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    Une semaine en GS (1)

    À la demande d'une jeune collègue, qui voulait savoir ce que je préconiserais pour une classe de GS de 28 élèves, je rédige un récit, fictif mais basé sur une bonne trentaine d'années d'expérience dans ce niveau, exposant une semaine de vie en immersion dans une classe de ce type.

    Je présente d'ores et déjà mes excuses à ceux qui trouveront que je me mets trop en avant, que je ne défends que mes idées et que je ne fais référence qu'aux outils que des amis ou moi-même avons conçus, édités et utilisés dans nos classes.
    J'espère qu'ils me liront quand même et qu'au-delà de leurs réticences et sans forcément en partager les idées, ils trouveront des informations, des étonnements et même, pourquoi pas, quelques interrogations visant à ébrécher le mur de nos certitudes personnelles et antagonistes.

    Comme c'est très long, je procède par étape et vous donne déjà à lire l'emploi du temps de la semaine et le compte-rendu d'un lundi matin, jour de rentrée après les vacances d'hiver.

    Les élèves ont derrière eux une demi-année de classe avec leur enseignante (excusez-moi messieurs, j'ai choisi une dame, mais vous pouvez tout mettre au masculin si vous le souhaitez), ils ont des habitudes, des codes, une organisation déjà bien ancrée que je n'ai pas intégrée au récit pour ne pas l'alourdir encore.

    Ceux que cela intéresse, et seulement ceux-là, pourront la trouver largement exposée dans Pour une maternelle du XXIe siècle. Cet ouvrage est en effet payant parce que prendre le risque d'éditer, puis imprimer et diffuser, cela a un coût ; je reverse ma part, les droits d'auteur, pour moitié à des associations caritatives tournées vers l'aide à l'enfance et pour moitié à mes petits-enfants afin de leur constituer un petit pécule pour l'avenir.

    Mais taisons-nous, entrons sur la pointe des pieds, cachons-nous dans un petit coin, écoutons et regardons... Nous discuterons après.

     

    La suite de la semaine :

    Lundi après-midi 

    Mardi

    Mercredi 

    Jeudi

    Vendredi


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  • Service public, vous avez dit ?

    J'ai rencontré par hasard l'autre jour, au cours d'une promenade, l'employé des services techniques  d'une des communes environnantes. Nous échangeâmes quelques banalités puis, alors que je m'apprêtais à reprendre ma route et lui sa bêche, je lui lançai : « Quand tu y passeras, donne le bonjour de ma part aux copines de l'école, s'il te plaît.
    « Oui, ce sera fait... oh bah... demain !
    - Ah bon, tu sais déjà que tu y iras demain ?
    - Oh sûrement... Elles ne peuvent pas se passer de moi. Ce matin, j'y étais pour un radiateur qui ne chauffait plus et demain, ce sera sans doute autre chose. Il y a toujours un truc qui déconne, là-bas.
    - C'est un peu normal que l'école, ce soit l'endroit où tu sois le plus souvent appelé, si on y réfléchit bien.
    - Ah bon ? Et pourquoi donc ?
    - Eh bien dans le village, c'est quand même la plus grosse... entreprise (j'avais de la peine à trouver un terme qui désigne ce truc bâtard qui... mais vous verrez bien). La seule où plus d'une cinquantaine de personnes sont présentes de six à dix heures par jour, cinq jours par semaine. Quand cinquante personnes utilisent du matériel quotidiennement, il s'use plus rapidement.
    - Ah oui. Tu as raison. Je n'y avais pas pensé... Enfin, c'est une drôle d'entreprise, quand même.
    - Oui, quand j'ai dit une entreprise, c'était pour rire. C'est plutôt un ...- Ouais, parce que quand même, une entreprise, ça rapporte. Alors que là, à part coûter des sous, ça ne sert pas à grand-chose ! De toute façon, ils la fermeront tôt ou tard, cette école, et pour la commune, ce sera vraiment un poids en moins. »

    Je suis à la retraite... Et ce charmant monsieur ne vote pas dans la commune où il est employé. Je n'avais pas envie de me battre en pure perte avec quelqu'un qui considère que l'école coûte cher et qu'il vaudrait mieux essayer l'ignorance.
    J'ai dévié la conversation sur la diminution des effectifs, les emménagements récents, le fait que, dans des communes toutes proches, le nombre d'enfants allait croissant. Pour lui, à trois ou quatre kilomètres de distance, c'était dû au chômage et au vieillissement de la population. Bientôt, l'école du village ne servirait plus à rien de toute façon.

    Alors, en continuant ma promenade, j'ai pensé à cette école de la République qui dut vaincre toutes les résistances, pendant ses trente premières années... Celles des parents qui avaient besoin de la main-d'œuvre enfantine pour faire bouillir la marmite, celle des élus qui trouvaient que, malgré les aides de l'État, cela coûtait cher de condamner un terrain constructible pour bâtir, chauffer et entretenir ces "palais scolaires" en pierre de taille, celle des religieux qui voyaient d'un mauvais œil l'école sans Dieu qui se profilait puis s'affirmait.

    Elle avait néanmoins réussi à faire son trou, petit à petit, parfois avec l'aide des DDEN, bénévoles délégués par l'État, chargés de vérifier que les communes et les familles respectaient leurs devoirs quant à l'instruction des enfants.
    Si bien que finalement, les familles, les communes et même bien des cultes la vantèrent, la flattèrent, la remercièrent. En fin d'année scolaire, la distribution des prix rassemblait toute la commune, même les grincheux, autour du maire, de l'instituteur et des enfants des écoles. Tous y allaient de leur discours et un vin d'honneur clôturait la cérémonie, sous les platanes, les marronniers ou les tilleuls de la cour.
    Une fois le temps des hostilités passé, on y voyait même parfois monsieur le curé venu féliciter ses élèves du catéchisme, entraînant derrière lui, les quelques bigots du village qui tiquaient toujours un peu devant les rouges de la laïque et leur école propre à former des révolutionnaires prêts à sortir de leur condition.

    L'aisance venant, on se flatta même d'aller plus loin que le strict nécessaire. Aux salles de classe bien aérées et convenablement aménagées, on ajoutait des salles de sport, des bibliothèques bien garnies, des services de restauration scolaire, des études du soir, un patronage du jeudi et même des séances de cinéma et des arbres de Noël. Le tout rendu possible par un soutien appuyé aux œuvres laïques qui cherchaient à rendre l'école plus culturelle encore...
    Plus tard, ce furent les classes de neige. Puis celles de mer et de nature.On emmena les enfants des villes passer un mois au bon air et découvrir les joies du sport et de l'aventure.

    Les bâtiments vieillissant et les usages changeant, on rénova tout cela. On isola, on mit aux normes, on changea le mobilier, on ajouta peu à peu tous les trésors de la technologie rendus incontournables par les programmes et les habitudes scolaires.
    Avec l'aide de l'État toujours, qui finançait encore jusqu'à 80 % des travaux de construction ou de rénovation lorsque j'ai débuté, en 1986, dans l'école dont nous parlions avec mon ami, l'employé communal.
    C'était l'époque où les villages réclamaient eux aussi des classes maternelles. Ils acceptèrent pour cela de payer, sans barguigner, en plus des travaux d'aménagement indispensables, le salaire d'une ATSEM.
    Les rares personnes qui, à mots couverts, osaient dire que l'école coûtait cher se voyaient envoyer sur les roses d'un « Mais puisque c'est pour les enfants ! Rien n'est trop beau pour nos enfants puisqu'ils représentent l'avenir ! Il ne manquerait plus que la commune mégote pour eux, pauvre imbécile !... »

    Et puis, et puis... qu'a-t-il bien pu se passer pour que, sans vergogne, on ose dire à une ancienne institutrice que l'école, ma foi, ça coûte bien cher pour le peu que ça rapporte ? Pour qu'une institutrice soit obligée d'écrire une lettre ouverte dénonçant la dégradation des écoles où elle exerce ?
    Plus de DDEN pour alerter. Plus d'IEN, de DASEN, de Préfets ou de Sous-Préfets qui n'hésitent pas à réprimander et même sanctionner un maire qui ne satisferait pas à ses obligations. Presque plus de subventions pour aider à la construction, à l'entretien, et à l'aménagement des locaux...
    Et puis peut-être une école qui s'est perdue jusqu'à devenir, même dans l'esprit des familles et des élus, un lieu de loisirs, souvent coûteux ?

    Alors, lorsque tout va bien et qu'on a les moyens, offrir des balades en car, des visites, des sorties à la neige ou la mer, des intervenants sportifs et culturels, des cours de guitare sur poney, du matériel sophistiqué, des fournitures scolaires chatoyantes de couleurs, c'est un plaisir et une fierté, sans doute.
    Mais lorsque tout va mal et qu'on commence à grappiller par ci par là sur les horaires de l'employé du service postal, le papier et l'encre du secrétariat de mairie, la débroussailleuse neuve de l'employé des services techniques, les fleurs des massifs et les décorations de Noël lumineuses des rues, on finit par se dire que l'école est le plus gros... service public du village − c'était cela, le terme que je cherchais tout à l'heure – et que c'est elle qui coûte de loin le plus cher !

    Et l'on se retrouve, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, dans la situation des trente premières années de l'École Publique, Laïque, Gratuite et Obligatoire... Et au lieu de demander sa réorientation vers sa mission première, instruire, on préfère la bazarder, toute entière, arguant qu'elle coûte trop cher.

    Combien de temps encore pour que les familles à leur tour se voient contraintes de déscolariser leurs enfants et ferment la boucle en les renvoyant aux champs et à l'usine ?... Protégez-moi, s'il vous plaît, Cassandre n'arrête pas de me harceler.


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  • De la belle ouvrage !
    Merci aux parents de cette belle enfant que nous appellerons Petite Fille.

    Dans le salon familial, Petite Fille est très occupée. Du haut de ses deux ans frais du jour, elle utilise au mieux les outils mis à sa disposition et fait ce que, de bon droit, elle a à faire. Elle s'applique de son mieux et son geste est affirmé. Ce n'est pas mon amie Laurence Pierson qui me contredira en voyant la tenue du crayon, la position des deux bras sur la table ainsi que celle du cahier ! Seule est à réprouver la technique du balayage, mais l'enfant est jeune, admettons ce petit défaut bien excusable.

    Dans quelques minutes, Petite Fille posera ses crayons, fermera son cahier de coloriage, fière de son travail. Ça, c'est de la belle ouvrage, pensera-t-elle et peut-être l'exprimera-t-elle par un "Ooooooooh" modulé, un "Que beau l'a fait Tit'Fi !" ou un "Tu as vu comme il est beau mon dessin ?" selon son avancement dans l'art de la conversation.
    La famille assemblée pour l'événement s'extasiera comme il se doit, à part peut-être le grand cousin de cinq ans qui n'a pas encore compris la politesse et qui se moquera du "grabouillage de bébé" produit par cette intruse qui lui a volé la vedette il y a deux ans exactement... Ça ne fait rien, Petite Fille, il faut bien connaître quelques chenilles si l'on veut pouvoir apprécier les papillons !

    Le souci, ce serait qu'il y ait dans l'assemblée un professeur des écoles adepte de l'évaluation par compétences... Là, il y aurait des lèvres pincées, du non-acquis et de la remédiation dans l'air ! Il faudrait voir à prévoir une progression un peu mieux ciblée garantissant à Petite Fille une acquisition parfaite du coloriage de la girafe, du soleil et du je-ne-sais-trop-quoi ! Il faudrait d'ailleurs peut-être la faire précéder d'une acquisition du nom des couleurs dont on fixerait la mémorisation par une trace écrite de ce genre (le fait qu'elle ne sache pas encore lire ne rentre pas en ligne de compte puisque ce n'est pas la même compétence) :

    De la belle ouvrage !

    Là, Petite Fille aurait peut-être l'affreux sentiment de passer de la liberté d'exécution d'un jeu gratuit avec tout ce qu'il permet de découverte intuitive, de tâtonnement expérimental, d'éducation sensorielle librement consentie à l'étude scientifique et rationnelle du coloriage normé à la manière de l'École Maternelle déboussolée par des années de théories mal comprises à base d'ergonomie de l'apprentissage, de didactique des sciences de l'éducation, de métacognition et de maximes de base du genre "L'enfant est un adulte comme les autres", "Une  seule école de la maternelle à l'université" et autres "Il ne faut pas confondre les objectifs et les compétences"...

    Heureuse Petite Fille à qui personne n'a retiré des mains cahier et crayons qu'elle utilisait mal ! Heureuse Petite Fille qui peut continuer à jouer avec un matériel que son développement sensoriel et cognitif ne lui permet pas de maîtriser, loin s'en faut ! 

    Parce que, selon moi, quoi que puisse en dire la super Conseillère Pédagogique venue casser inspecter conseiller les jeunes collègues débutants et leur expliquer les vertus d'un apprentissage différencié mais programmé du coloriage en TPS, avec plans de travail individuels complétés tous les lundis dans le cadre de l'atelier de métacognition1, Petite Fille est super bonne en utilisation rationnelle du cahier de coloriage et des instruments scripteurs !

    Pour en arriver à cette conclusion, il faut se détacher une fois pour toute de la maxime "L'enfant est un adulte comme les autres" et se rappeler que, le jour de son deuxième anniversaire, on a encore une façon d'analyser les problèmes très proche du grand rien du tout originel, il faut bien le dire.

    Là, en gros, cela pourrait donner : "Crayons, gestes saccadés, traces... feuille de papier, traces déjà présentes, couvrir traces inconnues par traces personnelles. "

    Ou, en français de grands :
    "Voici des crayons. Je sais qu'en les prenant bien en main puis en agitant spasmodiquement le bras, ils vont produire une trace. Et là, c'est une feuille de papier. Tiens, quelqu'un y a déjà laissé ses traces !
    Mon rôle est donc de faire disparaître ces traces venues d'ailleurs par mes propres traces. Ainsi je m'approprierai l'objet-livre en lui montrant ma capacité à le dominer grâce à ma maîtrise quasi parfaite, puisque répondant à mes attentes, de l'instrument scripteur."

    Ce qui ne veut bien entendu pas dire que le rôle de l'adulte et de laisser Petite Fille arriver au CP en continuant à croire que le jeu consiste à cacher les traces exogènes par ses propres traces. Ça, c'est un comportement courant chez les blaireaux, les fouines, les renards, les chiens, les chats, les coucous... L'humain est capable d'un autre type de marquage de son territoire.
     
    Le mieux, à l'école j'entends, ce serait de ne pas faire de coloriages en TPS et en PS... La poule ne peut pas savoir élever un poussin avant d'avoir pondu un œuf.
    En PS :
    - On "dessine", on barbouille, sur du papier blanc. 
    - On fait des encastrements puis des puzzles.
    - On colle des morceaux de papier de couleur dont on découvre petit à petit qu'on peut les poser côte à côte, en se chevauchant, en se superposant, sans que les morceaux se touchent, etc. 
    - On modèle des matériaux (argile, pâte à modeler, pâte à sel, à bois, etc.) qu'on étale au rouleau pour déterminer une surface informe d'abord puis de formes déterminées grâce à des emporte-pièces ou des "couteaux".
    - On apprend à marcher sur une ligne et à faire le tour d'un espace, ou à jouer à l'intérieur de cet espace. 
    - On dispose des tissus au sol ou sur une table, bien comme il faut, en les étalant bien.
    - On fait des pavages avec des briques Lego® sur une plaque verte, des planchettes Kapla® posées les unes à côté des autres...
    - On se rend compte qu'avec des disques, des cerceaux, des anneaux, ça ne marche pas...
    - On décrit des images, des tableaux, des photos et on vient montrer avec le doigt où il y a du rouge, du vert, du bleu, du jaune, en balayant bien toute la surface concernée.
    - Ensuite, on suit son contour comme on suit le tracé de la route, celui de la rivière, de la voie ferrée.
    Et, après tout ça, quand l'enfant lui-même commence à colorier ses propres productions (dessins, peinture), l'enseignant peut envisager de lui faire découvrir le coloriage...

    Ou alors, en effet, on fait comme les collègues qui prennent les enfants un par un et on leur "tient la main", au moins par la force de la parole. On affiche dans le couloir des œuvres merveilleusement bien coloriées et on coche tout fier la case "Utilise des outils scripteurs adaptés pour emplir entièrement et régulièrement une surface clairement délimitée".
    J'y repense, tiens... Montessori... Elle avait fait faire des cadres métalliques évidés. Un peu comme des pochoirs. Et le coloriage consistait à poser le cadre sur la feuille de papier, prendre un crayon de couleur et un seul, et crayonner à l'intérieur de la partie évidée jusqu'à ce qu'elle soit entièrement recouverte.
    C'est le seul travail de coloriage qui devrait exister en PS, selon moi.
     
    Car ce qui m'ennuie avec ce coloriage démarré trop tôt (je parle de l'école, la maison, c'est pour jouer, pas pour apprendre), c'est que ça ait le même effet que la lecture commencée trop tôt et mal.

    De la belle ouvrage !

    On fait croire à l'enfant que colorier, c'est barbouillasser n'importe quelle couleur, n'importe comment, sur les traces exogènes, sans même lui faire remarquer que ces traces représentent quelque chose qu'il connaît, dont il sait déterminer les zones et les couleurs parce qu'on sait aussi qu'il est encore trop petit pour relever le challenge.
    Ou alors, nouvelle mode après des années de "Chacun fait fait c'qui lui plaît, plaît, plaît", désorganisé et sans ambitions, on l'assiste complètement et on en fait un exécutant passif qui obéit au doigt et à l'œil sans rien comprendre à ce qu'il fait.

    Et c'est ainsi qu'arrivé en GS ou même au CP, on voit parfois nos élèves non seulement prendre n'importe quelle couleur mais en plus ne même pas être capables de rester à l'intérieur de chaque surface. Avec un peu de chance, ils ne dépassent plus de la forme extérieure mais semblent ne pas voir qu'elle est divisée en plusieurs formes intérieures qui ont leur raison d'être.

    De la belle ouvrage !

    C'est un peu comme ces gamins à qui on apprend à entourer "dinosaure", "tricératops", "brachiosaure" et "tyrannosaure" en septembre, puis "citrouille", "sorcière", "Halloween", "chaudron", "mort-vivant" en octobre, et ainsi de suite, mais à qui on n'apprend jamais qu'en prenant un peu de peine, non seulement on pourrait arriver à lire et écrire "Le mort-vivant tue le tyrannosaure à coups de chaudron" mais en plus n'importe quel autre mot, sans répertoires ni affichages, simplement en analysant chacun de ces mots en syllabes puis en lettres et en recomposant tout cela différemment...
     
    De plus, comme ils ont toujours fait comme ça et qu'on ne leur a jamais dit que ce qu'ils faisaient ne correspondait pas à leurs capacités intellectuelles d'analyse et de synthèse, ils offrent une résistance terrible lorsqu'on leur dit qu'on ne veut pas un enfant avec la moitié du visage violet et l'autre bleue mais qui déborde sur le cou et un tiers de la chevelure dont le reste est vert comme les 5/6 de la manche droite du pull...
    C'est exactement ce que décrivent S. Garcia et A.C. Oller dans leur bouquin. Elles expliquent que, la première année, leur remédiation n'a pas servi à grand-chose parce que, en classe, les élèves faisaient exactement le contraire de ce qu'elles leur faisaient faire. C'était "devinette à partir de la première lettre" d'un côté alors que de l'autre, on leur disait de procéder par syllabes, jusqu'à la dernière.
    C'est comme ces élèves de cycle 3 à qui on demande d'écrire un texte "comme ils veulent" et à qui on apprend après qu'ils vont devoir le réécrire parce que là, c'est tellement mal écrit que personne n'y comprend rien. Et puis, quand ils l'ont réécrit, on leur dit que finalement, ils vont le réécrire encore une fois parce que maintenant que ça tient à peu près debout, il va falloir se munir d'un dictionnaire pour corriger toutes les fautes d'orthographe lexicale. Et puis, quand ils l'ont réécrit, on leur dit qu'ils vont faire un peu d'analyse grammaticale parce qu'il conviendrait de corriger toutes les fautes d'accord qui émaillent la page.
    Pour moi, il aurait mieux valu leur faire écrire une phrase, correcte, sans fautes, ni lexicales ni grammaticales.
    Comme il aurait mieux valu donner un pochoir métallique dont le trou de forme géométrique simple (disque, carré, rectangle, triangle quelconque, etc) serait suffisamment petit pour éviter le balayage et favoriser le travail des doigts au bébé de deux à trois ans et demi en lui demandant de mettre du rouge et encore du rouge et encore plus de rouge dedans et attendre qu'il ait dépassé ce stade du barbouillage pour lui faire colorier la citrouille d'Halloween... Parce que passer du temps à l'école pour colorier la citrouille d'Halloween dessinée par quelqu'un d'autre quand on ne sait pas dessiner soi-même et qu'on n'a pas encore vraiment pris conscience que le monde avait des couleurs, ce n'est pas vraiment utile et formateur...
     
    À deux, trois ou tout juste quatre ans, l'activité "coloriage" n'apprend rien que le dessin libre n'apprend déjà. C'est du temps perdu que ce temps passé à barbouiller seul la page de garde du cahier de vie pour le mois de novembre tout autant que l'est celui passé près de la maîtresse ou de l'ATSEM qui propose le crayon à utiliser, donne les consignes seconde après seconde, décompose à l'action près le travail, inhibe tout trait malencontreux.
    Ce temps perdu serait mille fois mieux employé à permettre à l'élève de découvrir intuitivement la notion de surface fermée, celles de couleurs, de pavages et les savoir-faire y afférant.
    C'est par les nombreuses actions pratiquées quotidiennement, telles qu'elles ont été décrites plus haut, que l'enfant commentera puis reproduira seul parce qu'il les aura intuitivement intégrées, qu'aux alentours de quatre ans, il commencera à colorier de lui-même ses dessins représentatifs et prendra plaisir à le faire en respectant les couleurs. Et c'est un peu plus tard, vers quatre ans et demi ou cinq ans qu'il prendra plaisir à paver l'espace de sa feuille de formes géométriques qu'il cherchera à colorier en harmonisant les couleurs.  
     
    Et après ? Si l'on respecte certaines conditions et qu'on n'en fait pas l'activité FMLP2 par excellence, le coloriage sera au dessin libre de création ou d'observation, ce que l'exercice de grammaire ou d'orthographe est à la rédaction-production-d'écrit-expression-écrite : une étape intermédiaire plus simple parce que débarrassée du travail de recherche et de production. Il pourra même permettre à l'activité reine, le dessin, de s'enrichir et de se perfectionner de tous les détails emmagasinés en coloriant l'œuvre des autres.
    Cependant, il conviendra, comme pour l'exercice d'automatisation des règles de grammaire ou d'orthographe, de ne pas en faire le seul travail d'acquisition, ni même l'exercice dominant sous peine de voir des enfants souffrant de l'angoisse de la feuille blanche ou de courir le risque que ses élèves préfèrent la facilité du coloriage mécanique à l'effort créatif du dessin d'imagination.
     
    Pour que le coloriage joue son rôle pédagogique, il faudra bien sûr l'accompagner d'"observation réfléchie" de l'environnement réel ou représenté. On s'attachera à apprendre aux enfants à regarder autour d'eux, commenter ce qu'ils voient, en analyser les différentes caractéristiques, chercher à le traduire par le geste graphique.
    Il serait bon d'y adjoindre des "dictées" de synthèse. Les enfants s'attacheront à représenter le plus exactement possible ce que le maître leur a demandé, coloriage et détails compris.
    Quant à la tâche complexe finale, celle qui traduit l'acquisition du geste et la prise d'autonomie, en toute confiance et estime de soi, elle sera observée par le maître dans les dessins libres de ses élèves et dans leur envie d'en réaliser.
     
    Il pourra alors s'autoévaluer en comparant dessins libres, dessins imposés et coloriages et moduler son action en classe en fonction du décalage pouvant exister entre l'une et l'autre des activités, comme il le ferait en mathématiques s'il constatait que ses élèves calculaient très bien mais ne savaient pas résoudre un problème, en musique s'il les voyait solfier en clé de sol, de fa et d'ut mais incapables de chanter, en français s'il les entendait s'exprimer comme des livres mais qu'il constatait qu'ils étaient incapables d'écrire trois mots sans faute. 
     
    Ci-dessous, par exemple, deux enfants ayant beaucoup pratiqué le coloriage mais ayant été insuffisamment accompagnés dans leur découverte du dessin.
    Nota bene : Il s'agit de travail autonome sans intervention de l'adulte et hors du cadre de l'école.
     
    Enfant 4 ans 5 mois :

    De la belle ouvrage !

    De la belle ouvrage !

    Enfant 5 ans 4 mois :

    De la belle ouvrage !

    De la belle ouvrage !
    Un arbre avec des guirlandes parce que c'est Noël...

    Au sujet du dessin et de son importance dans la construction mentale de nos élèves quelques articles sur ce blog :

    Enseigner le dessin, plus que jamais

    Dessiner pour devenir intelligent

    Dessiner pour s'exprimer

    Merci à Pierre Jacolino et Sophie Borgnet pour leurs articles.  

     

    1 Célestin, ne lis pas, s'il te plaît. Ils sont juste devenus fous !

    2 « Fiche-moi la paix », pour rester correcte et bien élevée.

     

     

     


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  • Sautinettes !

    Dernière invention avant de partir en vacances. Mieux que la trottinette, la sautinette !

    Sautinettes !

    Sautinettes !

    Sautinettes !

    Sautinettes !

    Conclusion : Où les enfants peuvent-ils encore exercer leur créativité et jouer avec deux copains et trois bouts de ficelles ?
    À l'école !
    Et c'est encore plus vrai lorsque l'école a pu rester à taille d'enfants et que ces derniers ne sont pas concentrés dans des groupes scolaires beaucoup trop grands pour eux.


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  • Activité interdisciplinaire menée par un groupe de besoin intergénérationnel visant à concevoir, réaliser et utiliser un vecteur de déplacement par frottement latéral de surface à propulsion humaine.

    Luge d'été sur goudron

    Luge d'été sur goudron

    Luge d'été sur goudron

    Luge d'été sur goudron

    Autres exemples d'utilisation de l'élément plastique de base induisant la créativité bâtisseuse en trois dimensions


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