous faisions comme nous l'entendions. Les uns choisissaient d'effectuer eux-mêmes des heures de soutien gratuites, pendant le temps de classe ou pas, d'autres en proposaient de payantes aux parents, pour les effectuer eux-mêmes ou les déléguer à un collègue volontaire, à une association, à un étudiant ou une vieille dame amie de l'école. Nous disposions par ailleurs des membres du RASED qui venaient dans nos classes observer certains enfants et pouvaient organiser ce soutien eux-mêmes pendant les horaires scolaires (ce n'était pas parfait mais leur disparition progressive a démontré combien ils pouvaient être utiles quand même).

    L'accueil des enfants à besoins très particuliers était assuré dans des classes d'adaptation ou de perfectionnement à effectifs réduits dont le personnel enseignant avait été formé pour ce faire. Ceux d'entre eux qui nécessitaient un suivi encore plus spécialisé étaient inscrits dans des structures à tout petits effectifs, associant soins médicaux, rééducation fonctionnelle, éducation et instruction en tout petits groupes.

    Première entaille :

    Ce système a perduré lorsque nous sommes passés à 26 h, sauf pour les réunions qui sont devenues obligatoires, que nous en ayons ressenti le besoin ou pas. La déresponsabilisation (et le « flicage ») commençait.

    On nous a donc imposé des réunions de conseil d'école, dans lesquelles personne n'a de pouvoir décisionnel, des réunions de conseil des maîtres, de conseil de cycles dans lesquelles chacun doit faire fi de ses convictions pour adhérer à un projet commun, forcément réducteur pour pouvoir s'adapter à tout le monde.

    Certains ont trouvé ça juste. D'autres ont pensé qu'ils se réunissaient tout aussi bien avant, quand c'était informel mais que le projet de travailler ensemble était réel au lieu d'être imposé par la hiérarchie.

    Pour le reste, rien ne changeait, sauf ce samedi sur trois consacré aux enfants qui disparaissait. Nous étions toujours « maîtres chez nous » et menions toujours de même nos façons d'envisager notre temps de travail avec nos élèves.

    Le processus de déresponsabilisation continue :

    Enfin, le passage aux 24 h de classe plus 108 h annuelles a continué de nous déresponsabiliser quant à ce qui était le cœur de notre profession.

    Nous sommes désormais aussi responsables de l'éducation et de l'instruction des élèves que des pions payés à l'heure[3].
    Cette responsabilité ne devrait s'exercer que 24 h par semaine (un peu moins même si on déduit le temps de récréations pour la surveillance desquelles nous nous défilons en riant prétextant un tour de rôle chaudement débattu en réunion, un problème urgent à résoudre ou des photocopies oubliées) + 1 heure d'APC (activité pédagogique complémentaire).

    Le cœur de notre métier semble être devenu de nous réunir entre adultes :

    →  pour apprendre comment nous devons les occuper pendant ces 24 fois 60 minutes et ces 60 minutes d'APC : ce sont les animations pédagogiques et les actions de formation continue

    → pour décider comment nous allons les occuper pendant ces 24 fois 60 minutes et ces 60 minutes d'APC : ce sont les conseils des maîtres et les conseils de cycle

    → pour expliquer comment nous allons les occuper pendant ces 24 fois 60 minutes et ces 60 minutes d'APC : ce sont les conseils d'école

    Une preuve manifeste de ce que j'avance, c'est que ce n'est qu'à partir de cette date-là (2008) que certains d'entre nous se sont mis à comptabiliser les temps qu'ils passent avec les enfants pour les enfants sans être dans leur « posture d'enseignant » ( accueils avant les classes, temps passé à surveiller le stand de la kermesse, équipes éducatives et réunions de suivi, etc).
    Ils ont qualifié ces temps de
    « temps additionnels » que l'Administration oublierait de leur payer. 

    Il faut dire que, parallèlement à cela, surtout en maternelle, ces accueils informels, qui avaient lieu dans la cour de récréation, avec une surveillance minimale, puisque tous les enseignants étaient présents et que les arrivées s'étalaient sur ces dix minutes, ont été remplacés par du véritable temps d'enseignement. 

    Chacun s'est retrouvé enfermé dans sa salle de classe et sommé par sa hiérarchie de transformer cet étalement des arrivées en un temps pédagogique à haute valeur ajoutée... Tout en servant d'hôtesse d'accueil aux VIP que sont devenus les parents, consommateurs, ou futurs consommateurs, de « structures d'accueil de la petite enfance ».

    C'est un peu comme si, quand nous prenions le train pour un long trajet, au départ de la ligne, le chef de train devait « animer » l'accueil des voyageurs dans sa rame tout en accueillant, rassurant et renseignant les personnes qui auraient accompagné ces voyageurs mais resteraient à quai !...Il refuserait de le faire et il aurait raison. Certains de nous en redemandent, allant jusqu'à fournir des fiches de préparation pour ce temps d'accueil... et ils ont tort.

    Il faut dire aussi que le temps consacré aux élèves à besoins particuliers n'a jamais été intégré aux 108 heures et qu'il n'apparaît nulle part alors que le nombre de ces élèves explose littéralement depuis que les classes de perfectionnement et d'adaptation et les RASED ont disparu ou quasiment disparu du paysage éducatif.

    Conclusion :

    Pour certains d'entre nous, nous avons changé de métier. Nous ne sommes plus des "instituteurs" qui instituent la culture intellectuelle et morale chez des générations d'enfants, nous sommes des "assistants maternels" dont les heures de garde doivent être comptabilisées à la minute près.

    À supprimer quelque chose, ce sont les 108 heures dites « annualisées » et non ces 10 minutes de bon sens qui permettent à tous de se retrouver avant d'attaquer la demi-journée de classe.

    Ces 108 heures, dans lesquelles le temps de préparation réelle (pas les pseudo-projets montés à grands renforts de café et de croissants) n'apparaît même pas, nous déresponsabilisent, nous font perdre le sens de notre profession. Elles nous transforment en exécutants ayant tous les mêmes besoins et les mêmes méthodes d'enseignement.

    Notes :

    [1] Jusqu’en septembre 1989, si mes souvenirs sont exacts.

    [2] L’état des écoles de la ville de Marseille aujourd’hui prouve bien que ce système a disparu. Jamais autrefois un DDEN n’aurait lâché prise avant que les travaux soient entrepris. Jamais un Inspecteur d'Académie ou un Préfet n'aurait toléré que les enfants soient accueillis dans des locaux aussi insalubres.

    [3] Il n’y a qu’à voir la valse des remplaçants, quand il y en a, lorsqu’un collègue est absent. Si nous étions encore considérés comme des personnes chargées d’éduquer et instruire les enfants, personne n’oserait programmer des remplacements « perlés », des enfants assis par terre rajoutés dans les autres classes de l’école, des contractuels recrutés le lundi et mis devant élèves le mardi matin.


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  • Conférences pédagogiques
    Prix Goncourt en 1920 pour Nêne,
    Ernest Pérochon exerça d'abord comme instituteur.

    Nos livres de lecture d'enfants regorgeaient d'extraits de ses œuvres pour adultes et de l'un ou l'autre de ses Contes des cent un matins.

    Découvert par hasard suite à l'achat des Gardiennes, que je souhaitais comparer avec le film, je lis actuellement "Le chemin de plaine", une version romancée de sa première année comme enseignant au sortir de l'École Normale de Parthenay au tout début du XXe siècle ; ce roman parut en 1921, date à laquelle il renonça à l'enseignement pour se consacrer à plein temps à la littérature.

    « Le roman, de facture réaliste, puise ses racines dans le quotidien d'un instituteur débutant dans un petit village du nord-ouest des Deux-Sèvres. » nous apprend Babelio.

    Réaliste, il l'est jusqu'à aujourd'hui dans certains de ses détails. Sa description de la Conférence pédagogique – aujourd'hui nous dirions Animation, mais c'est pareil – est criante de modernité innovante, à la sauce Éducation Nationale... Il ne manque que le vidéoprojecteur... Remettez-vous dans l'ambiance de l'époque, déplacements à pied ou en charrette tirée par un âne ou un cheval quand on en trouvait une rendant les plus courtes distances équivalentes à nos longs trajets en voiture ou en transports en commun, petites écoles à une ou deux classes dans le moindre des hameaux, instituteurs et institutrices fort mal payés mais tenus à une certaine réserve sociale et vestimentaire, et voyez par vous-mêmes :

    16 octobre : CONFÉRENCE PÉDAGOGIQUE

    — Dans la salle de classe d'Évrard que nous avons, hier soir, nettoyée à fond, tous les collègues du canton sont réunis pour apprendre de M. l'Inspecteur primaire [c'étaient leurs IEN de l'époque] des vérités premières sur l'enseignement de la langue française. Service commandé.

    Nous sommes trente-quatre : dix-huit instituteurs et seize institutrices. Beaucoup se plaignent ; le déplacement est quelquefois pénible et onéreux. Au fond, personne n'eût voulu manquer cette réunion. Les institutrices, depuis huit jours, ont passé leurs veillées à retoucher leur toilette et à rajeunir la garniture de leur chapeau [ Ah, ça, je l'ai encore connu en début de carrière, quand ces dames arrivaient avec la mise en plis de la veille et leur plus belle tenue et ces messieurs en costume cravate. Mais la fréquence des animations actuelles a fait disparaître ces contraintes-là, bien heureusement. On me souffle dans l'oreillette qu'une certaine loi intitulée École de la Confiance cherche à remettre au goût du jour les tenues correctes exigées... Qui vivra verra ! ].

    La conférence pédagogique est, pour certains qui habitent des hameaux inaccessibles, la seule sortie de l'année. Pour tous, c'est la seule occasion de saluer les collègues, ces collègues que l'on déchire parfois à belles dents mais que l'on a plaisir à retrouver quand même.

    L'esprit de corps existe chez nous. J'ai le droit de dire que mon frère est un sot, mais qu'un quidam se permettre d'être de mon avis, je me retournerai aussitôt avec la plus entière mauvaise foi et je ferai brutalement front. [Voir sur les réseaux sociaux, les critiques contre les collègues d'une part, et la façon violente dont tous se regroupent lorsqu'un parent non-prof vient poser des questions sur la façon dont la classe de son enfant est conduite...]

    Plaise à quelque La Rochefoucauld d'équilibrer à ce sujet une phrase rectangulaire ayant l'intérêt pour centre de gravité.
    Moi, pour l'instant, j'ai autre chose à faire.

    Élu secrétaire de séance, il me faut noter point par point les arguments de M. l'Inspecteur. Je ferai ensuite un beau-procès-verbal que je devrai recopier je ne sais combien de fois.
    Ces jeux sont inoffensifs. [Vive le traitement de texte, le photocopieur, internet et ses messageries électroniques ! En revanche, le petit jeunot qui se retrouve chargé du rôle de « rapporteur », tout le monde connaît ! ]

    Chaque année, les bureaux du ministère nous choisissent ainsi un sujet de méditation. Méditer n'est rien ; choisir le sujet est peut-être plus difficile. Le gros travail revient à ces messieurs des bureaux, comme il est juste. Ils y apportent une ingénieuse fantaisie et le plus candide optimisme. [Pourquoi ne puis-je m'empêcher de sourire en lisant ces phrases ?]

    Cette année, le pivot de l'enseignement est la langue française, mais l'an prochain, ce sera l'histoire, ou bien la morale, ou bien le dessin, le travail manuel, le chant, que sais-je ? Tous les douze mois, le pivot change, usé. [ Et de m'esclaffer en lisant celles-là ? ]

    Bien entendu, rien ne change en réalité ; rien ne change, heureusement !

    Quand perdra-t-on l'habitude de médire de la routine ? Si les instituteurs, oubliant qu'ils sont payés d'abord pour apprendre à lire aux enfants, n'opposaient pas la bienfaisante inertie aux suggestions des beaux esprits, on perdrait beaucoup de temps dans les écoles de la République. [ Nos aînés devaient être dotés d'esprits plus libres que certains des nôtres ou la main-mise de l'Administration était moins prégnante. Que j'aurais aimé et que j'aimerais encore lire ceci plus souvent ici et ailleurs sous la plume ou plutôt le clavier de mes collègues ! ]

    Ce n'est pas à dire qu'il ne vienne jamais rien de bon du fulgurant Olympe ; mais les dieux exagèrent toujours ; ils tirent un feu d'artifice pour allumer notre chandelle. [Suivez mon regard... Et puis celui-là... Et encore celui-là... et, oh et puis zut ! ]

    Nous écoutons donc M. l'Inspecteur ; il est plus à plaindre que nous. C'est sa première conférence de l'année et il hésite un peu ; ses mots pâteux ne viennent pas ; ils résistent ; ils collent comme du mastic. Il paraît que l'an passé, à cette même place, il a été bien plus éloquent ; c'était sa septième conférence ; il savait sa leçon.

    Il termine quand même lit d'un petit air détaché une étude sur l'enseignement du français au cours moyen, dont l'auteur est ce vieil instituteur qui, tout au fond de la salle, rougit.
    L'étude est originale ; je n'ai rien lu de semblable dans mes auteurs ; la langue est souple, ferme, riche.
    Pourquoi cet instituteur est-il si timide ? Qu'a-t-il à se faire pardonner ? Peut-être est-ce le ton du lecteur qui le blesse et l'humilie...

    Ayant achevé, à toute vitesse, les dernières lignes, M. l'Inspecteur lève la séance et chacun s'en va content...

    Voilà, l'animation est finie. Ensuite, il y a la pause – ici, un repas au restaurant, j'ai connu aussi en début de carrière – et quelques descriptions de collègues toujours aussi proches de ceux que nous côtoyons, à moins qu'ils ne soient nous-mêmes...

    Quelques extraits pour les courageux qui aiment l'Histoire, la petite, celle des gens tout simples...

    Voici l'institutrice de Chantefoy ; je la connaissais de réputation, Mlle... Au fait, comment s'appelle-t-elle ? Pour ses élèves, pour leurs parents et maintenant aussi pour ses collègues, elle est « la petite mère » et l'on finit par oublier son nom.  [...]
    La raison voudrait que cette institutrice se débattît du matin au soir, dans son école surpeuplée, contre une bande d'enfants déchaînés. Eh bien ! ce n'est pas ça du tout ! Elle ne punit jamais et son école est la meilleure de la région. 
    Au fond de vos yeux, « petite mère », la clef de ce mystère.
    Derrière elle, sur une chaise, elle a posé un filet gonflé de paquets ; ce sera fête demain à l'école de Chantefoy.

    La classe de Mlle Dubosc, de Courvoisin, est également réputée. Mlle Dubosc a les premiers prix au certificat d'études. Elle est haute, maigre, ascétique. Son regard est presque trop droit ; il me gêne. Je me revois petit garçon, pincé au retour d'une excursion buissonnière, ou bien conjuguant un verbe irrégulier aux quatre temps du subjonctif.
    Il doit faire froid à Courvoisin ! 

    Baron, un instituteur de trente ans, nouvellement nommé en commune, est le plus affairé, le plus dévoué des propagandistes. Il veut bien faire, il veut tout faire. Il écoute toutes les suggestions ; au moindre appel, il est là ! 
    Secrétaire de mairie, bibliothécaire, directeur d'une société de tir, président d'une société de tempérance, d'une société d'anciens élèves, d'une société d'éducation populaire, d'une section de la société contre la dépopulation des campagnes, trésorier d'une société de secours mutuels, secrétaire d'une panification, il ne trouve jamais une heure de congé pour cultiver son jardin. Demain, il protégera les animaux, surveillera les nids, repeuplera les rivières et créera une section des « Amis de l'arbre ». 
    Il ira ainsi jusqu'au jour où, malade, découragé, il enverra tout au diable, fera simplement sa classe et prendra un permis de chasse. [Aujourd'hui, en plus, après son burn out, il démissionnerait et créerait une société de coaching perso... ]

    Ensuite un vieux maître d'école d'un modèle aujourd'hui disparu, grand lecteur de Classiques de la littérature, « capable de réciter à rebours certaines pages des Essais [de Montaigne, NDLR] ou des Pensées [de Pascal, NDLR] ».

     Passons à sa voisine de gauche, que nous avons tous rencontrée, surtout si nous avons travaillé dans des écoles un peu beaucoup déshéritées parce que loin de tout ou situées dans des quartiers périphériques dans lesquels personne, sauf quelques dévoués propagandistes, ne vient très volontiers... 

    C'est une jeune fille de vingt-cinq ans dirigeant provisoirement une école de garçons dans un hameau perdu à quinze kilomètres de Lurgé. [...]
    J'apprends qu'elle ne sort par de l'École normale [l'ancêtre de l'ESPÉ] et qu'elle a été heureuse, pour entrer définitivement dans les cadres, d'accepter une nomination provisoire à ce poste déshérité.
    Ce n'est pas que la vie soit bien gaie dans ce hameau. Elle vit seule dans une grande maison délabrée et ne voit jamais personne. [...] Les veillées sont bien longues et bien longs les jours de congé. Le moindre voyage est pénible et compliqué ; aussi ne sort-elle jamais. [...]

    – En somme, mademoiselle, je vois bien que toutes les heures, là-bas, ne sont pas drôles.
    Elle se ressaisit et dit d'un air brave :
    Non ! mais il faut débuter ! Je ne me plains pas.

    Petite recluse, vous avez raison de ne pas vous plaindre : cela ne changerait rien.
    Mais je devine ce que vous ne dites pas. Je vous vois, l'hiver, au milieu de vos grands élèves ricaneurs et insolents. Je vous vois, le dimanche, derrière votre rideau : les filles du village s'en vont à la promenade [...]. Vous, mademoiselle l'institutrice, vous avez à peine le droit de traverser le village ; restez à la maison !
    Je sais que plus d'une fois vous avez envié le bonheur des servantes de ferme. Je sais que vous avez rêvé, soupiré, pleuré et que personne ne s'en est jamais inquiété...
    Bientôt, vous ne rêverez plus, mais peut-être pleurerez-vous encore secrètement.
    [...]
    Après le banquet, je la conduis à sa voiture : une petite charrette à âne, basse, étroite, sans ressorts, minable. Elle va parcourir quinze kilomètres, assise sur une planchette [...].
    Elle part après un salut cérémonieux. La fête est finie ! L'âne trotte d'un trot sec et pointu qui secoue terriblement la charrette...
    Je n'ai pas envie de sourire, vraiment. Pauvre petite recluse ! Je la plains comme si je n'avais que ça à faire.
    Allons, Tournemine, tu deviens stupide, tout à fait. Ce n'est pas ta faute si elle doit gagner son pain ; ce n'est pas ta faute si elle est isolée au milieu des rustres ; est-ce toi qui signas sa nomination ?

    Et voilà, c'est tout pour aujourd'hui. D'ailleurs, ce livre parle très peu d'école, à part dans ce chapitre-là. À l'époque, instituteur, c'était un métier moins prenant qu'aujourd'hui, semble-t-il, et qui laissait des loisirs. On pouvait passer à autre chose lorsque, chaque soir, on fermait sa porte de classe jusqu'au prochain matin de classe, c'est très net.

    Sous forme de cadeau pour ceux qui auront lu jusqu'au bout, voici La maladie des doigts écartés, tirée des Contes des cent un matins, d'Ernest Pérochon qui resta auteur pour enfants, même après avoir abandonné le métier d'instituteur. C'est un texte qu'on peut faire lire aux élèves de fin de CE1 à CM2, il est parfait pour traiter par le conte, sans prêchi-prêcha, le problème de certains de nos élèves dysexécutifs qui, quand il faut manger, se reposer ou se coucher, sont d'excellents élèves mais qui, quand il faut travailler...

    Télécharger « La maladie des doigts écartés. Pérochon.pdf »


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  • Bonne rentrée !
    Merci à Merlin, 5 ans, et à son grand-père pour cette œuvre d'artisanat très très local

    Ce charmant petit bonhomme se joint à moi pour vous souhaiter à toutes et tous, enseignants, parents et enfants,

    une bonne rentrée et une excellente année scolaire !

    Nos P'tits sont coincés dans des classes bien souvent trop chargées, parfois très éloignées de leur domicile ; ils subissent des horaires journaliers et des dates de vacances dictés par les intérêts économiques plutôt que par une envie de faire réussir au mieux tous les élèves. Ils s'apprêtent à découvrir des programmes bien peu clairs et bien peu exigeants qui les prennent pour des billes pour ne pas avoir à remettre en cause les méthodes qui, chaudement « conseillées » depuis quelques décennies, ont fait la preuve de leur inefficacité. 
    Comme leurs parents, leurs grands-parents et arrière-grands-parents avant eux, ils ont besoin que nous les aidions à devenir tout ce qu'ils auront envie d'être quels que soient leur sexe[1], leur origine socio-culturelle, leur lieu de résidence...

    À nous de nous battre pour dire bien fort qu'

    une autre école est possible

    et que nous allons nous employer à la faire vivre au quotidien, chacun à notre manière.

    [1]  C’est la dernière de France 2, ce soir, pour justifier l'échec scolaire des garçons : les pauv’, c’est pas leur faute, c’est pask’y sont pas faits pareil que les filles !


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  • Passé simple
    Merci à : Le Nouvel Éducateur, ICEM Pédagogie Freinet, juin 2016, n° 228

    C'était à l'époque où tous les instituteurs étaient foncièrement persuadés qu'un élève pouvait apprendre à conjuguer des verbes au passé simple à toutes les personnes, même ceux qui étaient tellement innovants qu'ils avaient dû quitter l'École de la République pour fonder une école privée hors-contrat !

    Et, grâce à cette confiance dans les capacités intellectuelles et mnésique de l'être humain encore en développement, les enfants qu'ils instruisaient y arrivaient. Tous. Même ceux qui étaient arrivés en France déjà grands après des parcours chaotiques et traumatisants. 

    Merci au Nouvel Éducateur de nous le rappeler dans son numéro de juin 2016. Puisse-t-il être entendu !


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