• Histoire de nos horaires

    Histoire de nos horaires

    À l'époque des 27 heures devant enfants :

    Autrefois[1], c'est-à-dire quand notre métier, consistait uniquement à éduquer et instruire des enfants, nous savions que ça comprenait, entre autres, 27 h de classe et 10 minutes avant chaque demi-journée de classe.

    Si nous étions en maternelle, nous savions aussi que nous pouvions avoir à rester le midi et le soir parce que nous étions (et sommes toujours) responsables de nos élèves jusqu'à ce qu'ils aient été remis en mains propres à leur famille ou à une personne qui les représente.Si une famille exagérait et arrivait trop souvent en retard, nous pouvions, il me semble, radier provisoirement (ou menacer de radier) ses enfants et, si cela était vraiment trop fréquent, alerter les services sociaux.

    Les animations pédagogiques avaient lieu sur le temps scolaire, les classes vaquaient ce jour-là. Comme elles vaquaient pour celles des collègues de CM2 et du directeur le jour de la commission d'entrée en 6e. Dans les endroits où la plupart des mères de famille travaillaient, c'était la municipalité qui ouvrait la garderie périscolaire ces jours-là.

    Nous ne nous réunissions entre nous, n'organisions de projets, de spectacles, de kermesses que si nous considérions que cela faisait partie de notre façon d'éduquer et d'instruire nos élèves. Nous ne pouvions donc parler de compter nos heures ou de bénévolat puisque cela faisait partie de notre temps de préparation de classe.

    Quand cela était nécessaire, nous négociions au coup par coup avec la mairie, que ce soit pour l'organisation de classes de découverte, la conformité des locaux, leur chauffage, les cantines, les relations avec les Atsem, etc. Nous étions aidés en cela par le DDEN (Délégué Départemental de l'Éducation Nationale) qui fournissait un rapport annuel à l'Inspecteur d'Académie et au Préfet. Ces deux-là n'hésitaient par à rappeler à l'ordre une mairie qui n'assumait pas ses responsabilités[2].

    De même, nous réunissions les parents de nos classes ou de notre école lorsque nous en ressentions le besoin. Les parents pouvaient s'associer en Amicale Laïque ou autre Association de Parents d'Élèves, ils nous invitaient à leurs réunions et nous y allions si nous considérions que cela servirait notre pédagogie. 

    Si nous pensions qu'un enfant avait besoin de soutien scolaire, c'était pareil : nous faisions comme nous l'entendions. Les uns choisissaient d'effectuer eux-mêmes des heures de soutien gratuites, pendant le temps de classe ou pas, d'autres en proposaient de payantes aux parents, pour les effectuer eux-mêmes ou les déléguer à un collègue volontaire, à une association, à un étudiant ou une vieille dame amie de l'école. Nous disposions par ailleurs des membres du RASED qui venaient dans nos classes observer certains enfants et pouvaient organiser ce soutien eux-mêmes pendant les horaires scolaires (ce n'était pas parfait mais leur disparition progressive a démontré combien ils pouvaient être utiles quand même).

    L'accueil des enfants à besoins très particuliers était assuré dans des classes d'adaptation ou de perfectionnement à effectifs réduits dont le personnel enseignant avait été formé pour ce faire. Ceux d'entre eux qui nécessitaient un suivi encore plus spécialisé étaient inscrits dans des structures à tout petits effectifs, associant soins médicaux, rééducation fonctionnelle, éducation et instruction en tout petits groupes.

    Première entaille :

    Ce système a perduré lorsque nous sommes passés à 26 h, sauf pour les réunions qui sont devenues obligatoires, que nous en ayons ressenti le besoin ou pas. La déresponsabilisation (et le « flicage ») commençait.

    On nous a donc imposé des réunions de conseil d'école, dans lesquelles personne n'a de pouvoir décisionnel, des réunions de conseil des maîtres, de conseil de cycles dans lesquelles chacun doit faire fi de ses convictions pour adhérer à un projet commun, forcément réducteur pour pouvoir s'adapter à tout le monde.

    Certains ont trouvé ça juste. D'autres ont pensé qu'ils se réunissaient tout aussi bien avant, quand c'était informel mais que le projet de travailler ensemble était réel au lieu d'être imposé par la hiérarchie.

    Pour le reste, rien ne changeait, sauf ce samedi sur trois consacré aux enfants qui disparaissait. Nous étions toujours « maîtres chez nous » et menions toujours de même nos façons d'envisager notre temps de travail avec nos élèves.

    Le processus de déresponsabilisation continue :

    Enfin, le passage aux 24 h de classe plus 108 h annuelles a continué de nous déresponsabiliser quant à ce qui était le cœur de notre profession.

    Nous sommes désormais aussi responsables de l'éducation et de l'instruction des élèves que des pions payés à l'heure[3].
    Cette responsabilité ne devrait s'exercer que 24 h par semaine (un peu moins même si on déduit le temps de récréations pour la surveillance desquelles nous nous défilons en riant prétextant un tour de rôle chaudement débattu en réunion, un problème urgent à résoudre ou des photocopies oubliées) + 1 heure d'APC (activité pédagogique complémentaire).

    Le cœur de notre métier semble être devenu de nous réunir entre adultes :

    →  pour apprendre comment nous devons les occuper pendant ces 24 fois 60 minutes et ces 60 minutes d'APC : ce sont les animations pédagogiques et les actions de formation continue

    → pour décider comment nous allons les occuper pendant ces 24 fois 60 minutes et ces 60 minutes d'APC : ce sont les conseils des maîtres et les conseils de cycle

    → pour expliquer comment nous allons les occuper pendant ces 24 fois 60 minutes et ces 60 minutes d'APC : ce sont les conseils d'école

    Une preuve manifeste de ce que j'avance, c'est que ce n'est qu'à partir de cette date-là (2008) que certains d'entre nous se sont mis à comptabiliser les temps qu'ils passent avec les enfants pour les enfants sans être dans leur « posture d'enseignant » ( accueils avant les classes, temps passé à surveiller le stand de la kermesse, équipes éducatives et réunions de suivi, etc).
    Ils ont qualifié ces temps de
    « temps additionnels » que l'Administration oublierait de leur payer. 

    Il faut dire que, parallèlement à cela, surtout en maternelle, ces accueils informels, qui avaient lieu dans la cour de récréation, avec une surveillance minimale, puisque tous les enseignants étaient présents et que les arrivées s'étalaient sur ces dix minutes, ont été remplacés par du véritable temps d'enseignement. 

    Chacun s'est retrouvé enfermé dans sa salle de classe et sommé par sa hiérarchie de transformer cet étalement des arrivées en un temps pédagogique à haute valeur ajoutée... Tout en servant d'hôtesse d'accueil aux VIP que sont devenus les parents, consommateurs, ou futurs consommateurs, de « structures d'accueil de la petite enfance ».

    C'est un peu comme si, quand nous prenions le train pour un long trajet, au départ de la ligne, le chef de train devait « animer » l'accueil des voyageurs dans sa rame tout en accueillant, rassurant et renseignant les personnes qui auraient accompagné ces voyageurs mais resteraient à quai !...Il refuserait de le faire et il aurait raison. Certains de nous en redemandent, allant jusqu'à fournir des fiches de préparation pour ce temps d'accueil... et ils ont tort.

    Il faut dire aussi que le temps consacré aux élèves à besoins particuliers n'a jamais été intégré aux 108 heures et qu'il n'apparaît nulle part alors que le nombre de ces élèves explose littéralement depuis que les classes de perfectionnement et d'adaptation et les RASED ont disparu ou quasiment disparu du paysage éducatif.

    Conclusion :

    Pour certains d'entre nous, nous avons changé de métier. Nous ne sommes plus des "instituteurs" qui instituent la culture intellectuelle et morale chez des générations d'enfants, nous sommes des "assistants maternels" dont les heures de garde doivent être comptabilisées à la minute près.

    À supprimer quelque chose, ce sont les 108 heures dites « annualisées » et non ces 10 minutes de bon sens qui permettent à tous de se retrouver avant d'attaquer la demi-journée de classe.

    Ces 108 heures, dans lesquelles le temps de préparation réelle (pas les pseudo-projets montés à grands renforts de café et de croissants) n'apparaît même pas, nous déresponsabilisent, nous font perdre le sens de notre profession. Elles nous transforment en exécutants ayant tous les mêmes besoins et les mêmes méthodes d'enseignement.

    Notes :

    [1] Jusqu’en septembre 1989, si mes souvenirs sont exacts.

    [2] L’état des écoles de la ville de Marseille aujourd’hui prouve bien que ce système a disparu. Jamais autrefois un DDEN n’aurait lâché prise avant que les travaux soient entrepris. Jamais un Inspecteur d'Académie ou un Préfet n'aurait toléré que les enfants soient accueillis dans des locaux aussi insalubres.

    [3] Il n’y a qu’à voir la valse des remplaçants, quand il y en a, lorsqu’un collègue est absent. Si nous étions encore considérés comme des personnes chargées d’éduquer et instruire les enfants, personne n’oserait programmer des remplacements « perlés », des enfants assis par terre rajoutés dans les autres classes de l’école, des contractuels recrutés le lundi et mis devant élèves le mardi matin.


  • Commentaires

    1
    Cecilez
    Lundi 13 Mai à 09:57

    C'est ce que je m'use à essayer de formuler auprès de mes collègues plus jeunes (qui, ma foi, sont de plus en plus nombreux... à moins que ce ne soit moi qui bascule dans la catégories "meubles" de l'école...). Tu l'as très bien fait ! Merci des tes réflexions qui me permettent de comprendre là où ça cloche (de plus en plus !).

      • Lundi 13 Mai à 11:14

        Je reconnais que ce n'est pas facile. Même les "moins jeunes" qui, ayant débuté vers 1990, n'ont connu que ce métier dont le rôle s'était affadi auprès des enfants pour mieux s'adapter aux critères entrepreneuriaux, n'y croient pas et sont persuadés qu'avant, n'ayant pas de structures de cogestion obligatoire, nous ne communiquions pas entre nous, avec les familles et nous ne nous formions pas sur le temps scolaire.

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