• L'habit et le moine

    Continuons notre tour d'horizon des vraies-fausses bonnes idées qui fleurissent, en ce printemps annonciateur d'élections nationales, tels les marronniers dans la presse quotidienne, quand elle n'a rien à dire.

    Tout comme de temps en temps on nous ressort la chaussette finlandaise (ou le prédicat québécois, plus tendance, ces derniers temps), ne voilà-t-il pas que certains candidats fantasment sur la photo ci-dessus et voient dans le port de la jupette plissée et de la soquette blanche l'étendard derrière lequel l'École vaincra l'échec scolaire, tout en rétablissant son autorité !

    Pour ne pas faire trop, trop ringard toutefois, certains remplacent jupettes et culottes courtes d'un autre âge par des sweat-shirts et des jeans, tout ce qu'il y a de plus chics mais néanmoins actuels. Cela leur permet d'affirmer que ce sont ces vêtements standardisés, auxquels ils rajoutent, le matin au réveil, un chant en chœur, si possible patriotique, qui font de leurs établissements des écoles d'excellence propres à construire des élèves studieux et bien élevés.

    Immédiatement, toute un série de candidats se précipitent à leur suite. Un uniforme, un salut au drapeau, et hop, ils règlent définitivement, le problème de l'école ! La preuve ? Ces quelques écoles implantées[1] ici et là, dans des banlieues en difficulté, dont les élèves proprets réussissent au-delà de toute espérance...

    Hélas, messieurs, comme disait une intervenante sur un autre sujet l'autre jour, n'y a-t-il pas lieu de craindre un embrigadement de la jeunesse dans cette scolarisation qui évoque des images venues d'autrefois et d'ailleurs sur lesquelles de jeunes enfants, tous identiques, chantaient d'une seule voix les louanges d'un leader que l'époque et le lieu trouvaient charismatique, en dépit des mises en garde horrifiées du reste de l'humanité ?
    Là, oui, je suis d'accord avec vous, Madame, bien plus que pour la scolarisation obligatoire des petits enfants de maternelle ! À tel point qu'il ne serait même pas nécessaire de continuer la démonstration. Cette idée sent trop fort le brun, le noir ou le rouge sang pour être ne serait-ce que légèrement défendable et rien que cela suffit pour la rendre inacceptable.

    « Oui mais quand même, rétorqueront certains, c'est dommage, puisqu'on nous dit que ça marche si bien...  Et si nous surveillons attentivement toute dérive extrémiste et que toute suspicion entraîne la fermeture immédiate de l'établissement ? C'est un projet intéressant... Les enfants apprennent et sont heureux ; cela compte, ça, tout de même ? »

    Oui, cela compte. C'est même fondamental. Et cela doit s'obtenir, pour tous et non pour 15 enfants par année d'âge, dans des établissements financés par des dames d'œuvre, disséminés ici et là... Et sans risque pour l'idéal démocratique que notre pays défend !

    Alors, on évacue l'uniforme tout de suite et le chant patriotique, ou religieux, ou à la gloire de Pierre, Paul ou Jacques, tout comme on évacue la chaussette finlandaise (et le prédicat québécois) !

    D'ailleurs, sous forme de contre-exemple, essayez de les garder, ces éléments du décor qui ne servent à rien. Puis, appliquez-les, au pied de la lettre, dans des écoles élémentaires et maternelles tentaculaires, à vingt classes et plus, en serrant les élèves comme des sardines à 30 ou 35 par classe.
    Alors, une fois les enfants déguisés et réveillés à coup de chants patriotiques, continuez à appliquer les vieilles lunes pédagogiques qui remplissent les documents d'accompagnement des programmes, les livres du maître conseillés par nos mentors, les rayonnages de Canopé, les cours magistraux des ESPE et les animations pédagogiques obligatoires destinées aux professeurs des écoles (et de collèges, si j'ai bien compris).
    Un beau sweat-shirt bordeaux ou vert bouteille, une Marseillaise[2] et hop ! tous en EPI, tous en atelier d'écriture approchée, tous autour de vos Oralbums, tous sur vos tablettes numériques !

    C'est là que vous verrez à quel point le flacon que vous convoitez est aussi peu efficient qu'une chaussette, même tricotée main avec de la laine produite de manière éthique et responsable !

    À côté de cela, créez des écoles, sans uniformes ni chants patriotiques, mais avec moins de 100 élèves en maternelle et moins de 120 en élémentaire[3]. Dans ces écoles, ouvrez suffisamment de classes pour qu'aucune d'entre elle n'ait plus de 20 élèves (allons même jusqu'à 15, comme dans l'expérience des sweat-shirts bordeaux, là où toute espérance a été abandonnée de puis bien longtemps).

    Dotez ces classes de professeurs formés à des méthodes efficaces et à des programmes exigeants.
    Convainquez ces nouveaux enseignants de la capacité de leurs élèves à réussir, à petits pas certes mais de manière homogène. Montrez-leur l'inanité de l'évaluation à tire-larigot. Sortez-leur de la tête l'idée que tout est trop difficile et qu'il convient de réduire sans arrêt les exigences. Apprenez-leur que les compétences et les capacités naissent des connaissances et de la culture et que ce sont ces dernières qu'ils sont chargés de transmettre, certes avec bienveillance mais aussi sans parcimonie.
    Donnez-leur suffisamment d'heures de classe pour que leurs élèves aient le temps. Le temps de comprendre, le temps de s'exercer, le temps d'apprendre. Pour cela, délivrez-les des contraintes administratives, rédactions de projets[4], montages de dossiers, remplissages de livrets scolaires uniques, réunions administratives inutiles et chronophages.

    Veillez avec le même soin sur les programmes des centres de loisirs et des associations sportives ou culturelles et formez leur personnel avec la même attention et dans le même esprit que pour les apprentis professeurs.

    Enfin, parce que ces micro-expériences sont généralement appliquées sur des enfants dont les familles sont convaincues du bien-fondé des méthodes, aidez et même assistez dans leurs relations avec les familles les professeurs que vous aurez nommés sur ces nouvelles « écoles de la réussite ».
    Formez des assistants sociaux et installez-les avec tout l'appui dont ils auront besoin.  Ouvrez des maisons de santé dans lesquelles les consultations et les soins seront gratuits, installez-y des spécialistes prêts à aider à la parentalité responsable. Offrez aux familles d'enfants handicapés toute l'aide dont ils ont besoin, orientez-les vers les solutions éducatives les mieux adaptées et les plus efficientes compte-tenu de leurs handicaps. Protégez et favorisez l'éveil de la toute-petite enfance (de 0 à 2 ans) en créant des maisons dans lesquelles les parents seront accueillis avec leurs bébés et conseillés si le besoin s'en fait sentir.

    Alors, très vite, vous constaterez que dans ces écoles conçues pour la réussite, même en strings panthère et tongs, même en chantant Maman, les p'tits bateaux ou Pirouette, cacahuète tous les matins, les enfants sont studieux et bien élevés et leurs résultats scolaires sont très honorables.

    Il n'y aura plus qu'à généraliser l'expérience à toutes les écoles du territoire en n'oubliant ni le rural, ni les quartiers sans histoire, ni les fins fonds des DOM et des TOM...
    Et c'est ainsi que, sans créer de nouvelle niche pour l'industrie de la jupette plissée et de la socquette blanche, mais aussi sans risque pour notre démocratie, vous aurez donné à l'École les armes pour combattre l'échec scolaire et l'incivilité galopante.

    Dans la série « Élections Présidentielles, les vraies-fausses bonnes idées » :

    Le CP dédoublé

    La maternelle obligatoire

    L'autonomie des écoles primaires

    Notes :

    [1] ... par des initiatives privées, genre dames patronnesses, qui aiment les petits pauvres et veulent en sauver une douzaine par année d’âge, histoire de montrer comme elles sont bonnes et altruistes.

    [2] Vous pouvez même ajouter un financement privé par des entreprises du CAC 40 qui fournissent les jolis costumes, le drapeau, et paient l’entretien du bâtiment et le salaire des professeurs.

    [3] 200 en collège, c’est bon ? Ou il faut moins (ou plus) ?

    [4] De projet, il n’y en a qu’un : « Éduquer pour instruire, instruire pour éduquer ». C’est simple et cela ne nécessite pas de réécritures trisannuelles ad « carrieram » aeternam.


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  • Trop petits pour être obligés...
    Merci à Sophie Borgnet d'avoir illustré avec talent Pour une Maternelle du XXIe Siècle.

    Encore la campagne présidentielle, encore l'école. Cette fois, celle des petits, celle qui joue un rôle si important[1] dans la préparation à l'apprentissage de la lecture qu'évoquait le billet précédent.
    Celle qui permettrait l'économie des CP à 12 élèves, si elle recevait 20 élèves par classe et pas un de plus, et si elle basait ses méthodes sur plus de bon sens, plus d'accueil et d'ouverture, plus de naturel, moins d’esbroufe vers l'extérieur et par là même, moins d'obsession à « produire » vite, vite, et du beau, pour évaluer tant et plus.

    Cette école maternelle qui fut fondée naguère pour constituer une passerelle entre la famille et l'école des grands, passerelle certes riche et féconde pour l'enfant, mais encore empreinte de la « douceur affectueuse et indulgente de la famille[2]», d'aucuns voudraient la voir devenir obligatoire à partir de 3 ans.

    Encore une vraie-fausse bonne idée, selon moi ! D'abord parce que cette obligation risque d'évacuer à nouveau la scolarisation des enfants de deux ans dont les parents en font la demande alors que celle-ci peut constituer un rempart contre l'exclusion sociale pour un bon nombre de jeunes enfants aux conditions de vie précaires. Ensuite parce que, de 3 à 5 ou 6 ans, ils sont trop petits pour être obligés...

    Je hurle déjà intérieurement contre cette évaluation au berceau qui a amené celle qui aurait dû rester « la petite école » à faire rattraper le travail en retard aux absentéistes, à interdire la fréquentation à mi-temps, à lever les enfants au plus vite pour qu’ils ne perdent pas de temps à dormir en début d'après-midi, à refuser un élève en cours d’année et tant d'autres... Ce n'est pas pour militer pour encore plus strict au niveau des enfants !

    Les adultes, et surtout l'Institution, c'est différent. C'est de cette obligation-là que j'aimerais voir réaffirmée plutôt que celle qui consiste à condamner à la scolarisation obligatoire les petits enfants, déjà bien trop « obligés » selon moi par l'interprétation qui est faite des conseils donnés par le Ministère quant à une « fréquentation régulière ».
    Ce sujet me tient tant à cœur que c'est par une argumentation contre cette proposition, déjà avancée lors de la campagne des élections présidentielles de
    2007[3] que j'ai conclu le premier chapitre de Pour une Maternelle du XXIe Siècle[4]... Voici cette conclusion, je vous laisse juges.

    Ce que doit être l'École Maternelle

    L’École Maternelle doit être un lieu d’accueil, ouvert, chaleureux. Tout progrès doit y venir en son temps, par l’art de ses maîtres qui accompagnent, sollicitent, proposent, éveillent l’enfant à son rythme. Un maître de maternelle devrait ne jamais imposer de marche forcée, de progression bornée dans le temps, de cursus mensuel ou trimestriel. Sauf en fin de Grande Section, il ne devrait bien entendu jamais programmer de leçons s’emboîtant les unes aux autres selon un ordre et un rythme rigoureux, même selon des procédés actifs.

    C’est le plus librement possible que l’enfant y apprend. Il y progresse par l’activité motrice et le jeu. Il y découvre la puissance du langage et y enrichit son vocabulaire grâce à la communication entre enfants et adulte encouragée et organisée par l’enseignant. Il y affine ses sens et son habileté manuelle par la découverte et l’utilisation de matériel, de jouets, de jeux et d’outils. Il y acquiert une première culture par l’ouverture sur l’observation, les contes et récits, le calcul, le chant, l’art. Il y apprend l’expression et la communication par l’intermédiaire du dessin puis, passé l’âge de cinq ans, de l’écriture. Il y découvre la vie en société et ses usages et y parfait la maîtrise de ses comportements.

    Pour contrer les accusations dont elle a été victime, l’École Maternelle doit retrouver la souplesse d’accueil qu’on lui reproche d’avoir perdu.

    Elle peut et doit devenir ce lieu de jeu, de bonheur et d’expression libre, foisonnant de sollicitations et fourmillant d’activités. Elle doit être le havre où l’on apprend sans même s’en rendre compte et sans devoir rendre de comptes[5].

    Contrairement à ce que pensent actuellement les militants de l’obligation scolaire au sortir du berceau, elle peut et doit accueillir sans difficulté ni réserve même la petite fille qui n’est présente qu’une à deux matinées par semaine[6]. Elle peut et doit à nouveau laisser dormir Paul à la maison aussi longtemps qu’il en aura besoin. Elle peut et doit se rappeler qu’il convient qu’elle se réjouisse quand Ella est absente trois semaines, le temps d’accompagner sa maman qui se remet d’un accouchement difficile.

    À partir de ce moment-là,  on ne l’accusera plus de rigidité dans le but de lui préférer telle ou telle structure ludique payante, vendue à grands renforts de contre-publicité mensongère... Elle n’aura plus besoin de loi sur l’obligation scolaire. Les enfants qui demanderont très vite à y venir tous les jours, matin et soir, se chargeront eux-mêmes de sa promotion !

    Trop petits pour être obligés...
    Ne riez pas, c'est en chemin... Merci Sophie !

    Si quelque chose doit devenir obligatoire, ce n’est pas sa fréquentation, car les petits enfants sont trop différents les uns des autres pour se satisfaire d’un unique costume.

    Les obligations nouvelles, c’est à l’État et aux communes qu’il faut les demander.

    Et elles doivent être inscrites dans le marbre de la Loi.  Nous devons pour cela être prêts  à nous battre sur le terrain associatif, syndical et politique.

    Ce sont aux grands et non aux petits de s’adapter. C’est donc aux adultes qu’incombent les responsabilités et les obligations concernant l’accueil, l’encadrement et l’éducation des moins de sept ans. Qu’ils leur construisent de belles écoles et les petits y feront de belles choses.

    C’est à l’État que nous devons réclamer une loi d’orientation. Celle-ci rendra obligatoire la création de postes de professeurs des écoles publiques partout où cela est nécessaire. Le nombre d’élèves de moins de six ans devra atteindre une quinzaine d’enfants, dans le cas d’une création d’école. Dans une structure déjà existante, l’ouverture de classe aura lieu dès que l’effectif dépasse, même de très peu, vingt élèves par classe.

    C’est aussi l’État que nous devons contraindre à former des  professeurs[7] ayant reçu une solide instruction dans les disciplines fondamentales et culturelles ainsi qu’une information pluraliste et dénuée de parti-pris sur les méthodes pédagogiques présentes ou passées. Cette formation devra aussi assurer l’étude sérieuse et approfondie des étapes du développement physique et psychologique de l’enfant de moins de onze ans.  

    Quant à la responsabilité des communes, les familles et les professeurs des écoles applaudiraient sans doute un décret imposant l'entretien, la construction ou la réfection de classes ou d’écoles obéissant à des normes précises. Il faut exiger par la loi des salles de classe d’au moins 60 m², des salles de motricité spacieuses et bien équipées, des dortoirs et des salles de propreté attenants aux classes de petits, des cours et des jardins.

    Il serait bon que ces écoles ne puissent en aucun cas dépasser cinq à six classes dans des lieux consacrés uniquement à la scolarisation, sans confusion possible avec la garderie ou l’accueil de loisirs.
    Le personnel  communal spécialisé[8] devra y être embauché en nombre suffisant. Un par classe, à plein temps, nous semble un minimum, surtout dans les classes de tout-petits et petits. Ses statuts et ses missions auraient aussi avantage à être clairement redéfinis, tant le flou actuel nuit à une réelle coopération avec l’enseignant.

    Ces obligations-là, il faut les réinstaurer, d'urgence, car elles ont existé, si l'on veut que l'École maternelle joue à nouveau son rôle de creuset égalisateur et permette d'assurer à tous un début de scolarité plein d'espoir et de promesses.

    Dans la série « Élections Présidentielles, les vraies-fausses bonnes idées » :

    Le CP dédoublé

    L'autonomie des écoles primaires

    L'uniforme à l'école

    D'autres extraits de Pour une Maternelle du XXIe Siècle sur ce blog :

     Utile ou inutile ?

    ABCD de l'égalité

    Trop petits pour être obligés...

    Deux ans et déjà à l'école ?

    Le sommaire du livre édité :

     Pour une Maternelle du XXI Siècle : Sommaire

    Nota Bene : Si vous trouvez que 6 € de frais de port, pour un livre à 23 €, ça vous fait trop, contactez-moi directement. Je consacre une partie des droits d'auteur que je touche à payer les timbres qui vous permettront de vous procurer le livre au prix auquel vous l'achèteriez s'il était diffusé en librairie.
    Contactez-moi ici : Contact. Je me ferai un plaisir de vous expliquer la démarche à suivre.

    Notes :

    [1] Mais très loin de celui qui lui est attribué et dont elle évalue les acquis depuis quelques années...

    [2] Pauline Kergomard, Objet de l’école maternelle, Journal Officiel du 2 août 1882.

    [3] Par Mme Royal, si mes souvenirs sont bons.

    [4] Un livre qui gagne à être connu et que j’enverrai gracieusement à (presque) tout candidat à la présidentielle qui en fera la demande (à condition qu’il corresponde à ma définition du mot « démocrate »). Pour les collègues, parents, amis de l’École, désolée, je le paie 23 euros à l’éditeur, ce sera 23 euros.

    [5] « Plus d’évaluations en maternelles ! », voilà un slogan à défendre avec joie. [ Même la fausse-vraie évaluation des « Cahiers de Réussite » née après la publication de cet ouvrage ! ]

    [6] Car c’est ainsi qu’un jour cette petite fille réclamera d’elle-même à sa famille de venir tous les jours, même ceux où l’école est fermée !

    [7] Voir chapitre XVII.

    [8] ATSEM : Agent Territorialisé Spécialisé des Écoles Maternelles, rétribués par les Collectivités Territoriales mais sous la responsabilité du directeur d’école pendant le temps scolaire.


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  • CP dédoublés : une vraie-fausse bonne idée

    Certains de nos candidats à la présidentielle envisagent de diviser par deux le nombre d’élèves par classe de CP (et même de CE1), dans toutes les écoles situées en REP (Réseau d'Éducation Prioritaire).
    Ils ont entendu dire que, dans ces classes où la difficulté s’est concentrée, les enseignants se trouvent bien souvent non pas face à 20% mais parfois 80 à 90% de non-apprentissage, ce qui me semble énorme et peu conforme à ce que je lis ici et là de la part des collègues de CE1 qui reçoivent ces ex-petits CP[1]...
    Les spécialistes auxquels ils se sont sans doute adressés leur ont alors expliqué que « ces enfants-là » avaient besoin d'un enseignement plus individuel, ou bien d’autres méthodes.

    Cette division est véritablement nécessaire là où les classes sont chargées (dépassant le seuil fixé à 25 élèves depuis les années 1980).

    En revanche, si l’effectif est inférieur à ce chiffre, ce n’est pas forcément indispensable, même si, dans des zones difficiles, la norme pourrait avantageusement être fixée entre 15 et 20, comme en maternelle.
    Trop réduire le nombre d’enfants par classe peut réduire les échanges et empêcher qu’il se crée une synergie d’apprentissage.

    L’enseignement plus individuel n’est pas la panacée non plus.

    Bien au contraire, la plupart des enfants ont besoin d’échanger, de se retrouver, de découvrir une certaine émulation pour avoir envie de s’investir.
    L’individualisation n’est nécessaire que pour un nombre très réduit d’enfants à problèmes comportementaux lourds, qui ne supportent pas cette comparaison aux autres. Leur réserver les classes à très faible effectif, en y adjoignant l’intervention d’un service scolaire de santé  fort, serait sans doute moins coûteux et bien plus « payant ».

    L’enjeu des méthodes est en revanche fondamental !

    La recherche scientifique a confirmé qu’il existe des méthodes « qui fonctionnent » et d’autres « qui fabriquent des illettrés ».
    Imposer les premières ne sert qu’à braquer les enseignants. Certains s'y sont essayés et le résultat a été plus que mitigé.
    Mieux vaudrait une communication positive autour des théories de Mmes et MM. Garcia et Ollier[1 bis], Dehaene[2], Terrail et Dauvieau[3] ou des mises en pratiques de Mmes et MM. Alvarez, Reichstadt, Ouzoulias, Zorman, ...[4]

    Cela révélera la grande oubliée de ce projet...

    Celle dans laquelle pourtant tout commence : la Grande Section.

    Si dans ce niveau, tout est fait pour démarrer efficacement les élèves en écriture, lecture et calcul, sans précipitation ni contrainte incompatible avec l’âge des élèves, tout simplement par la vie quotidienne et le jeu, ces apprentissages seront bien installés largement avant l’entrée au CE1. La nécessité des classes de CP à effectifs réduits sera alors beaucoup moins criante.

    Cette économie substantielle, puisque d'aucuns parlent de 6 000 classes à dédoubler, donc de 12 000 postes à « bloquer » sur cette initiative, pourrait en revanche contribuer à financer la première pierre posée afin que, très vite, sur l'ensemble du territoire, ...

    il n'y ait plus aucune classe maternelle ou de CP à plus de 20 élèves et plus aucune autre classe d'élémentaire à plus de 25.

    Dans la série « Élections Présidentielles, les vraies-fausses bonnes idées » :

    La maternelle obligatoire

    L'autonomie des écoles primaires

    L'uniforme à l'école

    Notes :

    [1] Cela tournerait autour de 20 à 25 % de non-lecteurs, parfois un peu plus en cas de « méthodes » de lecture véritablement délirantes employées dans des classes où les remplaçants se succèdent, de manière épisodique, quand l'administration trouve quelqu'un pour assurer le service public.

    [1 bis]  http://www.ecritureparis.fr/pour-les-enseignants/articles/29-reapprendre-a-lire-de-sandrine-garcia-et-anne-claudine-oller-un-veritable-brulot-pedagogique

    [2] https://www.franceculture.fr/sciences/les-neurones-de-la-lecture-par-stanislas-dehaene

    [3] https://rfp.revues.org/842?lang=en

    [4] Ou encore les miennes ?... Pour une maternelle du XXIe SiècleSe Repérer, Compter, Calculer en GSÉcrire et Lire au CP, livret 0Écrire et Lire au CP, livret 1 ; Écrire et Lire au CP, livret 2 ; Lecture et Expression au CE1.


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  • Autonomie ? Évaluations ? Non merci !
    Mille mercis à Jacques Risso d'illustrer ainsi mon propos !

    En cette période préélectorale, les sirènes néolibérales chantent en chœur leurs douces mélopées et promettent elles aussi des lendemains qui chantent pour l'École...
    Mais, pour qu'ils chantent ces lendemains, à les écouter, il n'y aurait qu'une seule solution : la révolution !

    L'Éducation Nationale, cette vieille dame qu'on a tout fait pour rendre indigne, est bien trop cacochyme pour se rénover. Il est temps d'oser la bazarder. Comme on bazardera l'hôpital. Et comme on a bazardé la poste, les ressources énergétiques, les infrastructures routières et ferroviaires, la gestion des forêts nationales, tous ces trucs qui, vous en conviendrez... ou pas, fonctionnent tellement mieux maintenant que l'État les a refourguées à d'autres.

    Sous prétexte d'autonomie, ça fait toujours son petit effet, refilons donc les écoles à « qui-n'en-veut ».  Et, pour rassurer tous ceux qui prendraient ça pour un abandon en rase campagne, certifions qu'on va les aider à réaliser des exploits en leur promettant de les é-va-luer ! C'est ça qui va être novateur, non ?...

    Non ? Ah bon ? Ça se fait depuis trente ans; dites-vous ? Vous me la baillez belle, là ! Expliquez-moi ça, un peu, pour voir...
    Mais bien sûr, avec plaisir ! Les vieilles badernes, ça sert à ça...

    Autonomie des établissements

    L'autonomie pédagogique, tout d'abord... Qui pourrait être contre ? Tout professeur des écoles qui a déjà été ennuyé par un collègue, directeur ou non, un IEN, un DASEN, un parent d'élève ne peut qu'adhérer à cette proposition.
    Là où ça se corse, c'est que, pendant qu'il ouvre grand la porte à cette décision de bon sens, discrètement, par la porte de derrière, voilà qu'on l'assortit d'une autonomie de recrutement qui « nous » promet la possibilité de choisir « nos » collègues de travail que « nous » recruterions en fonction de leur adhésion à « notre » projet.

    Là, le professeur des écoles se dit qu'il y a comme un truc... Qui est ce « nous » ? Ne serait-ce pas les EPEP qui pointeraient à nouveau le bout de leur nez ? Avec leur conseils d'administration composés à 50 % de représentants des collectivités locales, 30 % de représentants des personnels et 20 % de parents ou de personnalités locales, parmi lesquelles les représentants d’entreprises privées du territoire !
    Et il s'exclame :

    Bienvenue au pays des Bisounours où tout le monde est gentil et souhaite œuvrer au mieux pour le bonheur de tous ! Cette autonomie des établissements, c'est la fausse bonne idée par excellence ! Celle qui va faire capoter toutes les autres, mêmes les meilleures...
    C’est la culture de l’autonomie, par le biais du Projet d’école, et celle de l’évaluation érigée en but ultime qui ont tué l’École publique, qui ne bouge plus qu’à peine, se contentant de reproduire et accentuer les inégalités de départ. Parachevons cette œuvre et elle sera sauvée ? Ne me faites pas rire, j'ai les lèvres gercées, dit souvent une de mes amies...

    Autonomie pédagogique, tout à fait d’accord. Mais si et seulement si elle est accompagnée et préparée : on ne peut pas passer de la méthode unique, imposée par la hiérarchie, à la pluralité des approches sans information ni formation, du haut au bas de l’échelle.
    Par ailleurs, cette autonomie n’est réelle que si elle est individuelle car rien n’est plus inefficace qu’un enseignant sommé d’adhérer à une méthode qui ne lui convient pas.

    Autonomie de recrutement ? Et comment feront les communes et départements déshérités ? Ils iront à la foire à l’encan recruter des pédagogues comme dans la Rome antique ? Ou ils récupéreront les rogatons comme en Seine-Saint-Denis l’an dernier ? Nous serons vite en plein cauchemar si l’enseignement se trouve soumis aux lois de l’ubérisation ! 
    Et puis, qui écrira ces projets auxquels les candidats auront envie d’adhérer et sur quelles bases ? Qui nous prouve que le recrutement et la rémunération ne seront pas entachés de copinages, népotisme et abus de pouvoir de tous ordres ? Le règne des petits chefs n’est pas assez puissant qu’on veuille encore l’accentuer ? Il n’y a pas assez de démissions de professeurs ?

    L’autonomie des établissements, c’est le règne des copains, la soumission des enseignants aux volontés d’un conseil d’administration dont plus de deux tiers des membres n’ont aucune idée de ce que c’est qu’enseigner.
    Cela revient à offrir l’École à la dictature des gros sous, des coups médiatiques, des petits chefs et du favoritisme. Ce sont les travers du Conseil d’école ou d’Établissement multipliés par cent.

    Tout au contraire, c'est à l’État de fixer des lignes directrices claires et constantes, d'aider à les appliquer en tous points du territoire, pour garantir à tous les enfants la même qualité d’enseignement. Liberté pédagogique oui, abandon en rase campagne, non !

    Culture de l'évaluation

    Et quand ce pauvre professeur des écoles apprend qu'en contrepartie de cette pseudo-autonomie, déjà largement contrôlée, on estime qu'il faudra surveiller son sens des responsabilités et pour cela soumettre ses élèves à  plus d’évaluation[1], il se couche et il pleure de désespoir : comment peut-on encore croire à ce pilotage par l’évaluation ?

    Il suffit de reprendre les premières Évaluations Nationales, publiées en 1989, et de les comparer à celles de 2005 ou 2006, par exemple.
    Rien qu’en les soupesant, il est facile de constater que cette culture de l’évaluation ne garantit en rien la quantité des savoirs transmis. Si en plus, on prend la peine de les feuilleter, on réalise facilement que la qualité n’est pas non plus forcément au rendez-vous et qu’il est facile de cacher la poussière sous le tapis ou de dissimuler la fièvre du malade, simplement en changeant l’étalonnage du thermomètre.

    Depuis bientôt 30 ans que les élèves français sont évalués sur toutes les coutures, à la fois par leur école, leur département, leur académie, leur nation et même le monde entier, le niveau n’a jamais autant baissé.
    Si cela n’est pas la preuve que, publiés comme au bon vieux temps de Stakhanov ou restés secrets dans les coffres-forts du Ministère, les résultats de cette « évaluationnite galopante » ne sont en aucun cas les garants d’un enseignement de qualité, je ne sais pas ce qu’il vous faut...

    C’est d’enseignement, mélange d’éducation et d’instruction, dont nos élèves ont besoin, pas de tests visant à mesurer ce que l’École n’a pas pu patiemment leur apprendre faute de temps, de méthodes et de programmes adaptés.

    C’est de formation de ses professeurs dont l’École a besoin, de revalorisation de cette profession de plus en plus méprisée par tous, de soutien indéfectible de l’État face aux attaques qui la broient, de certitudes qu’elle sera aidée, appuyée, protégée et que les « marchands du temple » qui cherchent à l’investir de toutes parts en seront chassés.
    Elle n’a pas besoin de la charité des entreprises qui, ici ou là, financent l’installation d’une classe d’inspiration Montessori dans une école publique ou la création de quelques classes hors-contrat dans des quartiers difficiles et le font savoir par voie de presse.
    Elle a besoin d’un grand plan national, à long terme, visant à aider chaque membre de son personnel à assumer au mieux sa mission et chacun de ses élèves à s’élever au plus haut de ses capacités.

    Réservons donc l’évaluation à l’État et voyons s’il utilise toutes ses compétences afin qu’en tous points du territoire, l’École remplisse à nouveau la mission pour laquelle elle a été conçue : éduquer pour instruire et instruire pour éduquer.  

    Dans la série « Élections Présidentielles, les vraies-fausses bonnes idées » :

    Le CP dédoublé

    La maternelle obligatoire

    L'uniforme à l'école

    Notes :

    [1]  Certains vont même jusqu’à pousser le vice jusqu'à expliquer qu’en publiant au grand jour ces résultats, tout le monde saurait où il vaut mieux inscrire ses enfants... Un petit peu de concurrence, n’est-ce pas, voilà qui devrait moraliser tout ça et remettre les enfants et leurs maîtres au boulot !

    Et pour consulter le sommaire de ce blog


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  • Les lendemains qui chantent...
    La réforme qui va tout changer (allégorie)

    Souvent réforme varie, bien fol qui s'y fie... Bien sûr, elles nous promettent toutes ces radieux matins qui chanteront bientôt, dès que les professeurs des écoles s'y seront jetés à corps perdu, subjugués par la pertinence de leurs contenus, la modernité de leur nomenclature, leur caractère innovant exalté par leurs documents d'application à l'efficacité redoutable et l'obsolescence dangereuse des contenus antérieurement enseignés...

    Les plus engagés de nos collègues se précipitent, d'articles de blog en interviews dans la presse, de matériel pédagogique vitement adapté à partir des trois billes qu'ils trouvent de ci, de là en passage sur les plateaux télé, coincés entre un reportage sur la dernière allergie à la mode et les nouvelles des frasques des grands de ce monde.

    On ne peut pas le leur reprocher : il faut du spectacle, du résolument nouveau, du clinquant qui se voit... alors ils nous en donnent. Merci à eux.
    Des ados déambulent en chaussettes de pouf en banquette dans les couloirs de leur collège et ça fait le buzz sur les réseaux sociaux ; des petits écoliers de maternelle jouent à l'eau, déchiffrent des mots, font leur petite lessive, marchent sur une ligne tracée en ellipse dans leur salle de classe, divisent 7 865 par 5 à l'aide de perles dorées, et la France entière crie au miracle ; des élèves de cours moyen redécouvrent les joies de l'expression écrite grâce à l'effet conjugué – c'est le cas de le dire – d'une vieille réforme de l'orthographe exhumée du placard où elle dormait paisiblement depuis 26 ans, de la disparition du classement des verbes français en trois groupes clairement définis et de la mise au ban de l'analyse grammaticale mot à mot au profit de deux entités résolument innovantes bien qu'aristotéliciennes, répondant aux doux noms de sujet et de prédicat, et c'est l'effervescence dans tous les médias qui portent au pinacle ou conspuent leur courageux professeur !

    À tout bien considérer, heureusement qu'ils sont là, ces généreux précurseurs, parce que, sans eux, les professeurs des écoles seraient bien en peine de les mettre en œuvre, ces réformes dont la bienveillance bienfaisante égale la bienfaisance bienveillante. 
    Comment feraient-ils sans matériel, sans formation, sans consignes venues de leur hiérarchie qui, très certainement, inscrira ces changements fondamentaux au PAF, mais plus tard, quand elle aura réglé les formations institutionnelles au LSUN – et qu'elle aura eu le temps de se mettre elle-même au courant des nouvelles lubies venues d'en haut !
    Comment concevoir un changement à 180° sans même une petite vulgarisation qui leur permettrait d'avoir au moins deux jours d'avance sur leurs élèves qui sont censés progresser à pas de géants, grâce à leur ouverture d'esprit qui les garantit contre des représentations mentales obsolètes issues d'une sclérose professionnelle induite par le caractère délétère de la fonctionnarisation ?...

    Alors, que font-ils, ces pauvres collègues ?

    Certains continuent comme avant... Ils ont imprimé, ou pas, à leurs frais qui plus est, les nouveaux programmes. Ils les ont vaguement survolés, ou pas. Puis ils se sont dit qu'ils verraient plus tard, qu'ils essaieraient de convaincre la mairie de changer les livres et puis qu'après, peut-être... mais que bon, ça va quoi. Un gamin, c'est un gamin, et il aura toujours besoin de savoir à peu près lire, écrire et compter pour aller en 6e alors...  pas besoin de s'affoler non plus, ce n'est pas en changeant trois mots et deux procédures que ça va tout révolutionner, hein !

    D'autres essaient... Ils achètent des spécimens, lisent les livres qu'ils trouvent en tête de gondole dans leur supermarché ou sur la table du conférencier, à la fin de l'animation pédagogique obligatoire programmée par leur IEN. Plus ils lisent et plus ils désespèrent d'y arriver seuls tellement ça les embrouille et ça leur paraît inaccessible ! Eux ce qu'ils cherchent, c'est du pratique, du tout prêt, pas des grands mots qui ne débouchent jamais sur rien d'applicable...
    Alors ils se rabattent sur l'internet puisque leur mairie leur a clairement fait savoir qu'elle a déjà assez de frais comme ça avec les TAP, la chaudière qui déconne, la cantine et le reste, et qu'il est hors de question d'aller changer les livres chaque fois qu'un nouveau ministre cherche à marquer de son empreinte l'histoire ô combien mouvementée de l'Éducation Nationale.

    Et là, ils trouvent nos bienfaiteurs de l'humanité – je ne me moque pas, j'espère avoir l'honneur d'en faire partie, et je ne suis pas jalouse non plus, puisque je ne cherche pas à vivre de mon modeste don, ni à aller faire le guignol sur les plateaux télé – et cela leur paraît limpide... Ils impriment, photocopient et  ils en sont sûrs, cette fois : c'est demain, le lendemain qui chante !
    Et comme demain, finalement, ça ne chante pas toujours si fort que ça, et qu'après-demain, ils se rendent même compte que ça a tendance à chanter plus faux qu'avant, eh bien, ils repartent encore et encore dans leur quête incessante de la nouveauté, du truc qui brille, du clinquant qui va tout révolutionner, du barbier qui, il l'a promis, rasera gratis mieux que tout le monde, demain sans faute !

    Et enfin, il y a la race des convaincus – je ne me moque pas, puisque je crois bien que j'en fais partie, et je ne suis pas jalouse, puisque je reçois souvent des témoignages de personnes satisfaites par l'aide que je leur procure.
    Ceux-là se jettent à fond dans le boulot. Ils lisent, compulsent des ouvrages, correspondent avec des spécialistes, participent à leurs frais à des tables rondes et des séminaires. Et ça marche !
    Dans leur classe, les lendemains chantent et les élèves réussissent... quelles que soient les attentes, la nomenclature, les procédures, les compétences, les connaissances que leurs enseignants cherchent à leur faire partager !
    Si la maîtresse a dit qu'il est plus simple de jouer les Champollion pour apprendre à lire, eh bien, ils apprennent à lire presque seuls ; si le maître pense qu'en faisant une dictée de 140 signes, espaces comprises, par semaine, ils vont progresser en orthographe, eh bien, ils sont presque aussi bons que la moyenne des élèves de 1987, ceux qui avaient eu, au CM2, 360 heures de classe de plus qu'eux depuis le Cours Préparatoire ; si le groupe « mathématiques modernes » de leur département a conçu une méthode révolutionnaire qui leur permet d'additionner, soustraire, multiplier et diviser dans n'importe quelle base de numération (sauf la base dix, trop triviale), eh bien, ils font ça les doigts dans le nez, avec un sourire encore plus épanoui que celui du jeune Pionnier offrant son bouquet de fleurs au Petit Père des Peuples !

    Il en sera de même pour le prédicat, puisque c'est lui, la dernière lubie à la mode.

    Trois convaincus arriveront à permettre à leurs élèves – tous, même le Kévinou du fond de la classe, celui qui a un dossier long comme ça à la MDPH – de dire que « Le petit chat blanc, celui de la voisine qui laisse toujours traîner son sac-poubelle dans l'escalier de l'immeuble, risquant ainsi de faire pulluler une vermine propre à disséminer les germes de maladies venues d'un autre âge », c'est le Sujet de la Phrase, que « boit avidement une grande coupelle de lait bio acheté à l'épicerie solidaire et citoyenne installée dans les locaux de la MJC prêtés par la mairie qui est consciente de son devoir d'éducation populaire relative à la nécessité de promouvoir une agriculture respectueuse de l'environnement », c'est le Prédicat et que « Chaque matin, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne », c'est un Complément de phrase sans intérêt tout juste bon à être déplacé, supprimé ou remplacé, d'abord !
    Et même que ces élèves-là, les petits veinards, cela leur permettra de progresser en expression écrite ! Au bout de quelques semaines de ce régime, leurs phrases se normaliseront, elles s'enchaîneront avec aisance, ils n'oublieront plus ni ponctuation, ni accords, ni reprises pronominales... et les anges, aux cieux, chanteront des Alléluia !
    Et je ne me moque pas, parce que, de 1975 à 2007, j'ai ramé, gadouillé, sans jamais réussir à ce que ce scrogneugneu de Kévin arrête de couper la phrase en tronçons égaux en dépit du bon sens sans même les lire et ne baptise plus le premier GNS, le deuxième GV et le troisième Ct P... Et je ne suis pas jalouse non plus, puisque dans mes classes, mes élèves de CM2 mènent sans difficulté une analyse grammaticale ou logique et que cela les aide à écrire mieux, en respectant plus facilement les accords, la ponctuation et les reprises pronominales.

    Partout ailleurs, et plus ou moins, les collègues rameront, s'épuiseront, chercheront à éviter que leur Sue-Ellen continue imperturbablement à encadrer « Ce matin le » en tant que Sujet, « chat blanc boit du » comme Prédicat, et « lait.» comme Complément de phrase ! Ils se demanderont pourquoi ça ne marche pas chez eux, qu'est-ce qu'ils font de travers et puis, désespérés, ils signaleront Sue-Ellen à la MDPH parce qu'elle le vaut bien...

    Et cela continuera ainsi jusqu'à la prochaine réforme où les contempteurs d'hier – je ne me moque pas, j'en fais partie, et je ne suis pas jalouse, puisque j'ai déjà subi tous ces dénigrements (mais moi, ce n'est pas pareil, c'était mérité parce que j'étais le Mal incarné) – viendront crier bien haut qu'ils l'avaient prédit et qu'on aurait dû les écouter plutôt que de se précipiter sans rime ni raison dans cette lubie défendue par trois clampins dans deux universités perdues...
    Ils pèseront alors de tout leur poids pour faire aboutir leur réforme dont les prérequis ne seront pas enseignés aux professeurs des écoles, auxquels on ne donnera aucun moyen intellectuel, aucune disponibilité matérielle pour l'appliquer intelligemment, en connaissance de cause et en leur âme et conscience, aucun temps de latence pour peser le pour et le contre, aucune latitude à utiliser le chemin qui leur convient pour atteindre le but commun.

    Bien sûr, cette nouvelle réforme ne fera, pas plus que les précédentes, l'objet d'un suivi généralisé et objectif visant à en vérifier autrement que par ouïe-dire la faisabilité et la plus-value auprès du plus grand nombre...
    Et, cinq à sept ans plus tard : D'autres lendemains qui chantent (sujet) pleureront désespérément les enfants qu'ils auront gâchés (prédicat) sur les ruines encore fumantes d'une Éducation Nationale sacrifiée sur l'autel de la course à la marchandisation (complément de phrase sans intérêt puisque déplaçable, supprimable, remplaçable)...


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