• De la belle ouvrage !
    Merci aux parents de cette belle enfant que nous appellerons Petite Fille.

    Dans le salon familial, Petite Fille est très occupée. Du haut de ses deux ans frais du jour, elle utilise au mieux les outils mis à sa disposition et fait ce que, de bon droit, elle a à faire. Elle s'applique de son mieux et son geste est affirmé. Ce n'est pas mon amie Laurence Pierson qui me contredira en voyant la tenue du crayon, la position des deux bras sur la table ainsi que celle du cahier ! Seule est à réprouver la technique du balayage, mais l'enfant est jeune, admettons ce petit défaut bien excusable.

    Dans quelques minutes, Petite Fille posera ses crayons, fermera son cahier de coloriage, fière de son travail. Ça, c'est de la belle ouvrage, pensera-t-elle et peut-être l'exprimera-t-elle par un "Ooooooooh" modulé, un "Que beau l'a fait Tit'Fi !" ou un "Tu as vu comme il est beau mon dessin ?" selon son avancement dans l'art de la conversation.
    La famille assemblée pour l'événement s'extasiera comme il se doit, à part peut-être le grand cousin de cinq ans qui n'a pas encore compris la politesse et qui se moquera du "grabouillage de bébé" produit par cette intruse qui lui a volé la vedette il y a deux ans exactement... Ça ne fait rien, Petite Fille, il faut bien connaître quelques chenilles si l'on veut pouvoir apprécier les papillons !

    Le souci, ce serait qu'il y ait dans l'assemblée un professeur des écoles adepte de l'évaluation par compétences... Là, il y aurait des lèvres pincées, du non-acquis et de la remédiation dans l'air ! Il faudrait voir à prévoir une progression un peu mieux ciblée garantissant à Petite Fille une acquisition parfaite du coloriage de la girafe, du soleil et du je-ne-sais-trop-quoi ! Il faudrait d'ailleurs peut-être la faire précéder d'une acquisition du nom des couleurs dont on fixerait la mémorisation par une trace écrite de ce genre (le fait qu'elle ne sache pas encore lire ne rentre pas en ligne de compte puisque ce n'est pas la même compétence) :

    De la belle ouvrage !

    Là, Petite Fille aurait peut-être l'affreux sentiment de passer de la liberté d'exécution d'un jeu gratuit avec tout ce qu'il permet de découverte intuitive, de tâtonnement expérimental, d'éducation sensorielle librement consentie à l'étude scientifique et rationnelle du coloriage normé à la manière de l'École Maternelle déboussolée par des années de théories mal comprises à base d'ergonomie de l'apprentissage, de didactique des sciences de l'éducation, de métacognition et de maximes de base du genre "L'enfant est un adulte comme les autres", "Une  seule école de la maternelle à l'université" et autres "Il ne faut pas confondre les objectifs et les compétences"...

    Heureuse Petite Fille à qui personne n'a retiré des mains cahier et crayons qu'elle utilisait mal ! Heureuse Petite Fille qui peut continuer à jouer avec un matériel que son développement sensoriel et cognitif ne lui permet pas de maîtriser, loin s'en faut ! 

    Parce que, selon moi, quoi que puisse en dire la super Conseillère Pédagogique venue casser inspecter conseiller les jeunes collègues débutants et leur expliquer les vertus d'un apprentissage différencié mais programmé du coloriage en TPS, avec plans de travail individuels complétés tous les lundis dans le cadre de l'atelier de métacognition1, Petite Fille est super bonne en utilisation rationnelle du cahier de coloriage et des instruments scripteurs !

    Pour en arriver à cette conclusion, il faut se détacher une fois pour toute de la maxime "L'enfant est un adulte comme les autres" et se rappeler que, le jour de son deuxième anniversaire, on a encore une façon d'analyser les problèmes très proche du grand rien du tout originel, il faut bien le dire.

    Là, en gros, cela pourrait donner : "Crayons, gestes saccadés, traces... feuille de papier, traces déjà présentes, couvrir traces inconnues par traces personnelles. "

    Ou, en français de grands :
    "Voici des crayons. Je sais qu'en les prenant bien en main puis en agitant spasmodiquement le bras, ils vont produire une trace. Et là, c'est une feuille de papier. Tiens, quelqu'un y a déjà laissé ses traces !
    Mon rôle est donc de faire disparaître ces traces venues d'ailleurs par mes propres traces. Ainsi je m'approprierai l'objet-livre en lui montrant ma capacité à le dominer grâce à ma maîtrise quasi parfaite, puisque répondant à mes attentes, de l'instrument scripteur."

    Ce qui ne veut bien entendu pas dire que le rôle de l'adulte et de laisser Petite Fille arriver au CP en continuant à croire que le jeu consiste à cacher les traces exogènes par ses propres traces. Ça, c'est un comportement courant chez les blaireaux, les fouines, les renards, les chiens, les chats, les coucous... L'humain est capable d'un autre type de marquage de son territoire.
     
    Le mieux, à l'école j'entends, ce serait de ne pas faire de coloriages en TPS et en PS... La poule ne peut pas savoir élever un poussin avant d'avoir pondu un œuf.
    En PS :
    - On "dessine", on barbouille, sur du papier blanc. 
    - On fait des encastrements puis des puzzles.
    - On colle des morceaux de papier de couleur dont on découvre petit à petit qu'on peut les poser côte à côte, en se chevauchant, en se superposant, sans que les morceaux se touchent, etc. 
    - On modèle des matériaux (argile, pâte à modeler, pâte à sel, à bois, etc.) qu'on étale au rouleau pour déterminer une surface informe d'abord puis de formes déterminées grâce à des emporte-pièces ou des "couteaux".
    - On apprend à marcher sur une ligne et à faire le tour d'un espace, ou à jouer à l'intérieur de cet espace. 
    - On dispose des tissus au sol ou sur une table, bien comme il faut, en les étalant bien.
    - On fait des pavages avec des briques Lego® sur une plaque verte, des planchettes Kapla® posées les unes à côté des autres...
    - On se rend compte qu'avec des disques, des cerceaux, des anneaux, ça ne marche pas...
    - On décrit des images, des tableaux, des photos et on vient montrer avec le doigt où il y a du rouge, du vert, du bleu, du jaune, en balayant bien toute la surface concernée.
    - Ensuite, on suit son contour comme on suit le tracé de la route, celui de la rivière, de la voie ferrée.
    Et, après tout ça, quand l'enfant lui-même commence à colorier ses propres productions (dessins, peinture), l'enseignant peut envisager de lui faire découvrir le coloriage...

    Ou alors, en effet, on fait comme les collègues qui prennent les enfants un par un et on leur "tient la main", au moins par la force de la parole. On affiche dans le couloir des œuvres merveilleusement bien coloriées et on coche tout fier la case "Utilise des outils scripteurs adaptés pour emplir entièrement et régulièrement une surface clairement délimitée".
    J'y repense, tiens... Montessori... Elle avait fait faire des cadres métalliques évidés. Un peu comme des pochoirs. Et le coloriage consistait à poser le cadre sur la feuille de papier, prendre un crayon de couleur et un seul, et crayonner à l'intérieur de la partie évidée jusqu'à ce qu'elle soit entièrement recouverte.
    C'est le seul travail de coloriage qui devrait exister en PS, selon moi.
     
    Car ce qui m'ennuie avec ce coloriage démarré trop tôt (je parle de l'école, la maison, c'est pour jouer, pas pour apprendre), c'est que ça ait le même effet que la lecture commencée trop tôt et mal.

    De la belle ouvrage !

    On fait croire à l'enfant que colorier, c'est barbouillasser n'importe quelle couleur, n'importe comment, sur les traces exogènes, sans même lui faire remarquer que ces traces représentent quelque chose qu'il connaît, dont il sait déterminer les zones et les couleurs parce qu'on sait aussi qu'il est encore trop petit pour relever le challenge.
    Ou alors, nouvelle mode après des années de "Chacun fait fait c'qui lui plaît, plaît, plaît", désorganisé et sans ambitions, on l'assiste complètement et on en fait un exécutant passif qui obéit au doigt et à l'œil sans rien comprendre à ce qu'il fait.

    Et c'est ainsi qu'arrivé en GS ou même au CP, on voit parfois nos élèves non seulement prendre n'importe quelle couleur mais en plus ne même pas être capables de rester à l'intérieur de chaque surface. Avec un peu de chance, ils ne dépassent plus de la forme extérieure mais semblent ne pas voir qu'elle est divisée en plusieurs formes intérieures qui ont leur raison d'être.

    De la belle ouvrage !

    C'est un peu comme ces gamins à qui on apprend à entourer "dinosaure", "tricératops", "brachiosaure" et "tyrannosaure" en septembre, puis "citrouille", "sorcière", "Halloween", "chaudron", "mort-vivant" en octobre, et ainsi de suite, mais à qui on n'apprend jamais qu'en prenant un peu de peine, non seulement on pourrait arriver à lire et écrire "Le mort-vivant tue le tyrannosaure à coups de chaudron" mais en plus n'importe quel autre mot, sans répertoires ni affichages, simplement en analysant chacun de ces mots en syllabes puis en lettres et en recomposant tout cela différemment...
     
    De plus, comme ils ont toujours fait comme ça et qu'on ne leur a jamais dit que ce qu'ils faisaient ne correspondait pas à leurs capacités intellectuelles d'analyse et de synthèse, ils offrent une résistance terrible lorsqu'on leur dit qu'on ne veut pas un enfant avec la moitié du visage violet et l'autre bleue mais qui déborde sur le cou et un tiers de la chevelure dont le reste est vert comme les 5/6 de la manche droite du pull...
    C'est exactement ce que décrivent S. Garcia et A.C. Oller dans leur bouquin. Elles expliquent que, la première année, leur remédiation n'a pas servi à grand-chose parce que, en classe, les élèves faisaient exactement le contraire de ce qu'elles leur faisaient faire. C'était "devinette à partir de la première lettre" d'un côté alors que de l'autre, on leur disait de procéder par syllabes, jusqu'à la dernière.
    C'est comme ces élèves de cycle 3 à qui on demande d'écrire un texte "comme ils veulent" et à qui on apprend après qu'ils vont devoir le réécrire parce que là, c'est tellement mal écrit que personne n'y comprend rien. Et puis, quand ils l'ont réécrit, on leur dit que finalement, ils vont le réécrire encore une fois parce que maintenant que ça tient à peu près debout, il va falloir se munir d'un dictionnaire pour corriger toutes les fautes d'orthographe lexicale. Et puis, quand ils l'ont réécrit, on leur dit qu'ils vont faire un peu d'analyse grammaticale parce qu'il conviendrait de corriger toutes les fautes d'accord qui émaillent la page.
    Pour moi, il aurait mieux valu leur faire écrire une phrase, correcte, sans fautes, ni lexicales ni grammaticales.
    Comme il aurait mieux valu donner un pochoir métallique dont le trou de forme géométrique simple (disque, carré, rectangle, triangle quelconque, etc) serait suffisamment petit pour éviter le balayage et favoriser le travail des doigts au bébé de deux à trois ans et demi en lui demandant de mettre du rouge et encore du rouge et encore plus de rouge dedans et attendre qu'il ait dépassé ce stade du barbouillage pour lui faire colorier la citrouille d'Halloween... Parce que passer du temps à l'école pour colorier la citrouille d'Halloween dessinée par quelqu'un d'autre quand on ne sait pas dessiner soi-même et qu'on n'a pas encore vraiment pris conscience que le monde avait des couleurs, ce n'est pas vraiment utile et formateur...
     
    À deux, trois ou tout juste quatre ans, l'activité "coloriage" n'apprend rien que le dessin libre n'apprend déjà. C'est du temps perdu que ce temps passé à barbouiller seul la page de garde du cahier de vie pour le mois de novembre tout autant que l'est celui passé près de la maîtresse ou de l'ATSEM qui propose le crayon à utiliser, donne les consignes seconde après seconde, décompose à l'action près le travail, inhibe tout trait malencontreux.
    Ce temps perdu serait mille fois mieux employé à permettre à l'élève de découvrir intuitivement la notion de surface fermée, celles de couleurs, de pavages et les savoir-faire y afférant.
    C'est par les nombreuses actions pratiquées quotidiennement, telles qu'elles ont été décrites plus haut, que l'enfant commentera puis reproduira seul parce qu'il les aura intuitivement intégrées, qu'aux alentours de quatre ans, il commencera à colorier de lui-même ses dessins représentatifs et prendra plaisir à le faire en respectant les couleurs. Et c'est un peu plus tard, vers quatre ans et demi ou cinq ans qu'il prendra plaisir à paver l'espace de sa feuille de formes géométriques qu'il cherchera à colorier en harmonisant les couleurs.  
     
    Et après ? Si l'on respecte certaines conditions et qu'on n'en fait pas l'activité FMLP2 par excellence, le coloriage sera au dessin libre de création ou d'observation, ce que l'exercice de grammaire ou d'orthographe est à la rédaction-production-d'écrit-expression-écrite : une étape intermédiaire plus simple parce que débarrassée du travail de recherche et de production. Il pourra même permettre à l'activité reine, le dessin, de s'enrichir et de se perfectionner de tous les détails emmagasinés en coloriant l'œuvre des autres.
    Cependant, il conviendra, comme pour l'exercice d'automatisation des règles de grammaire ou d'orthographe, de ne pas en faire le seul travail d'acquisition, ni même l'exercice dominant sous peine de voir des enfants souffrant de l'angoisse de la feuille blanche ou de courir le risque que ses élèves préfèrent la facilité du coloriage mécanique à l'effort créatif du dessin d'imagination.
     
    Pour que le coloriage joue son rôle pédagogique, il faudra bien sûr l'accompagner d'"observation réfléchie" de l'environnement réel ou représenté. On s'attachera à apprendre aux enfants à regarder autour d'eux, commenter ce qu'ils voient, en analyser les différentes caractéristiques, chercher à le traduire par le geste graphique.
    Il serait bon d'y adjoindre des "dictées" de synthèse. Les enfants s'attacheront à représenter le plus exactement possible ce que le maître leur a demandé, coloriage et détails compris.
    Quant à la tâche complexe finale, celle qui traduit l'acquisition du geste et la prise d'autonomie, en toute confiance et estime de soi, elle sera observée par le maître dans les dessins libres de ses élèves et dans leur envie d'en réaliser.
     
    Il pourra alors s'autoévaluer en comparant dessins libres, dessins imposés et coloriages et moduler son action en classe en fonction du décalage pouvant exister entre l'une et l'autre des activités, comme il le ferait en mathématiques s'il constatait que ses élèves calculaient très bien mais ne savaient pas résoudre un problème, en musique s'il les voyait solfier en clé de sol, de fa et d'ut mais incapables de chanter, en français s'il les entendait s'exprimer comme des livres mais qu'il constatait qu'ils étaient incapables d'écrire trois mots sans faute. 
     
    Ci-dessous, par exemple, deux enfants ayant beaucoup pratiqué le coloriage mais ayant été insuffisamment accompagnés dans leur découverte du dessin.
    Nota bene : Il s'agit de travail autonome sans intervention de l'adulte et hors du cadre de l'école.
     
    Enfant 4 ans 5 mois :

    De la belle ouvrage !

    De la belle ouvrage !

    Enfant 5 ans 4 mois :

    De la belle ouvrage !

    De la belle ouvrage !
    Un arbre avec des guirlandes parce que c'est Noël...

    Au sujet du dessin et de son importance dans la construction mentale de nos élèves quelques articles sur ce blog :

    Enseigner le dessin, plus que jamais

    Dessiner pour devenir intelligent

    Dessiner pour s'exprimer

    Merci à Pierre Jacolino et Sophie Borgnet pour leurs articles.  

     

    1 Célestin, ne lis pas, s'il te plaît. Ils sont juste devenus fous !

    2 « Fiche-moi la paix », pour rester correcte et bien élevée.

     

     

     


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  • Sautinettes !

    Dernière invention avant de partir en vacances. Mieux que la trottinette, la sautinette !

    Sautinettes !

    Sautinettes !

    Sautinettes !

    Sautinettes !

    Conclusion : Où les enfants peuvent-ils encore exercer leur créativité et jouer avec deux copains et trois bouts de ficelles ?
    À l'école !
    Et c'est encore plus vrai lorsque l'école a pu rester à taille d'enfants et que ces derniers ne sont pas concentrés dans des groupes scolaires beaucoup trop grands pour eux.


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  • Activité interdisciplinaire menée par un groupe de besoin intergénérationnel visant à concevoir, réaliser et utiliser un vecteur de déplacement par frottement latéral de surface à propulsion humaine.

    Luge d'été sur goudron

    Luge d'été sur goudron

    Luge d'été sur goudron

    Luge d'été sur goudron

    Autres exemples d'utilisation de l'élément plastique de base induisant la créativité bâtisseuse en trois dimensions


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  • Pire qu'un troupeau de chèvres !

    Il se trouve que, dans une vie antérieure, j'ai été éleveuse de chèvres. C'est vous dire si je sais de quoi je parle...
    Une chèvre, c'est un petit animal facétieux, primesautier, volontiers têtu et même un peu cabochard, pour tout dire étymologiquement capricieux.

    Figurez-vous qu'une chèvre, par exemple, ça s'attache à son berger ou à sa bergère. Tellement bien que, si ceux-ci disparaissent de son environnement, elle peut en tomber malade et en perdre son lait !

    Et quand c'est d'un troupeau qu'il s'agit, c'est encore pire...
    Dans un troupeau, tout le monde a son rôle. Il y a les meneuses qui peuvent entraîner les autres droit devant à travers des hectares d'éboulis, non loin de précipices vertigineux ou, tout aussi grave pour elles, dans le beau pré de luzerne ou de sainfoin du voisin ! Il y a les bagarreuses qui n'attendent qu'un coup d'œil ou d'épaule de travers pour se jeter cornes en avant sur tout ce qui bouge... Il y a les timides, que les bagarreuses tiennent loin du râtelier de fourrage, et qui, si on n'y prend garde, se retrouveront bientôt cachectiques, incapables de suivre le troupeau ou d'allaiter leur chevreau tellement elles seront faibles... Il y a les farceuses qui escaladent tout, ouvrent tous les loquets et qu'on retrouve dans le cerisier de la voisine, dans le potager de la grand-mère ou même debout sur la table de la cuisine, en train de lécher la salière à grands coups de langue râpeuse ! Il y a les fugueuses qui, malgré les avertissements du berger, se font un jour croquer par la dent du loup. Il y a enfin les suiveuses qui, seules, se comporteraient peut-être à peu près correctement mais qui profitent de toutes les bêtises des autres pour leur faire porter le chapeau qu'elles ont pourtant saisi avec joie avant de se l'enfoncer sur la tête sans un regret.

    Le berger connaît ses bêtes et intervient, si possible en amont de la bêtise. Contre la fugueuse, il relève les barrières ; contre la farceuse, il a des verrous, des cadenas même, s'il le faut ; contre les meneuses, il a les chiens , les bâtons, les cloches... Il protège les timides et les tient à distance des bagarreuses... Il montre aux suiveuses qu'il n'est pas dupe et les sermonne tout autant que les autres.
    Il connaît tout son petit monde et sait quelles associations bienfaisantes il convient de favoriser et quelles sont les malfaisantes qui lui mettraient son troupeau en l'air en moins d'une demi-journée ! D'autant qu'il sait que ce troupeau qui sauterait par-dessus les moulins et courrait la prétentaine, le soir, de retour à l'étable, lui donnerait trois malheureuses gouttes de lait. Adieu alors les délicieux fromages dont sont friands les chalands des marchés provençaux !

    Ce qui fait que, quand il sait qu'il doit s'en aller, il prépare cela longuement. Il fait venir à l'avance la personne qui le remplacera. Il lui présente les bêtes, lui fait la liste des qualités et défauts de chacune. Il développe leurs qualités laitières, l'informe sur les rations alimentaires, les goûts de chacune, montre l'état des réserves de foin de luzerne et d'orge. Il la met en garde contre les risques qu'elle encourra à trop laisser la bride sur le coup à Caramella, à croire que Coquine arrêtera de se ruer sur tout ce qui s'approche si on lui parle avec douceur et compréhension, à ne pas cajoler un peu la douce Césarine qui n'ose pas s'approcher du seau de farine d'orge...
    C'est ainsi qu'il peut partir confiant même si, il n'est pas dupe, les bêtes attendront son retour pour à nouveau donner toute leur mesure de lait à LEUR berger et non à cet intrus qui fait semblant de s'intéresser à elles alors qu'il ne les a pas vues naître, vivre, grandir et mettre bas !

    Eh bien, savez-vous, si j'ai tellement aimé m'occuper de mon troupeau de chèvres dans ma vie antérieure, c'est qu'il me rappelait un autre petit troupeau, facétieux, rigolard, bagarreur, pas raisonnable pour un sou, volontiers capricieux et pourtant tellement attachant et capable de si grandes choses... Vous voyez de qui je veux parler ?

    Ce qui me chagrine pour tous ces deuxièmes troupeaux d'un genre très particulier, c'est que plus aucun Grand Grand Grand Chef n'a d'égard pour eux. Là où le berger chouchoute son outil de production avec affection, soin, attention soutenue et fermeté bienveillante, là où les sociétés protectrices des animaux mettraient bon ordre si elles soupçonnaient la moindre maltraitance, le plus petit manquement à la règle, du côté des cours et des préaux, rien, rien, rien de rien ! Abandonnite aiguë, mépris, manque d'intérêt, lâcher-prise et laisser-tomber ! 

    Imaginez par exemple une directrice qui part à la retraite... il va falloir en trouver une autre... qui aura besoin de trois semaines de stage de formation, surtout maintenant que tout n'est plus simple et qu'on ne s'occupe plus des enfants comme on s'occupe d'un troupeau de chèvres, avec affection, soin, attention soutenue et fermeté bienveillante !
    Cette nouvelle directrice, connue depuis le jour où, en février ou mars, elle a demandé à être inscrite sur la liste d'aptitude aux fonctions de directeur, va donc avoir besoin d'un remplaçant, pendant les trois semaines que dureront son stage, qui lui est programmé depuis le mois de septembre.

    L'Administration, si elle est une bonne bergère, a donc forcément prévu un remplaçant bien en amont. Il est venu dans la classe, a rencontré la personne qu'il remplacera, s'est informé des personnalités de tous ses futurs élèves, de leurs régimes alimentaires, non, de leur avancement dans le programme scolaire. Il s'est informé des enfants en difficulté, des PPRE, des PAP, des élèves avec AVS, etc. Il connaît les associations malheureuses, les points à renforcer, les valeurs sûres et les précipices vertigineux !
    Il est prêt, comme notre berger-remplaçant, à prendre le relais de manière à ce que la future directrice, quand elle reviendra, ne constate qu'une toute petite baisse de régime, facile à compenser dès que ses élèves retrouveront leur bergère habituelle !

    Eh bien non ! Rien n'a été anticipé et même mieux, rien n'est possible à mettre en place.
    Les élèves vont avoir classe un jour avec Paul, l'autre avec Pierrette, le troisième et le septième avec Sidonie, le quatrième et le neuvième peut-être avec Gontran mais on ne peut pas l'assurer et puis, entre temps, peut-être n'auront-ils pas classe du tout...
    Qu'un élève difficile soit complètement tourneboulé par cette situation et qu'il couvre d'injures ses camarades et le pion remplaçant diligenté pour la journée, tout le monde s'en fiche ! Qu'une petite élève timide se recroqueville parce que tous ces gens qui apparaissent et disparaissent pire que dans un numéro de prestidigitateur lui donnent le tournis, aucun intérêt !
    Quant aux programmes scolaires, c'est bien simple, même les parents d'élèves s'en fichent... Alors, pourquoi s'acharner à dire qu'il est quand même ennuyeux que ces élèves-là quittent en réalité l'école dans sa mission la plus importante, l'instruction, un bon mois avant tout le monde !

    Vous me direz, un troupeau de chèvres, sa raison d'être, c'est de produire du bon lait qui fera de délicieux fromages qu'on échangera contre des espèces sonnantes et trébuchantes, permettant ainsi à la machine économique de tourner...
    Alors que des enfants, franchement, à quoi cela sert-il ? Ça coûte des sous, ça ennuie tout le monde, il faut faire semblant de s'en préoccuper et de les préserver des dangers de la société et, cerise sur le gâteau, c'est incapable d'apporter sa pierre à la machine économique... Surtout quand on les met en classe, qu'ils monopolisent du poids mort pour la société marchande (du fonctionnaire, si vous préférez) et que, rivés à leurs bureaux comme ils le sont, ils ne peuvent même pas jouer les prescripteurs dans les supermarchés et chez les concessionnaires de voitures !

    C'est donc normal, parfaitement normal, qu'on prenne moins soin d'eux et qu'on les traite pire qu'un troupeau de chèvres...


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  • Visite guidée...

    Douze enfants (eh oui, une malade, dommage pour elle), une maîtresse, deux parents d'élèves à l'assaut du château de Grignan, en Drôme Provençale...

    En route pour la visite :

    Départ de l'école, en dehors des horaires scolaires, en voitures particulières, de manière à arriver sur les lieux avant 13 h 45. Classe transplantée, ça s'appelle. La maîtresse sera sur place aux horaires scolaires et accueillera ses élèves normalement, mais dans un autre lieu.
    Les deux parents accompagnateurs, le père de Tout-Petit-Bonhomme et la grand-mère de Kass'Andrah, feront de même et la sortie scolaire sans nuitée pourra démarrer dans les conditions imposées par l'Administration.

    Nous partons de la Place du Mail, en rang par deux, la maîtresse devant, les parents derrière. Ça papote, ça gigote, ça asticote...
    On sent bien le mois de juin, la chaleur lourde qui énerve les enfants au lieu de les accabler.
    Premier incident : Grand-Lolo refuse de donner la main à Yasameen. Je règle ça rapidement, mais bon, je m'inquiète... Ils sont chauds-bouillants, ces petits !
    Heureusement, Loubna remarque une immense plume rouge sur le beffroi.

    Visite guidée...

    Je rappelle... la marquise de Sévigné... les lettres qu'elle écrivait à sa fille... la comtesse de Grignan... le festival de la correspondance. D'ailleurs nous arrivons sur la place où se dresse sa statue... Voici la marquise, la plume d'une main, sa lettre de l'autre. "Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné", lisons-nous sur la plaque de marbre. Elle s'appelait Marie de Rabutin-Chantal parce qu'elle était noble ? Ouf, ils s'intéressent encore à quelque-chose...

    Visite guidée...


    Nous passons la première porte, petit retour sur les villages fortifiés, les doigts se lèvent, les enfants se passionnent. J'interromps, nous sommes attendus à 14 heures, pas le temps de développer.
    Deuxième incident : Loulou et Plus-Vite-Que-Son-Ombre se tiraillent par le bras et râlent parce que l'autre rouscaille du traitement pourtant amical et distrayant. À nouveau, cours d'Éducation Morale et Civique sur le vif... Mes inquiétudes s'amplifient : nous sommes trop près de la fin de l'année scolaire, les enfants sont fatigués, démotivés par la chaleur, couchés trop tard en raison des soirées d'été interminables, ils vont être infects !
    Nous passons la deuxième porte... Il y a un plan du village. Les élèves découvrent la forme ronde, la muraille qui encercle la bourgade, les différentes portes. Ils repèrent celle où nous nous trouvons et... la pigeonne qui couve sur un surplomb du bâti ! C'est reparti pour une foire aux questions-réflexions-associations-transferts !... alors qu'on nous attend, là-haut, au château du Comte de Grignan...

    Pas de charge pour la dernière grimpette avec encore deux ou trois incidents, mineurs mais quand même... Ils n'arrêtent pas de se titiller, de se moquer, de râler ! Que suis-je allée faire dans cette galère ?

    Visite guidée...

    Accueil et mise en route :

    Devant l'accueil, quelques couples de personnes âgées attendent l'ouverture des portes... Ils regardent d'un œil torve cette bande de mioches pas très policés qui ne semblent pas vraiment décidés à écouter les adultes qui les exhortent à se taire et à se calmer. Je me liquéfie intérieurement. Et il faut que j'aille payer maintenant... et que je rédige le chèque... et que l'hôtesse d'accueil imprime la facture...  et qu'elle téléphone au médiateur culturel (je me souviens, à temps, qu'on ne dit plus un guide, ouf, un impair de moins) qui va nous réceptionner sur le grand escalier derrière les gradins déjà dressés pour le spectacle de cet été.

    Là-bas, dans le coin où je les ai parqués, sous la surveillance de JY et CM, ça gigote, ça tripote les cartes postales, ça papote... Kass'Andrah, qui n'avait pas besoin d'aller aux toilettes au départ de l'école, s'est découvert une envie pressante et, comme CM le propose gentiment, Loubna et Yasameen, et puis P'tit-Lolo et puis Petit-Bonhomme et puis Jeune-Sage-Tranquille se disent qu'après tout, ils pourraient aussi profiter de la visite guidée des lieux d'aisance de ce fleuron du patrimoine historique drômois ! Ce sera non, sauf pour Kass', qui s'entend quand même chanter Manon à deux voix par sa grand-mère et la maîtresse...
    Franchement, j'aurais mieux fait d'aller me pendre le jour où j'ai demandé à l'EVS de réserver !

    Nous passons... enfin... la grande porte et le calme naît de lui-même. Quelques voix chuchotées perturbent à peine le silence :
    - C'est grand !
    - Tu as vu la statue ? Qui est-ce ?
    - Oh ! Les tapisseries !...
    - La chaise à porteurs, tu l'as vue ?...
    - Il y a une alarme, là. C'est pour les objets précieux.

    Visite guidée...

    Se situer dans l'espace :

    Un charmant jeune homme arrive. C'est notre animateur. Il s'appelle Pierre. Il nous emmène d'abord sur la grande terrasse qui domine la plaine alentour... Loubna s'approche de la rambarde qu'elle commence à escalader ! Je la tire en arrière en sermonnant et Pierre commence à interroger :
    - Connaissez-vous les points cardinaux ?
    - Non.
    - Je suis sûr que si. Alors nous allons poser la question autrement... L'endroit où il fait très froid, où il y a des pingouins, des ours blancs, des phoques...
    - Le sud !
    - Non ! Le nord ! C'est le nord.
    - Oui, voilà, le nord. Et de l'autre côté, là où il fait de plus en plus chaud, c'est... ?
    - Le sud !
    - Très bien. Ici, le sud est de ce côté, vers cette grande montagne que vous voyez là-bas... Quelqu'un connaît son nom ?
    - Oui, moi ! Le Mont Blanc ! Euh non, je me trompe toujours ! Le Mont Ventoux !
    - Oui, le Mont Ventoux... Et si nous continuons dans cette direction, nous allons rencontrer... ?
    - Une mer ! La mer Méditerranée !
    - Ah mais c'est très bien, dites donc... Vous savez beaucoup de choses. Donc, ici, nous avons le sud, vers la mer Méditerranée, là, le nord. Et là ?
    - L'est ? L'ouest ?
    - Très bien, là, l'est, avec des petites montagnes qui sont avant d'arriver aux Alpes et qui s'appellent donc...
    - Les Préalpes !
    - Et de l'autre côté, à l'ouest, que voyons-nous ?
    - Au nord-ouest, je vois les éoliennes près de Montélimar !
    - Oui, et nous ne le voyons pas mais peut-être savez-vous qu'il y a un fleuve...
    - Oui. Le Rhône !
    - Eh bien, je crois que nous savons tout. Nous allons donc entrer dans le château par une autre pièce que vous trouverez sans doute superbe.

    Visite guidée...

    Galerie des Adhémars

    Assis en rond sur l'estrade de la salle de concert, les voilà maintenant invités par Pierre à dévider le fil de l'histoire depuis avant la conquête romaine. Le festival continue :
    - A l'époque gauloise, il y avait déjà une place forte sur cette colline. Savez-vous pourquoi les places fortes étaient construites en hauteur ?
    - Oui, parce que c'était plus difficile à attaquer à cause de la pente.
    - Et aussi à cause de la vue. On voit arriver les ennemis de loin.
    - On dit aussi "les assaillants"...
    - Très bien. Et savez-vous le nom de la civilisation qui a attaqué les Celtes et conquis leurs territoires ?
    - Les Romains ?
    - Qui venaient d'où ?
    - De Rome.
    - De quel pays ?
    - L'Italie...
    - Bien. Quel fleuve suivaient-ils ?
    - Le Rhône ? Jusqu'à Lyon ?
    - Oui, c'est cela... Vous êtes décidément très fort... Passons à une autre époque... Le Moyen Âge. Savez-vous comment se nommaient les châteaux de pierre qu'on construisait alors et quel était leur rôle ?
    - Des châteaux forts !
    - Et des villes fortifiées !
    - C'était pour se réfugier quand les assaillants arrivaient !
    - Bien. Eh bien, le château où vous êtes était au départ un château fort.
    - Ça se voit bien à l'entrée. Il y a des grands murailles et des tours fortifiées...
    - Mais dedans, ils ont ouvert des fenêtres parce qu'il n'y avait plus de guerres entre seigneurs. Comme au château de Chambord.
    - Et qu'ils n'avaient plus les mêmes armes.
    - Oui, très bien. Lorsqu'ils ont découvert la poudre, ils ont commencé à construire des canons. Il y en avait de tout petits, très fins, qui avaient un joli nom...
    - Oui. Les couleuvrines ! 
    Là, notre animateur est un peu déçu... Il aurait bien aimé pouvoir le leur dire, ce joli nom : Très bien, passons donc à la salle où  nous sommes... Remarquez-vous sa forme ?

    Visite guidée...

    - C'est un rectangle très allongé.
    - À quoi pouvait servir cette salle ?
    - À manger ? À recevoir des invités ? À faire des bals ? À écouter de la musique ?
    - Oui, très bien. Mais encore ?
    - Là, sur le côté sans fenêtres, il y a deux grandes cheminées...
    - Et à côté, on dirait qu'il y a eu des portes. [Ah oui, tiens... Je n'avais pas remarqué, se dit la maîtresse in petto]
    - Oui. Lorsque le comte de Grignan a fait construire cette pièce, il y en avait d'autres derrière qui n'ont pas été rebâties et qui sont en ruine. Mais à l'époque, cette grande galerie desservait ces pièces. Comment s'appelle chez vous la pièce allongée dans laquelle vous passez pour aller dans les autres pièces ?
    - Un couloir. Là, au mur, les portraits, qui est-ce ? La dame au milieu, on dirait La Joconde...

    Visite guidée...

    - Oui, si tu veux. Elle se tient dans la même position. C'est Françoise de Grignan, la femme du comte de Grignan qui était le représentant du roi en Provence. C'était quelqu'un de très important. Et ce personnage en bas à droite ?
    - On dirait Louis XIV...
    - Oui, en effet, c'est lui. À quoi l'avez-vous reconnu ?
    - Ses cheveux...
    - Et son nez !
    - C'était un roi absolu. Après, il y a eu Louis XV, et puis Louis XVI. Et ça a fait la Révolution.
    - Oui mais revenons à notre château de Grignan, si vous le voulez bien... Nous allons changer de pièce. Suivez-moi.
    - Avant de partir, je voudrais savoir... Louis XIV, il est venu dans ce château pour se faire peindre ?
    - Non, il n'est pas venu. L'artiste a travaillé à partir d'un autre portrait.

    La chambre de Madame

    Très impressionnés, les élèves suivent leur animateur... Les grands escaliers, les tableaux au mur, les statues, les parquets, où ils martèlent un peu du pied à cause du joli bruit que ça fait, je dois l'avouer.
    Nous croisons les mêmes personnes âgées, beaucoup plus attendris que tout à l'heure à l'entrée. Mes petits anges les gratifient de jolis sourires, de Bonjour madame, pardon monsieur, merci madame...

    Visite guidée...

    Et tout continue à les passionner... Les tentures de soie, le ciel de lit et les rideaux, même le cabinet sans doute rempli d'objets précieux. Notre animateur est heureux comme un roi, les parents accompagnateurs et la maîtresse fiers comme Artaban, les visiteurs époustouflés par la culture et l'intérêt de ces enfants dont le plus jeune à 5 ans 3/4 et le plus vieux 8 ans 1/2...

    Au fil de la visite, qui durera plus d'une heure, nous n'avons pas eu un anachronisme, pas un manque d'intérêt, pas une main qui, par inadvertance, caresse un meuble, touche un vase précieux ! Même lorsqu'ils étaient assis en rond par terre sur ces parquets cirés, personne ne s'est roulé par terre, personne n'a tenté une glissade ou un léger dérapage...
    Ils étaient passionnés et auraient voulu poser des questions sur tout. Ils auraient aimé que nous nous arrêtions partout pour expliquer ici les escaliers en colimaçon

    Visite guidée...

    là, la salle consacrée aux lettres que... ah oui ! Marie de Rabutin-Chantal ! On a lu son nom sur la fontaine, en bas... envoyait à sa fille

    Visite guidée...

    Et puis encore la Cour du Puits et ses gargouilles, l'entrée monumentale ressurgie du Moyen Âge, les trois ordres de la société, les privilèges des nobles et des gens d'église, les révolutionnaires qui ont démoli le château, la chaise à porteurs qu'ils veulent voir de près... Ils étaient tout bonnement insatiables.

    Visite guidée...

    Conclusion

    Alors, maintenant, le premier qui vient me dire que, dans une classe, l'effectif n'a pas d'importance et qu'une classe à moins de quinze, ce doit être une calamité, je lui explose de rire au nez...

    Et ensuite, je vais battre ma coulpe...
    En repensant à cette sortie, le soir après l'école, je me suis rappelé les élèves de la "vieille collègue" de l'école privée qui, dans les années 1980, assistaient en même temps que nous, les jeunes collègues branchouilles des écoles publiques de la région, aux après-midis des Jeunesses Musicales ou de Connaissance du Monde.
    Je me suis souvenue de leurs réponses et de leurs questions pertinentes quel que soit le sujet abordé, de leur culture historique, géographique, scientifique.
    J'ai repensé à nos regards complices entre collègues conscients de l'importance de la nouvelle mission de l'école et de nos ricanements silencieux : "Des singes savants, sans doute !... Un enfant d'école primaire ne peut pas retenir tout ça... Ils ne comprennent pas ce qu'ils racontent, bien sûr !... Des gosses de riches élevés dans un milieu de choix auxquels l'école n'apporte rien (nous savions très bien que cela était faux, cette école recevant à l'époque une bonne partie des familles des maçons portugais venus construire les immeubles et les lotissements de la région)".
    J'ai pensé aussi à Pierre, notre animateur, qui, à plusieurs reprises, m'a demandé où nous en étions du programme d'histoire et à qui j'ai dû finalement avouer que, dans les niveaux que j'assurais, CP et CE1, il n'y avait pas de programme d'histoire ; que ce que je leur avais fait apprendre, je n'aurais pas dû ne serait-ce que l'évoquer en classe...

    Et je me suis dit qu'on se demandera éternellement pourquoi notre fin de XXe siècle et notre début de XXIe ont tout à coup décidé d'organiser un gâchis pareil... pourquoi un si grand manque de foi en l'enfance, en son intelligence, en son imagination, en ses capacités à mémoriser, à s'émerveiller, à relier entre elles des informations, des idées, des connaissances...
    Pourquoi, parce qu'ils ne pouvaient pas "tout comprendre", avait-il fallu tout à coup ne surtout plus rien leur apprendre avant de, finalement, dans les années 2000, décider qu'il allait suffire de leur présenter des vestiges épars, une fois, dans le cadre d'une "approche spiralaire" pour qu'ils arrivent à faire la synthèse de chacune des époques anciennes et qu'ils la gardent en mémoire.

    Nota Bene : Je ne me fais aucune illusion et, connaissant les enfants, je sais très bien que, si toutes les connaissances dont ces petits bouts d'hommes et de femmes ont fait preuve ne sont pas réactivées, toutes, dans les mêmes termes, enrichis sans doute, mais repris, c'est sûr, dans deux ans, trois tout au plus, tout aura disparu chez tous ceux d'entre eux qui ne sont pas des passionnés et qui évacueront toutes ces données de leur cerveau pour laisser la place disponible au Coca Cola du moment...

    Visite guidée...


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