• Encore musique

    Encore musique

     Deuxième séance.

    Un peu plus flottante que la première à cause des impondérables. Un coup de téléphone impromptu de la professeur principale de ma petite stagiaire. Une bougie trop neuve qui refuse de faire une belle flamme claire et que nous avons dû retailler au couteau. Une cassette mal rembobinée qui chevrotait et qu'il a fallu débobiner et rembobiner une fois ou deux avant qu'elle veuille bien reprendre un son moins ondulant.

    Nous démarrons. Réapprendre aux petits à se mettre entre deux grands et aux grands à déployer leur ronde de façon à laisser de la place entre eux. Déplacer les jumelles qui s'étaient collées contre leur grand frère.

    Bruit. Silence. Bruits avec la bouche. Bruits avec le corps. La bouche, ce n'est pas le corps ? Si. Alors ? Bruits avec la voix.  Qui nous fait entendre des sons faits avec sa bouche ? Loubna fait claquer doucement ses lèvres... Yasameen reproduit au lieu d'inventer un nouveau bruit de bouche. La maîtresse le lui dit. L'éducation musicale démarre par l'éducation de l'oreille et de la compréhension.  Yasameen doit bien écouter la consigne et inventer un autre bruit avec la bouche mais sans la voix.

    [Entre nous soit dit, je n'arrive pas à comprendre la distinction qu'on nous fait sans arrêt entre la compréhension et le reste (l'écoute, l'exécution, la lecture, la copie, le calcul, le dessin, la géométrie, l'éducation sensorielle, le vivre ensemble et tout ce que j'oublie). Vous différenciez, vous ? Ce n'est pas notre objectif premier, central et de chaque instant ? À quoi cela sert de leur faire faire quelque chose, si ce n'est pas pour qu'ils le comprennent, alors ?] 

    Nous jouons un moment. Tout le monde se souvient des deux codes. Les absents de la semaine dernière les acquièrent. Tout le monde se souvient de la consigne "Tant que les mains sont ouvertes" ou "Tant que les mains sont fermées". Alors, il faut compliquer le jeu. Nous ne voulons que des sons faits avec le corps. Acquis.
     Nous ne voulons que des sons faits avec la voix... Son horriblement grave sur Aaaaaaaaaa, entre la voix parlée et la voix chantée. La maîtresse imite, main sur la gorge... Ça fait mal. Ça ne donne pas envie de chanter avec vous... Nous allons en faire un qui ne fait pas mal  à la gorge.
     Les enfants réessaient. Certains chantent. D'autres bourdonnent. Essayons encore. Comme la flûte [qui joue un sol..]. Oui, voilà. Encore [un sol]... Et maintenant, un gros son bien grave... [Doooooo...] Oui, très bien. Encore le petit son tout aigu ?... Voilà, très bien.

    Avec quoi avions-nous fait des sons, la semaine dernière ? Avec les instruments. Lesquels ? Le "tambour", dit Jules-le-Petit. Non, pas le tambour, le tam-bou-rin, corrige Kevin. Et les "claviers", dit Jules-le-Grand. Non, les claaaves, le reprennent les autres. Nous en ajoutons un troisième : le sistre. [Coup de téléphone... long...]  Un peu d'agitation, c'est trop simple.
     Phase 2 : les enfants vont jouer. Comme dans un orchestre. S'ils ont un sistre, ils joueront quand la maîtresse des grands montrera le sistre ; s'ils ont des claves, ils joueront quand la maîtresse des petits montrera les claves ; s'ils ont un tambourin, ils joueront quand la stagiaire montrera le tambourin... Lorsque les adultes cacheront leur instrument derrière leur dos, ils arrêteront.
     Impeccable. Un instrument après l'autre. Deux instruments en même temps. Un instrument s'arrête alors que l'autre continue. Les trois instruments ensemble. Le silence.
     La semaine prochaine, la maîtresse Catherine essaiera de ne pas oublier d'imprimer les pictogrammes prévus et nous pourrons commencer à nous orienter vers la lecture de partition ! [Ce sera le moment de lecture des MS, à mon avis diablement plus efficace que tous les exercices où l'on colorie l'initiale de son prénom, remet en ordre les mots du titre de l'album du mois ou entoure les lettres qui ont servi à écrire le nom des ingrédients de la galette des rois. Mais il paraît que je suis une dangereuse instructionniste tellement fascisante qu'il est plus prudent de ne pas la laisser s'exprimer du tout !].

    Et maintenant, puisque nous allons changer d'activité, un petit coup de Règles de Vie, en activité bien sûr [les dangereux instructionnistes dans mon genre pensant qu'à moins de sept ans, on a mieux à faire que de se réunir autour d'une table pour faire semblant de recréer la démocratie, la solidarité, la coopération, le respect et l'entraide. Ce sont des concepts qui doivent se vivre au quotidien, à chaque instant de la vie de la classe, installées là comme des évidences par le passeur que nous sommes. ]. Savoir se servir des instruments de musique, c'est savoir en prendre soin. Voici comment on les range... les claves d'abord, dans leur petit carton... puis les sistres, debout, coincés entre le carton des claves et la paroi de la caisse. Enfin, les tambourins, très fragiles à cause de leur peau tendue. Les trois gros servent de boîtes aux trois moyens qui servent de boîtes aux trois petits. [Tiens, un petit coup de maths : relation d'ordre... Justement le jour où le plus jeune des MS avait expliqué à sa maîtresse que l'ours moyen avait un bol plus petit que le gros ours mais que ce bol était plus gros que celui du petit ours... Maths partout, maths tout le temps, maths intégrées à la vie quotidienne plutôt que maths sorties d'une progression standardisée pour enfants standards qui n'existent pas... Ralbol de ceux qui me prennent pour une horrible brandisseuse de claquoir alors que chez eux, c'est le cerveau qui n'est qu'un claquoir vide de sens et d'espoir.]

    Quelques secondes de travail sur la pulsation... Tout le monde suit une pulsation mal évaluée par la maîtresse qui a oublié de se mettre dans la peau d'un quatre à sept ans et qui l'a calquée sur ses battements cardiaques de vieille d'au moins, je ne sais pas moi,... quatorze ans peut-être ! C'est trop lent, maîtresse, nos jambes s'épuisent à retenir leur envie de tricoter !
     Hop, on arrête... Un peu plus vite, cette fois ! Ah, voilà ! Là, on est à l'aise ! Presque trop, Petit-Lolo, CP, fait le zouave. Lolo, on se calme ! La liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres, mon cher. Maria Montessori expliquait très bien que le but de l'école est de faire passer l'enfant de l'agitation stérile et désordonnée à la liberté intérieure obtenue par la maîtrise de soi qui seule conduit à l'indépendance.
     Allez, une dernière... Très rapide... Pour aider Petit-Lolo à évacuer les tensions accumulées. Très courte... Pour éviter que cela ne tourne au grand n'importe quoi.

    Épuisés, les petits loulous ! Et un petit peu énervés aussi... Comme des enfants qui compensent le mal-être de la fatigue physique par des cris et des bousculades faisant ainsi la preuve de leur bon état de santé : "Je suis pas fatiguée, moi", nous crie une petite minette, toute rouge et essoufflée !

    Eh bien, sortons notre bougie...  Qui refuse de s'allumer... Qui fait une toute petite flamme bleue que les enfants ne voient pas... Qui s'éteint... Qui énerve les adultes pendant que les enfants s'agitent... [Heureusement que je ne suis plus en année de validation devant ma tutrice ou ma CPC. Je m'en serais pris une, de semonce culpabilisatrice et destructrice, je ne vous dis pas ! Mon estime-de-moi aurait été sacrément entamée ! Peut-être même qu'elles auraient poussé le sadisme jusqu'à me demander de faire moi-même mon autocritique publique comme au bon vieux temps du goulag ou du laogai... ] Ah ça y est. La stagiaire a couru chercher un couteau. Avec la collègue, elles ont taillé dans la stéarine, pendant que je jouais à faire semblant qu'il y a une vraie bougie là, au milieu, entre nous, une bougie très fragile qui fait une toute petite flamme qu'il ne faut surtout pas éteindre.
     Nous mimons le trajet de l'air avec notre index. L'air arrive dans nos narines, doucement, doucement, doucement. Notre main se rapproche de notre nez. Puis l'air ressort par notre bouche et notre doigt se pointe devant nous là-bas très loin vers le sol où se trouve notre bougie imaginaire... Et puis, nous reprenons l'air, là-bas, tout en bas, et nous le ramenons vers nos narines... Les leveurs d'épaules oublient leur réflexe acquis. Nous sommes à moitié pliés vers l'avant : difficile de lever les épaules dans cette position-là. Nous nous redressons à peine le temps de de finir de remplir notre cage thoracique et déjà notre bras se déploie...
     Cela n'empêche que la semaine prochaine, nous jouerons au jeu du cube sur le ventre ! En début ou en fin de séance, je verrai...
     La bougie arrive... au moment où elle ne sert plus à rien ! Mais ça ne fait rien, les enfants sont tellement contents. Nous soufflons encore trois fois tout doucement puis une fois très fort ! Un pas en avant... trois fois tout doucement et une fois très fort ! Deux... oui, deux, les enfants sur rails ! La semaine dernière, c'était un mais aujourd'hui, c'est deux pas en avant... Et là, très fort ! [Le jeu, c'est de maintenir la vigilance... Beaucoup d'habitude pour sécuriser les enfants perdus, ballottés dans un monde aux règles trop fluctuantes, et une toute petite pincée d'impromptu pour casser les mécanismes. À bas les rituels sclérosants où on n'a même plus besoin du cerveau pour chantonner en chœur "Un... deux... trois... ... ... trouze... .... cratoze... crinze... ... vintte-huit... vintte-neuf... vintte-dix... " et à bas les pistes de catch où la loi du plus fort règne en maître et permet aux petits durs des deux sexes d'écraser de leurs armes fatales les tendres petits poussins et les pauvres petites salades !] Tout le monde est si content d'avoir éteint la bougie qu'un applaudissement retentit dans la salle !

    Nous allons fêter cela en chantant Le Petit Chat Gris. Tout le monde la connaît ! Le chant est joli. Les voix mélodieuses (sur deux notes... mais mélodieuses). Alors, soyons fous, trois notes !
     La flûte joue... Et maintenant la maîtresse... Tiens, vous la connaissez ? Non ? Bon, alors, laissez-moi chanter seule. Voici :

    Encore musique

    Je vous la rechante... Écoutez bien... Et maintenant, chantons ensemble.  Elle est simple. Les deux tiers des enfants chantent... Mais pas le troisième, celui pour qui nous sommes là en priorité. Alors moins vite...
    Le jeu du micro... Le micro vers moi, c'est moi qui chante ; le micro pointé vers vous, c'est à vous de chanter !
    Petit poisson... à vous... Petit poisson... Qui tourne en rond... Qui tourne en rond... Petit poisson, qui tourne en rond...  Petit poisson, qui tourne en rond... 

    En trois minutes, la comptine est sue... Nous allons la laisser reposer et nous y reviendrons la semaine prochaine. Maintenant nous dansons... Sauf que... Saleté de cassette ! D'ici à ce que la bande casse !... Il faut rembobiner... Et débobiner... Et rembobiner... Ouf, ça y est... Ça chevrote encore un peu mais bon. Pendant l'écoute, Yasameen, GS, lance l'activité que je souhaite organiser la semaine prochaine (si la cassette tient le coup) : elle balance la tête sur le premier mouvement puis agite les bras et le buste sur le deuxième ; je l'aide à balancer à nouveau la tête sur la reprise du premier mouvement. Ensuite, c'est Ibiza, CP, qui prend le relais et lève les bras au ciel et fait "les marionnettes" avec ses mains en entendant le troisième mouvement. Le reste de la classe nous suit, poliment, sans trop comprendre pourquoi nous faisons cela. Pas grave ! L'intuition, ça s'aide si l'on veut que cela devienne contagieux.

    Nous recommençons l'alternance danseurs/spectateurs de la semaine dernière. Pas beaucoup d'évolution. Nous ne sommes pas pressés. Nous allons essayer d'enclencher l'intuition... Chacun debout dans un cerceau posé au sol, un foulard dans chaque main. Les foulards sont des oiseaux que nous allons faire danser.
     Quelques élèves changent de geste lorsque nous changeons de phrase musicale... Jules-le-Grand jongle sur le troisième mouvement... Les MS et quelques GS n'en sont encore qu'à la découverte de l'objet "foulard" qui comporte une grande part de dressage ! Figurez-vous que cet oiseau est manifestement animé d'une volonté propre qui s'affronte à la nôtre et tente de la vaincre !  Il s'échappe, tombe, s'attrape dans votre nez, se coince sous votre pied... Et je ne vous raconte pas lorsqu'ils sont deux, les chameaux ! Une véritable association de malfaiteurs ! Le combat est rude avec des ostrogoths pareils... Alors la musique, hein... Elle fait bien ce qu'elle veut, pendant ce temps-là !
    Et il y en a même un ou deux, ma Lambinette, pour ne pas la citer, qui en sont encore en phase d'approche de la découverte de l'objet "bras" ! Eh bien découvre, ma Lambinette... Tu nous rejoins au point d'orgue ?

    Ouiiiii ! Elle a soulevé son foulard droit (elle est droitière, ma Lambinette) d'au moins dix centimètres au-dessus du sol et elle l'agite comme un chiffon à poussière pas trop poussiéreux en suivant la pulsation ! Que demande le peuple ? C'est merveilleux, ma Lambinette ! Essaie de te rappeler qu'un autre foulard pend lamentablement de l'autre côté de ton corps, là-bas, très loin, en Terra Incognita... à ta gauche. Voilà, il a bougé ! Mais tu es extraordinaire ma Lambinette ! Une motricité qui ne demande qu'à éclore... C'est émouvant.
     Recommençons assis pour voir. Ah, tu vois que tu es capable de lever tes foulards plus haut, Lambinette !

    Dernière anicroche de la séance. Vite, vite, vite, il faut que le morceau finisse. Les CE1 vont se retrouver seuls avec leurs rhinocéros à cuirasser. L'EVS a fini son service et la collègue de Cycle III veut partir en sport sur le terrain pour fêter le retour du soleil !
     Tant pis, ce sont les adultes qui rangent les foulards et les cerceaux, une occasion manquée d'exercer le Vivre Ensemble pour du vrai et d'autonomiser réellement les petits sans qu'ils aient besoin d'une affiche collée au mur leur rappelant les règles de vie
    [comme dans le métro quand j'étais petite : Il est interdit de cracher à terre... Mais que c'est triste l'école maternelle du XXIe siècle !].

    La semaine prochaine, devant l'avancée de nos jeunes musiciens, nous allons sans doute changer l'ordonnancement de la séance. Ce sera certainement en premier Souffle et Voix, en deuxième Pulsation et Rythme, en troisième Chant et Écoute, en quatrième Écoute et Expression Corporelle et en dernier Souffle, Relaxation et Écoute...

     La partition est extraite de Répertoire de comptines et de chants pour l'École Maternelle, JP GIPON, JC SALVIA, J SANSONETTI, CPEM publié par le CDDP de Seine-et-Marne, 1989. 

    Dans la même série :

    Musique chez les petits

    Encore musique

    Musique et expression en maternelle


  • Commentaires

    1
    françoise svel
    Dimanche 9 Février 2014 à 20:35

    Vous êtes combien d'adultes pendant cette séance? Qui l'a organisée? Et les autres, ils font quoi?

    2
    Dimanche 9 Février 2014 à 21:02

    Nous sommes deux. Vendredi, nous étions trois mais la troisième avait 15 ans et était justement en troisième...

    Ma collègue écoute, regarde, participe, aide. Elle n'a eu aucune formation en musique et m'a demandé si nous pouvions faire quelque chose ensemble. Elle a visiblement repris la séance précédente pendant la semaine.

    En début de carrière, j'ai assisté à ce genre de séance organisée par la CPEM (conseillère pédagogique en éducation musicale) et par des professeurs de musique des CMR (centres musicaux ruraux), de l'ADDIM ou de l'ASPAM (je ne me rappelle plus de ce que cachent ces initiales). J'ai trouvé ça passionnant et ai repris le flambeau d'abord avec eux puis seule.  Je trouve ça normal de renvoyer l'ascenseur aux p'tits jeunes qui débutent.

    3
    françoise svel
    Dimanche 9 Février 2014 à 21:08

    Oui, c'est bien! Mais c'est du boulot, non? C'est très riche en tout cas... Mais devinez ce qui me plait le plus dans ce récit? C'est la vois off, celle des parenthèses!!!

    4
    Dimanche 9 Février 2014 à 21:17

    Un peu... Mais pas trop, franchement. Il y a quelques petits trucs à savoir d'abord et ensuite beaucoup d'observation pour savoir jusqu'où on peut aller de façon à avoir un gros tiers de connu, un petit tiers d'apprentissage conscient et un dernier tout petit tiers de bouchons lancés pour provoquer l'intuition...

    Et pour le plan, c'est pareil. Les caractéristiques du son, l'approche sensorielle, les possibilités vocales, rythmiques et motrices de l'enfant, on prend tout ça, on range bien propre en n'oubliant aucun des ingrédients et en les faisant jouer un par un, deux par deux, tous ensemble, tout le temps. Le contraire de l'approche par compétences. Enfin il me semble.

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