• Petites tortues et jeunes lièvres

    Aujourd'hui, je voulais vous parler des vacances d'été et de leur raccourcissement. Et puis voilà que l'actualité du jour, un peu partout, c'est le droit au redoublement. Le droit, oui. Alors, allons-y pour le redoublement, nous parlerons des vacances d'été un autre jour. Parce que c'est important aussi.

    M. Blanquer, nouveau ministre de l'Éducation Nationale, a affirmé aux médias qu'il ne faut pas faire un tabou du redoublement et qu'un enfant qui cumule les échecs ne peut pas se sentir à l'aise avec sa classe d'âge... C'est une excellente nouvelle !

    Les petites tortues

    a) Petite Classe

    En effet, parmi les enfants que nous accueillons dans nos classes, il existe des gentilles petites tortues qui, depuis la Petite Classe (de deux à cinq ans), vont leur petit train de sénateur...
    Parler ? Oui, bientôt... Courir ? Bien sûr, un jour... Dessiner ? Gribouiller, tu veux dire... Ah oui, si tu veux... Construire des tours, des escaliers, des « maisons » fermées ? Sais pas faire... Donner la couleur, la forme, le nombre ou même le nom d'un objet, d'un animal, d'une personne, même très proche ? Ouh là là, que c'est difficile... Chanter, réciter une comptine, écouter une histoire ? Gné, qu'est-ce que tu me demandes là !...

    Pourtant, petit à petit, si la classe où nous les accueillons ne reçoit pas un nombre d'élèves incroyable, si le milieu que nous leur offrons est suffisamment stimulant sans être stressant (ce qui sous-entend des classes peu chargées, même chez les petits), si nous leur donnons le temps et que nous ne nous précipitons pas pour évaluer tous ces savoirs, les plus savants compris, avec insistance et même inquiétude, pour la plupart, elles avancent, allant parfois jusqu'à rattraper les moins véloces et les plus papillonnants des lièvres avant même le début de la Grande Classe ( de cinq à sept ans).

    Celles qui ne rentrent pas dans le lot méritent notre attention et, avant de lancer le plan Orsec de la médicalisation, nous avons tout intérêt à rester sereins et à nous dire que, souvent, avec une année de plus, une petite tortue alanguie peut se muer en un jeune lièvre tout à fait acceptable.
    Quant aux autres, celles pour qui la différence est telle que le lot commun leur est inaccessible, elles méritent toute notre sollicitude et il est largement temps que la société envisage leur accueil à l'école autrement qu'à coup d'inclusion forcée dans une classe de 30 élèves, « soutenues » on ne sait comment par un personnel sans formation, juste chargé de rendre tolérable leur présence au milieu des valides.

    b) Grande Classe

    Arrive la Grande Classe (élèves de cinq à sept ans). Et son cortège de savoirs savants à progression linéaire... L'écriture, la lecture, la numération, le calcul...
    Pour une petite partie de nos élèves, partie d'autant plus importante que la Petite Classe n'aura pas joué son rôle d'éveilleur sensoriel et aura trop flirté avec ces savoirs savants, le choc est rude.
    Quelques lièvres papillonnants, peu à l'aise pour mobiliser en même temps leur attention visuelle, leur vigilance auditive, leur inhibition motrice et leurs capacités logiques et cognitives, se couchent au bord du chemin, persuadés qu'ils sont que tout va venir tout seul et qu'ils rattraperont tout le monde dès que l'envie leur en prendra.

    Hélas, les voici alors transformés en tortues poussives ! Quelques tortues d'origine, avançant toujours à petits pas, leur tiennent compagnie sur le banc du soutien scolaire et avalent quotidiennement ou presque double ration d'écriture, de lecture et de calcul... quand ce ne sont pas leurs vacances qu'on écourte pour tenter de colmater les brèches et les voies d'eau qui apparaissent de toutes parts ! 
    L'enseignant s'inquiète, différencie, essaie, tâtonne, réunit des équipes et des conseils, cherche...

    Bien heureusement, souvent, avec l'aide de tous ses partenaires ou seul dans sa classe, il y réussit. Il y réussit d'autant plus que sa classe ne contient qu'une vingtaine d'élèves. Il y réussit d'autant plus qu'il a choisi de suivre ces derniers sur ces deux années cruciales, charnière entre les apprentissages en étoile et ceux à progression linéaire. Il y réussit d'autant plus qu'il a adopté des méthodes d'écriture, de lecture et de mathématiques qui progressent à petits pas, remettant sans cesse en jeu les acquis antérieurs et préparant les nouveaux acquis longtemps en amont. Il y réussit d'autant plus qu'il peut, en plus, mobiliser du temps pour « le reste », tout ce qui enrichit la motricité, le lexique, la compréhension du monde et la culture de ses petits apprenants...

    Cependant, dès la fin du premier trimestre, il voit bien que, malgré tous les efforts qu'il a consentis, cette année, exceptionnellement, après deux ou trois années de répit, une petite tortue, de fraîche ou de longue date, ne pourra suivre un rythme qui, bien que très mesuré, semble à elle effréné... Parfois, au bord du désespoir, elle se ferme comme une huître, à moins que, plus combative, elle ne transforme son échec en victoire et se rengorge, dans la cour, en classe et à la cantine, de faire partie des « rebelles », ceux qui s'en fichent de l'école et de ses savoirs pour mauviettes !

    Que faire ? Si l'Institution continue à lui faire croire que son attitude ne l'alerte pas et qu'elle se moque de ses difficultés, elle la perd à jamais... Or, le passage dans la classe supérieure, pour cet enfant qui souffre et se voit tous les jours dans un miroir déformant qui le dévalue, c'est un constat d'abandon ! Son petit cerveau d'enfant-tortue ne comprend pas les nuances.
    Il suffit de peu, le plus souvent, pour lui redonner la confiance dont il a besoin pour grandir. Un accord avec la famille, préparé dès cette fin de premier trimestre, peut lui rendre vivable sa fin d'année scolaire en mettant en place dès le mois de janvier :

    • quelques heures par semaine, passées avec le groupe des plus jeunes, où il commencera à créer de nouveaux liens d'amitié et à retrouver la confiance en ses capacités à construire, apprendre, réfléchir, retenir...
    • un discours très positif sur l'aide que lui procurera cette année supplémentaire dont les succès effaceront les échecs de celle qu'il est en train de vivre ;
    • quelques aménagements sous la forme d'exercices différents, mieux adaptés à son niveau réel, toujours dans le cadre d'une progression linéaire, destinée à le mener d'un point A à un point A' puisque, décidément, il lui sera impossible d'atteindre le point B, celui qui lui aurait permis d'aborder le CE1 (cours élémentaire 1re année) muni du viatique nécessaire, pour démarrer l'école élémentaire avec sérénité.

    c) Cours élémentaires et moyens

    Pendant ces deux fois deux années scolaires, les mutations de tortue à lièvre subsistent encore. Surtout si les méthodes employées en classe sont pratiques, simples et basées sur la même règle du pas à pas, avec reprises fréquentes, enrichissement progressif et soutien appuyé de la part du professeur, qui a oublié son rôle d'évaluateur des savoirs acquis de manière autonome, en dehors de l'école. Encore plus si l'effectif de la classe ne dépasse en aucun cas 25 et s'approche plus volontiers de 20, en quelque zone que ce soit.
    Quant aux mutations de lièvre à tortue, elles seront d'autant plus nombreuses que le terrain n'aura pas été suffisamment préparé en amont (les élèves de CP qui rejoignent le CE1 non-lecteurs en sont une parfaite illustration), que les effectifs des classes seront pléthoriques (plus de 25, c'est trop, beaucoup trop), que les méthodes employées préféreront les routes sinueuses semées d'embûches ou la poudre aux yeux du « apprends par cœur, tu comprendras plus tard » aux routes droites, bien balisées et toujours bordées de logique, de transfert et d'enrichissement culturel.

    Au cours de ces quatre années, certains « barrages à tortues » sont bien connus des enseignants qui exercent depuis plusieurs années :

    • l'acquisition d'une lecture courante de plus en plus rapide et de plus en plus fine au niveau de la compréhension (barrage dès le CE1)
    • l'enrichissement du lexique oral (barrage dès le CE1)
    • l'enrichissement du lexique écrit : les constantes de l'orthographe lexicale (barrage dès le CE2)
    • l'acquisition du sens et de la technique des 4 opérations (barrage total à partir du CM1)
    • l'acquisition des règles de la numération décimale (barrage de la centaine et du millier au CE1 ; des grands nombres au CM1 ; des nombres à virgules et des fractions au CM2)
    • la résolution de problèmes (barrage dès le CE1 pour les problèmes à étape unique ; dès le CE2 pour les problèmes comportant une étape intermédiaire ; dès le CM1 pour les problèmes à plusieurs étapes intermédiaires)
    • l'analyse grammaticale du langage écrit et l'application des accords en nombre, genre et temps qu'elle permet (barrage dès le CE2)

    Pour certaines tortues, une de temps en temps, malgré toute la pédagogie que l'enseignant pourra déployer, tout au long de l'année scolaire, un de ces barrages s'avèrera infranchissable. Le tableau clinique décrit ci-dessus les guette : elles se renferment ou cherchent d'autres moyens de briller aux yeux de leurs pairs.

    Les envoyer au casse-pipe, la fleur au fusil, comme dans les tranchées de Verdun, est le pire des services à leur rendre. Devant leurs yeux médusés, les autres seront là, dégoupillant d'un croc vengeur les grenades du passé composé, des mesures d'aire, de l'accord du sujet inversé et de la division à virgule,  alors qu'eux en seront encore à se demander comment on démonte et remonte la culasse du verbe au présent, du mètre et du centimètre, du pronom qui remplace le nom sujet, du partage en trois de la collection de billes de Pierre...

    Bien préparée en amont, la solution du redoublement, réservée exclusivement à ces élèves-là, ceux qui ont totalement perdu pied, malgré toute l'aide qu'on a pu leur procurer, est bien moins traumatisante que cette mise à l'écart de tous les instants provoquée par le maintien dans un groupe d'âge avec lequel ils ne se sentent pas à l'aise.
    L'idéal voudrait qu'il existe des classes de niveau plutôt que des classes d'âge, ce qui rendrait moins douloureux cette mise à l'écart. La solution de la classe multi-âges, courante en milieu rural, permet d'atténuer la douleur de la séparation d'avec le groupe des pairs. Le dialogue, avec la famille et l'enfant, basé sur la souffrance ressentie actuellement et le soulagement que procurera le « retour à niveau » peut jouer le même rôle, surtout si le collègue de la classe inférieure accepte des travaux communs de temps en temps, en groupe multi-âges, afin de permettre à l'enfant concerné de créer les liens qui lui permettront d'aborder l'année suivante sans honte ni regrets.

    La solution adoptée actuellement, celle de la dilution homéopathique des contenus de manière à éviter de confronter les petites tortues à l'échec n'a pas l'air d'être si efficace que cela pour régler leurs nombreux problèmes. La sous-alimentation n'a jamais permis l'émergence de capacités physiques et intellectuelles renforcées. Bien au contraire.
    Les petites tortues en savent de moins en moins. C'est désormais en fin de CE2 qu'on se préoccupera de savoir si elles savent vaguement déchiffroter un textounet faiblichon... On acceptera qu'elles passent au collège en sachant tout juste aligner quelques lettres qui pourraient vaguement faire penser qu'elles ont écrit trois mots de français... On se contentera qu'elles aient su colorier le triangle rectangle en fin de Troisième pendant que leurs camarades les lièvres en auront calculé l’hypoténuse en utilisant le théorème de Pythagore... Elles seront de pauvres tortues, perdues, dévalorisées, en sachant bien moins que leurs camarades les tortues de jadis, lorsqu'elles sortaient, parfois avec deux années de retard, de leur Troisième Pratique.

    Quant aux lièvres, eux...

    Les jeunes lièvres

    De tout jeunes lièvres extrêmement véloces dans tous les domaines débarquent aussi chaque année dans nos classes. Ce sont des enfants qui semblent pressés de franchir tous les obstacles physiques comme intellectuels qui se présentent à eux. Une insuffisance de nourriture ou un régime alimentaire aberrant, tels que  leur infligent les programmes et habitudes scolaires d'aujourd'hui, leur sont souvent fatals et ils développent toutes sortes de troubles du comportement et des apprentissages. Il serait pourtant assez simple de leur fournir une scolarité dépourvue de stress et féconde en stimulations de toutes sortes.

    a) Petite Classe

    La Petite Classe est là pour donner une base commune la plus large possible. Par un milieu riche et varié, des stimulations individuelles, un vécu commun fédérateur, elle cherche à permettre à chacun d'être à la fois agile de son corps et de ses mains, en pleine possession de ses cinq sens, doté d'un langage riche et de capacités cognitives nécessaires au transfert des acquis d'un domaine à un autre.

    Nos petits lièvres, qui ont souvent privilégié un domaine au détriment de plusieurs autres, ont souvent besoin de ces deux à trois années pour considérer qu'il est sans doute très bien de savoir jongler à deux balles à l'âge où leurs camarades ont de la peine à en manipuler une mais que cela ne dispense pas de savoir parler, trier les oursons de la boîte par couleurs, écouter les histoires, dessiner un bonhomme, un arbre, un oiseau, une maison et un tyrannosaurus rex ! Même chose pour le dessinateur émérite en tyrannosaurus rex et autres reptiles préhistoriques... Qu'on se le dise.
    Le saut de classe sera donc très rare en Petite Classe et ne concernera que LE cas de L'ENFANT qui, par un miracle de la nature sans doute, sera à l'aise PARTOUT !... Il existe et il faut penser à lui comme nous avons pensé à l'enfant qui, malgré tous nos efforts, même avec une ou deux années de retard, ne sera jamais en phase avec ses petits camarades de classe. C'est à quatre ans qu'il rejoindra la Grande Classe où, en deux années scolaires, il découvrira avec bonheur les époustouflants horizons que lui ouvrira la conquête du monde de l'écrit !

    b) Grande Classe

    Là, il fera la connaissance de quelques lièvres plus classiques avec lesquels il sera heureux de partager les savoirs savants et d'en chercher d'autres, toujours plus, toujours plus vite, toujours plus loin. 
    À condition que l'école le leur permette et que la journée de classe des jeunes lièvres ne soit pas une course à qui perd gagne où le temps passé à se préparer à « apprendre à apprendre à apprendre enfin quelque chose » ne dépasse pas de beaucoup celui où ils pourront faire croustiller sous leurs dents avides toutes ces pépites de connaissances auxquelles ils aspirent ! À condition aussi que ces jeunes lièvres ne fassent pas la pluie et le beau temps et n'exigent pas, souvent hélas confortés par leurs familles, de gagner la course même quand, au lieu d'avancer, ils ont choisi de rester couchés sous un arbre parce que la voie qu'on leur demandait de prendre n'était pas à leur convenance !

    Imaginons que les programmes aient été enrichis. Imaginons aussi qu'on ait permis aux enseignants de découvrir de nouvelles méthodes plus efficaces, moins chronophages, qui ne masquent pas l'absence de contenus sous une épaisse couche de découpage-collage-déplacements-bavardages-traces-évaluation. Imaginons enfin que la confiance en l'école et en ses personnels ait été enfin reconquise.

    Nos lièvres, tout comme nos tortues, en tireront un profit inestimable. Et certains d'entre eux ne mettront pas longtemps pour apprendre à écrire, lire et compter. Si peu de temps qu'en une année scolaire, ils seront aptes à rejoindre le CE1 !
    Cela laissera du temps pour les autres, tortues comprises, et donnera à la classe un aspect plus homogène, moins générateur de découragements devant l'immensité des ignorances à combler.

    À moins que nos levreaux ne préfèrent attendre un peu et faire un CP enrichi qui leur permettra de sauter par-dessus le CE1, ayant franchi les barrages de cette classe (la lecture courante rapide à compréhension sûre ; le lexique oral riche et varié ; l'écriture rapide et aisée avec un début de norme lexicale et grammaticale ; la lecture et l'écriture des nombres jusqu'à 1 000 ; la résolution de problèmes à une étape). Solution que je privilégierais quant à moi, dans le cadre d'une Grande Classe accueillant avec le même enseignant, deux années de suite, des élèves de cinq à sept ans, afin de permettre à ces lièvres-là de rester encore un peu des enfants qui jouent et créent des liens d'amitié.

    c) Cours élémentaires et moyens

    Ils arriveraient alors, avec une année d'avance (très rarement deux, si les contenus sont étoffés), dans une classe de CE2 déjà bien engagée dans la voie des savoirs à transmission linéaire et profiteraient alors de possibilités infinies de progressions :

    • continuer avec cette année d'avance comme un lièvre assagi qui a compris que « chi va piano va sano e chi va sano va lontano » jusqu'au collège,
    • prendre du temps pour asseoir ses connaissances ou en découvrir de nouvelles (musique, arts visuels, langues étrangères, hobbys divers et variés), quitte à perdre cette année d'avance (très rare),
    • sauter à nouveau par-dessus les obstacles et caracoler en tête de la classe suivante parce que « c'est cela qui leur plaît et c'est ainsi qu'ils aiment vivre ».

    Tout sauf perdre toute motivation parce qu'ils ont été poussés par des éléments extérieurs qui ont survalorisé certaines compétences au détriment d'un vrai développement global plus rapide que la moyenne, ou parce qu'ils s'ennuient, sont mal nourris, sont mal accompagnés par des  maîtres et des camarades qui n'ont pas les mêmes intérêts et priorités qu'eux alors que, s'ils étaient dans la classe supérieure, ils auraient trouvé des amis sûrs, passionnés comme eux par tout un monde lointain qui ne demande qu'à les accueillir.

    Des classes homogènes menées par des objectifs de savoirs

    Pour obtenir ce redoublement comme ce saut de classe de bon sens, parce que rien ne pourrait être plus favorable à l'enfant que nous avons face à nous, c'est à ce type de classe qu'il nous faudrait pouvoir accéder. C'est sans doute ce qui serait le plus difficile à conquérir.

    On ne peut pas avoir pendant des années favorisé ce qui se voit, le clinquant des tableaux numériques interactifs, le bling-bling des tablettes connectées, le sensationnel des projets annuels qui attire les journalistes et fait les gros titres de la presse locale ou nationale et chercher tout à coup à avoir des têtes bien faites qui viennent à l'école pour apprendre tout ce qu'ils ne savent pas.

    On ne peut pas avoir enseigné pendant quarante ans aux élèves professeurs que l'orthographe, le calcul, la grammaire, la lecture même, c'était ringard, et, tout à coup, dire qu'un enfant qui y échoue mérite qu'on lui permette de s'arrêter un peu, histoire de combler ses lacunes, sans être immédiatement taxé de ringardise.

    On ne peut pas avoir fait croire aux familles et aux enseignants que tous les enfants pouvaient avancer côte à côte, à la même vitesse, et que le redoublement, même très rare, était une plaie purulente dont seule la France était atteinte, puis, du jour au lendemain, encourager les gens à accepter que, dans certaines situations, très particulières, quelques enfants, d'autant plus rares qu'ils auront été bien enseignés, peuvent tirer profit d'une année supplémentaire où ils reprendront, à l'identique, ce qu'ils n'arrivaient pas à comprendre l'année d'avant, tout comme d'autres, plus rapides, auront tout intérêt à passer une à deux années de moins à l'école primaire que leurs petits camarades si l'on souhaite qu'ils gardent leur estime d'eux-mêmes et leur joie d'apprendre.

    Alors, en même temps qu'on se prépare à redonner la liberté aux enfants de progresser réellement à leur rythme et d'être vraiment au centre du système éducatif, il serait bon de tout mettre en œuvre pour que, du haut au bas de l'échelle, plus aucun professeur des écoles n'entende ce que j'ai entendu un jour de 2010 de la bouche d'un Inspecteur de l'Éducation Nationale, auquel je parlais des difficultés d'un élève né le 31 décembre 2001 et condamné de ce fait à suivre un CM1, dans lequel il se rongeait tellement les sangs qu'il en avait les ongles et les lèvres à vif :

    « Mais enfin, Madame, qu'est-ce que vous avez contre les enfants nés en décembre ? Vous n'avez qu'à ne pas l'évaluer sur ce qu'il ne sait pas et vous n'aurez pas besoin de le maintenir au CE2. »


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  • L'habit et le moine

    Continuons notre tour d'horizon des vraies-fausses bonnes idées qui fleurissent, en ce printemps annonciateur d'élections nationales, tels les marronniers dans la presse quotidienne, quand elle n'a rien à dire.

    Tout comme de temps en temps on nous ressort la chaussette finlandaise (ou le prédicat québécois, plus tendance, ces derniers temps), ne voilà-t-il pas que certains candidats fantasment sur la photo ci-dessus et voient dans le port de la jupette plissée et de la soquette blanche l'étendard derrière lequel l'École vaincra l'échec scolaire, tout en rétablissant son autorité !

    Pour ne pas faire trop, trop ringard toutefois, certains remplacent jupettes et culottes courtes d'un autre âge par des sweat-shirts et des jeans, tout ce qu'il y a de plus chics mais néanmoins actuels. Cela leur permet d'affirmer que ce sont ces vêtements standardisés, auxquels ils rajoutent, le matin au réveil, un chant en chœur, si possible patriotique, qui font de leurs établissements des écoles d'excellence propres à construire des élèves studieux et bien élevés.

    Immédiatement, toute un série de candidats se précipitent à leur suite. Un uniforme, un salut au drapeau, et hop, ils règlent définitivement, le problème de l'école ! La preuve ? Ces quelques écoles implantées[1] ici et là, dans des banlieues en difficulté, dont les élèves proprets réussissent au-delà de toute espérance...

    Hélas, messieurs, comme disait une intervenante sur un autre sujet l'autre jour, n'y a-t-il pas lieu de craindre un embrigadement de la jeunesse dans cette scolarisation qui évoque des images venues d'autrefois et d'ailleurs sur lesquelles de jeunes enfants, tous identiques, chantaient d'une seule voix les louanges d'un leader que l'époque et le lieu trouvaient charismatique, en dépit des mises en garde horrifiées du reste de l'humanité ?
    Là, oui, je suis d'accord avec vous, Madame, bien plus que pour la scolarisation obligatoire des petits enfants de maternelle ! À tel point qu'il ne serait même pas nécessaire de continuer la démonstration. Cette idée sent trop fort le brun, le noir ou le rouge sang pour être ne serait-ce que légèrement défendable et rien que cela suffit pour la rendre inacceptable.

    « Oui mais quand même, rétorqueront certains, c'est dommage, puisqu'on nous dit que ça marche si bien...  Et si nous surveillons attentivement toute dérive extrémiste et que toute suspicion entraîne la fermeture immédiate de l'établissement ? C'est un projet intéressant... Les enfants apprennent et sont heureux ; cela compte, ça, tout de même ? »

    Oui, cela compte. C'est même fondamental. Et cela doit s'obtenir, pour tous et non pour 15 enfants par année d'âge, dans des établissements financés par des dames d'œuvre, disséminés ici et là... Et sans risque pour l'idéal démocratique que notre pays défend !

    Alors, on évacue l'uniforme tout de suite et le chant patriotique, ou religieux, ou à la gloire de Pierre, Paul ou Jacques, tout comme on évacue la chaussette finlandaise (et le prédicat québécois) !

    D'ailleurs, sous forme de contre-exemple, essayez de les garder, ces éléments du décor qui ne servent à rien. Puis, appliquez-les, au pied de la lettre, dans des écoles élémentaires et maternelles tentaculaires, à vingt classes et plus, en serrant les élèves comme des sardines à 30 ou 35 par classe.
    Alors, une fois les enfants déguisés et réveillés à coup de chants patriotiques, continuez à appliquer les vieilles lunes pédagogiques qui remplissent les documents d'accompagnement des programmes, les livres du maître conseillés par nos mentors, les rayonnages de Canopé, les cours magistraux des ESPE et les animations pédagogiques obligatoires destinées aux professeurs des écoles (et de collèges, si j'ai bien compris).
    Un beau sweat-shirt bordeaux ou vert bouteille, une Marseillaise[2] et hop ! tous en EPI, tous en atelier d'écriture approchée, tous autour de vos Oralbums, tous sur vos tablettes numériques !

    C'est là que vous verrez à quel point le flacon que vous convoitez est aussi peu efficient qu'une chaussette, même tricotée main avec de la laine produite de manière éthique et responsable !

    À côté de cela, créez des écoles, sans uniformes ni chants patriotiques, mais avec moins de 100 élèves en maternelle et moins de 120 en élémentaire[3]. Dans ces écoles, ouvrez suffisamment de classes pour qu'aucune d'entre elle n'ait plus de 20 élèves (allons même jusqu'à 15, comme dans l'expérience des sweat-shirts bordeaux, là où toute espérance a été abandonnée de puis bien longtemps).

    Dotez ces classes de professeurs formés à des méthodes efficaces et à des programmes exigeants.
    Convainquez ces nouveaux enseignants de la capacité de leurs élèves à réussir, à petits pas certes mais de manière homogène. Montrez-leur l'inanité de l'évaluation à tire-larigot. Sortez-leur de la tête l'idée que tout est trop difficile et qu'il convient de réduire sans arrêt les exigences. Apprenez-leur que les compétences et les capacités naissent des connaissances et de la culture et que ce sont ces dernières qu'ils sont chargés de transmettre, certes avec bienveillance mais aussi sans parcimonie.
    Donnez-leur suffisamment d'heures de classe pour que leurs élèves aient le temps. Le temps de comprendre, le temps de s'exercer, le temps d'apprendre. Pour cela, délivrez-les des contraintes administratives, rédactions de projets[4], montages de dossiers, remplissages de livrets scolaires uniques, réunions administratives inutiles et chronophages.

    Veillez avec le même soin sur les programmes des centres de loisirs et des associations sportives ou culturelles et formez leur personnel avec la même attention et dans le même esprit que pour les apprentis professeurs.

    Enfin, parce que ces micro-expériences sont généralement appliquées sur des enfants dont les familles sont convaincues du bien-fondé des méthodes, aidez et même assistez dans leurs relations avec les familles les professeurs que vous aurez nommés sur ces nouvelles « écoles de la réussite ».
    Formez des assistants sociaux et installez-les avec tout l'appui dont ils auront besoin.  Ouvrez des maisons de santé dans lesquelles les consultations et les soins seront gratuits, installez-y des spécialistes prêts à aider à la parentalité responsable. Offrez aux familles d'enfants handicapés toute l'aide dont ils ont besoin, orientez-les vers les solutions éducatives les mieux adaptées et les plus efficientes compte-tenu de leurs handicaps. Protégez et favorisez l'éveil de la toute-petite enfance (de 0 à 2 ans) en créant des maisons dans lesquelles les parents seront accueillis avec leurs bébés et conseillés si le besoin s'en fait sentir.

    Alors, très vite, vous constaterez que dans ces écoles conçues pour la réussite, même en strings panthère et tongs, même en chantant Maman, les p'tits bateaux ou Pirouette, cacahuète tous les matins, les enfants sont studieux et bien élevés et leurs résultats scolaires sont très honorables.

    Il n'y aura plus qu'à généraliser l'expérience à toutes les écoles du territoire en n'oubliant ni le rural, ni les quartiers sans histoire, ni les fins fonds des DOM et des TOM...
    Et c'est ainsi que, sans créer de nouvelle niche pour l'industrie de la jupette plissée et de la socquette blanche, mais aussi sans risque pour notre démocratie, vous aurez donné à l'École les armes pour combattre l'échec scolaire et l'incivilité galopante.

    Dans la série « Élections Présidentielles, les vraies-fausses bonnes idées » :

    Le CP dédoublé

    La maternelle obligatoire

    L'autonomie des écoles primaires

    Notes :

    [1] ... par des initiatives privées, genre dames patronnesses, qui aiment les petits pauvres et veulent en sauver une douzaine par année d’âge, histoire de montrer comme elles sont bonnes et altruistes.

    [2] Vous pouvez même ajouter un financement privé par des entreprises du CAC 40 qui fournissent les jolis costumes, le drapeau, et paient l’entretien du bâtiment et le salaire des professeurs.

    [3] 200 en collège, c’est bon ? Ou il faut moins (ou plus) ?

    [4] De projet, il n’y en a qu’un : « Éduquer pour instruire, instruire pour éduquer ». C’est simple et cela ne nécessite pas de réécritures trisannuelles ad « carrieram » aeternam.


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  • CP dédoublés : une vraie-fausse bonne idée

    Certains de nos candidats à la présidentielle envisagent de diviser par deux le nombre d’élèves par classe de CP (et même de CE1), dans toutes les écoles situées en REP (Réseau d'Éducation Prioritaire).
    Ils ont entendu dire que, dans ces classes où la difficulté s’est concentrée, les enseignants se trouvent bien souvent non pas face à 20% mais parfois 80 à 90% de non-apprentissage, ce qui me semble énorme et peu conforme à ce que je lis ici et là de la part des collègues de CE1 qui reçoivent ces ex-petits CP[1]...
    Les spécialistes auxquels ils se sont sans doute adressés leur ont alors expliqué que « ces enfants-là » avaient besoin d'un enseignement plus individuel, ou bien d’autres méthodes.

    Cette division est véritablement nécessaire là où les classes sont chargées (dépassant le seuil fixé à 25 élèves depuis les années 1980).

    En revanche, si l’effectif est inférieur à ce chiffre, ce n’est pas forcément indispensable, même si, dans des zones difficiles, la norme pourrait avantageusement être fixée entre 15 et 20, comme en maternelle.
    Trop réduire le nombre d’enfants par classe peut réduire les échanges et empêcher qu’il se crée une synergie d’apprentissage.

    L’enseignement plus individuel n’est pas la panacée non plus.

    Bien au contraire, la plupart des enfants ont besoin d’échanger, de se retrouver, de découvrir une certaine émulation pour avoir envie de s’investir.
    L’individualisation n’est nécessaire que pour un nombre très réduit d’enfants à problèmes comportementaux lourds, qui ne supportent pas cette comparaison aux autres. Leur réserver les classes à très faible effectif, en y adjoignant l’intervention d’un service scolaire de santé  fort, serait sans doute moins coûteux et bien plus « payant ».

    L’enjeu des méthodes est en revanche fondamental !

    La recherche scientifique a confirmé qu’il existe des méthodes « qui fonctionnent » et d’autres « qui fabriquent des illettrés ».
    Imposer les premières ne sert qu’à braquer les enseignants. Certains s'y sont essayés et le résultat a été plus que mitigé.
    Mieux vaudrait une communication positive autour des théories de Mmes et MM. Garcia et Ollier[1 bis], Dehaene[2], Terrail et Dauvieau[3] ou des mises en pratiques de Mmes et MM. Alvarez, Reichstadt, Ouzoulias, Zorman, ...[4]

    Cela révélera la grande oubliée de ce projet...

    Celle dans laquelle pourtant tout commence : la Grande Section.

    Si dans ce niveau, tout est fait pour démarrer efficacement les élèves en écriture, lecture et calcul, sans précipitation ni contrainte incompatible avec l’âge des élèves, tout simplement par la vie quotidienne et le jeu, ces apprentissages seront bien installés largement avant l’entrée au CE1. La nécessité des classes de CP à effectifs réduits sera alors beaucoup moins criante.

    Cette économie substantielle, puisque d'aucuns parlent de 6 000 classes à dédoubler, donc de 12 000 postes à « bloquer » sur cette initiative, pourrait en revanche contribuer à financer la première pierre posée afin que, très vite, sur l'ensemble du territoire, ...

    il n'y ait plus aucune classe maternelle ou de CP à plus de 20 élèves et plus aucune autre classe d'élémentaire à plus de 25.

    Dans la série « Élections Présidentielles, les vraies-fausses bonnes idées » :

    La maternelle obligatoire

    L'autonomie des écoles primaires

    L'uniforme à l'école

    Notes :

    [1] Cela tournerait autour de 20 à 25 % de non-lecteurs, parfois un peu plus en cas de « méthodes » de lecture véritablement délirantes employées dans des classes où les remplaçants se succèdent, de manière épisodique, quand l'administration trouve quelqu'un pour assurer le service public.

    [1 bis]  http://www.ecritureparis.fr/pour-les-enseignants/articles/29-reapprendre-a-lire-de-sandrine-garcia-et-anne-claudine-oller-un-veritable-brulot-pedagogique

    [2] https://www.franceculture.fr/sciences/les-neurones-de-la-lecture-par-stanislas-dehaene

    [3] https://rfp.revues.org/842?lang=en

    [4] Ou encore les miennes ?... Pour une maternelle du XXIe SiècleSe Repérer, Compter, Calculer en GSÉcrire et Lire au CP, livret 0Écrire et Lire au CP, livret 1 ; Écrire et Lire au CP, livret 2 ; Lecture et Expression au CE1.


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  • Autonomie ? Évaluations ? Non merci !
    Mille mercis à Jacques Risso d'illustrer ainsi mon propos !

    En cette période préélectorale, les sirènes néolibérales chantent en chœur leurs douces mélopées et promettent elles aussi des lendemains qui chantent pour l'École...
    Mais, pour qu'ils chantent ces lendemains, à les écouter, il n'y aurait qu'une seule solution : la révolution !

    L'Éducation Nationale, cette vieille dame qu'on a tout fait pour rendre indigne, est bien trop cacochyme pour se rénover. Il est temps d'oser la bazarder. Comme on bazardera l'hôpital. Et comme on a bazardé la poste, les ressources énergétiques, les infrastructures routières et ferroviaires, la gestion des forêts nationales, tous ces trucs qui, vous en conviendrez... ou pas, fonctionnent tellement mieux maintenant que l'État les a refourguées à d'autres.

    Sous prétexte d'autonomie, ça fait toujours son petit effet, refilons donc les écoles à « qui-n'en-veut ».  Et, pour rassurer tous ceux qui prendraient ça pour un abandon en rase campagne, certifions qu'on va les aider à réaliser des exploits en leur promettant de les é-va-luer ! C'est ça qui va être novateur, non ?...

    Non ? Ah bon ? Ça se fait depuis trente ans; dites-vous ? Vous me la baillez belle, là ! Expliquez-moi ça, un peu, pour voir...
    Mais bien sûr, avec plaisir ! Les vieilles badernes, ça sert à ça...

    Autonomie des établissements

    L'autonomie pédagogique, tout d'abord... Qui pourrait être contre ? Tout professeur des écoles qui a déjà été ennuyé par un collègue, directeur ou non, un IEN, un DASEN, un parent d'élève ne peut qu'adhérer à cette proposition.
    Là où ça se corse, c'est que, pendant qu'il ouvre grand la porte à cette décision de bon sens, discrètement, par la porte de derrière, voilà qu'on l'assortit d'une autonomie de recrutement qui « nous » promet la possibilité de choisir « nos » collègues de travail que « nous » recruterions en fonction de leur adhésion à « notre » projet.

    Là, le professeur des écoles se dit qu'il y a comme un truc... Qui est ce « nous » ? Ne serait-ce pas les EPEP qui pointeraient à nouveau le bout de leur nez ? Avec leur conseils d'administration composés à 50 % de représentants des collectivités locales, 30 % de représentants des personnels et 20 % de parents ou de personnalités locales, parmi lesquelles les représentants d’entreprises privées du territoire !
    Et il s'exclame :

    Bienvenue au pays des Bisounours où tout le monde est gentil et souhaite œuvrer au mieux pour le bonheur de tous ! Cette autonomie des établissements, c'est la fausse bonne idée par excellence ! Celle qui va faire capoter toutes les autres, mêmes les meilleures...
    C’est la culture de l’autonomie, par le biais du Projet d’école, et celle de l’évaluation érigée en but ultime qui ont tué l’École publique, qui ne bouge plus qu’à peine, se contentant de reproduire et accentuer les inégalités de départ. Parachevons cette œuvre et elle sera sauvée ? Ne me faites pas rire, j'ai les lèvres gercées, dit souvent une de mes amies...

    Autonomie pédagogique, tout à fait d’accord. Mais si et seulement si elle est accompagnée et préparée : on ne peut pas passer de la méthode unique, imposée par la hiérarchie, à la pluralité des approches sans information ni formation, du haut au bas de l’échelle.
    Par ailleurs, cette autonomie n’est réelle que si elle est individuelle car rien n’est plus inefficace qu’un enseignant sommé d’adhérer à une méthode qui ne lui convient pas.

    Autonomie de recrutement ? Et comment feront les communes et départements déshérités ? Ils iront à la foire à l’encan recruter des pédagogues comme dans la Rome antique ? Ou ils récupéreront les rogatons comme en Seine-Saint-Denis l’an dernier ? Nous serons vite en plein cauchemar si l’enseignement se trouve soumis aux lois de l’ubérisation ! 
    Et puis, qui écrira ces projets auxquels les candidats auront envie d’adhérer et sur quelles bases ? Qui nous prouve que le recrutement et la rémunération ne seront pas entachés de copinages, népotisme et abus de pouvoir de tous ordres ? Le règne des petits chefs n’est pas assez puissant qu’on veuille encore l’accentuer ? Il n’y a pas assez de démissions de professeurs ?

    L’autonomie des établissements, c’est le règne des copains, la soumission des enseignants aux volontés d’un conseil d’administration dont plus de deux tiers des membres n’ont aucune idée de ce que c’est qu’enseigner.
    Cela revient à offrir l’École à la dictature des gros sous, des coups médiatiques, des petits chefs et du favoritisme. Ce sont les travers du Conseil d’école ou d’Établissement multipliés par cent.

    Tout au contraire, c'est à l’État de fixer des lignes directrices claires et constantes, d'aider à les appliquer en tous points du territoire, pour garantir à tous les enfants la même qualité d’enseignement. Liberté pédagogique oui, abandon en rase campagne, non !

    Culture de l'évaluation

    Et quand ce pauvre professeur des écoles apprend qu'en contrepartie de cette pseudo-autonomie, déjà largement contrôlée, on estime qu'il faudra surveiller son sens des responsabilités et pour cela soumettre ses élèves à  plus d’évaluation[1], il se couche et il pleure de désespoir : comment peut-on encore croire à ce pilotage par l’évaluation ?

    Il suffit de reprendre les premières Évaluations Nationales, publiées en 1989, et de les comparer à celles de 2005 ou 2006, par exemple.
    Rien qu’en les soupesant, il est facile de constater que cette culture de l’évaluation ne garantit en rien la quantité des savoirs transmis. Si en plus, on prend la peine de les feuilleter, on réalise facilement que la qualité n’est pas non plus forcément au rendez-vous et qu’il est facile de cacher la poussière sous le tapis ou de dissimuler la fièvre du malade, simplement en changeant l’étalonnage du thermomètre.

    Depuis bientôt 30 ans que les élèves français sont évalués sur toutes les coutures, à la fois par leur école, leur département, leur académie, leur nation et même le monde entier, le niveau n’a jamais autant baissé.
    Si cela n’est pas la preuve que, publiés comme au bon vieux temps de Stakhanov ou restés secrets dans les coffres-forts du Ministère, les résultats de cette « évaluationnite galopante » ne sont en aucun cas les garants d’un enseignement de qualité, je ne sais pas ce qu’il vous faut...

    C’est d’enseignement, mélange d’éducation et d’instruction, dont nos élèves ont besoin, pas de tests visant à mesurer ce que l’École n’a pas pu patiemment leur apprendre faute de temps, de méthodes et de programmes adaptés.

    C’est de formation de ses professeurs dont l’École a besoin, de revalorisation de cette profession de plus en plus méprisée par tous, de soutien indéfectible de l’État face aux attaques qui la broient, de certitudes qu’elle sera aidée, appuyée, protégée et que les « marchands du temple » qui cherchent à l’investir de toutes parts en seront chassés.
    Elle n’a pas besoin de la charité des entreprises qui, ici ou là, financent l’installation d’une classe d’inspiration Montessori dans une école publique ou la création de quelques classes hors-contrat dans des quartiers difficiles et le font savoir par voie de presse.
    Elle a besoin d’un grand plan national, à long terme, visant à aider chaque membre de son personnel à assumer au mieux sa mission et chacun de ses élèves à s’élever au plus haut de ses capacités.

    Réservons donc l’évaluation à l’État et voyons s’il utilise toutes ses compétences afin qu’en tous points du territoire, l’École remplisse à nouveau la mission pour laquelle elle a été conçue : éduquer pour instruire et instruire pour éduquer.  

    Dans la série « Élections Présidentielles, les vraies-fausses bonnes idées » :

    Le CP dédoublé

    La maternelle obligatoire

    L'uniforme à l'école

    Notes :

    [1]  Certains vont même jusqu’à pousser le vice jusqu'à expliquer qu’en publiant au grand jour ces résultats, tout le monde saurait où il vaut mieux inscrire ses enfants... Un petit peu de concurrence, n’est-ce pas, voilà qui devrait moraliser tout ça et remettre les enfants et leurs maîtres au boulot !

    Et pour consulter le sommaire de ce blog


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  • Les lendemains qui chantent...
    La réforme qui va tout changer (allégorie)

    Souvent réforme varie, bien fol qui s'y fie... Bien sûr, elles nous promettent toutes ces radieux matins qui chanteront bientôt, dès que les professeurs des écoles s'y seront jetés à corps perdu, subjugués par la pertinence de leurs contenus, la modernité de leur nomenclature, leur caractère innovant exalté par leurs documents d'application à l'efficacité redoutable et l'obsolescence dangereuse des contenus antérieurement enseignés...

    Les plus engagés de nos collègues se précipitent, d'articles de blog en interviews dans la presse, de matériel pédagogique vitement adapté à partir des trois billes qu'ils trouvent de ci, de là en passage sur les plateaux télé, coincés entre un reportage sur la dernière allergie à la mode et les nouvelles des frasques des grands de ce monde.

    On ne peut pas le leur reprocher : il faut du spectacle, du résolument nouveau, du clinquant qui se voit... alors ils nous en donnent. Merci à eux.
    Des ados déambulent en chaussettes de pouf en banquette dans les couloirs de leur collège et ça fait le buzz sur les réseaux sociaux ; des petits écoliers de maternelle jouent à l'eau, déchiffrent des mots, font leur petite lessive, marchent sur une ligne tracée en ellipse dans leur salle de classe, divisent 7 865 par 5 à l'aide de perles dorées, et la France entière crie au miracle ; des élèves de cours moyen redécouvrent les joies de l'expression écrite grâce à l'effet conjugué – c'est le cas de le dire – d'une vieille réforme de l'orthographe exhumée du placard où elle dormait paisiblement depuis 26 ans, de la disparition du classement des verbes français en trois groupes clairement définis et de la mise au ban de l'analyse grammaticale mot à mot au profit de deux entités résolument innovantes bien qu'aristotéliciennes, répondant aux doux noms de sujet et de prédicat, et c'est l'effervescence dans tous les médias qui portent au pinacle ou conspuent leur courageux professeur !

    À tout bien considérer, heureusement qu'ils sont là, ces généreux précurseurs, parce que, sans eux, les professeurs des écoles seraient bien en peine de les mettre en œuvre, ces réformes dont la bienveillance bienfaisante égale la bienfaisance bienveillante. 
    Comment feraient-ils sans matériel, sans formation, sans consignes venues de leur hiérarchie qui, très certainement, inscrira ces changements fondamentaux au PAF, mais plus tard, quand elle aura réglé les formations institutionnelles au LSUN – et qu'elle aura eu le temps de se mettre elle-même au courant des nouvelles lubies venues d'en haut !
    Comment concevoir un changement à 180° sans même une petite vulgarisation qui leur permettrait d'avoir au moins deux jours d'avance sur leurs élèves qui sont censés progresser à pas de géants, grâce à leur ouverture d'esprit qui les garantit contre des représentations mentales obsolètes issues d'une sclérose professionnelle induite par le caractère délétère de la fonctionnarisation ?...

    Alors, que font-ils, ces pauvres collègues ?

    Certains continuent comme avant... Ils ont imprimé, ou pas, à leurs frais qui plus est, les nouveaux programmes. Ils les ont vaguement survolés, ou pas. Puis ils se sont dit qu'ils verraient plus tard, qu'ils essaieraient de convaincre la mairie de changer les livres et puis qu'après, peut-être... mais que bon, ça va quoi. Un gamin, c'est un gamin, et il aura toujours besoin de savoir à peu près lire, écrire et compter pour aller en 6e alors...  pas besoin de s'affoler non plus, ce n'est pas en changeant trois mots et deux procédures que ça va tout révolutionner, hein !

    D'autres essaient... Ils achètent des spécimens, lisent les livres qu'ils trouvent en tête de gondole dans leur supermarché ou sur la table du conférencier, à la fin de l'animation pédagogique obligatoire programmée par leur IEN. Plus ils lisent et plus ils désespèrent d'y arriver seuls tellement ça les embrouille et ça leur paraît inaccessible ! Eux ce qu'ils cherchent, c'est du pratique, du tout prêt, pas des grands mots qui ne débouchent jamais sur rien d'applicable...
    Alors ils se rabattent sur l'internet puisque leur mairie leur a clairement fait savoir qu'elle a déjà assez de frais comme ça avec les TAP, la chaudière qui déconne, la cantine et le reste, et qu'il est hors de question d'aller changer les livres chaque fois qu'un nouveau ministre cherche à marquer de son empreinte l'histoire ô combien mouvementée de l'Éducation Nationale.

    Et là, ils trouvent nos bienfaiteurs de l'humanité – je ne me moque pas, j'espère avoir l'honneur d'en faire partie, et je ne suis pas jalouse non plus, puisque je ne cherche pas à vivre de mon modeste don, ni à aller faire le guignol sur les plateaux télé – et cela leur paraît limpide... Ils impriment, photocopient et  ils en sont sûrs, cette fois : c'est demain, le lendemain qui chante !
    Et comme demain, finalement, ça ne chante pas toujours si fort que ça, et qu'après-demain, ils se rendent même compte que ça a tendance à chanter plus faux qu'avant, eh bien, ils repartent encore et encore dans leur quête incessante de la nouveauté, du truc qui brille, du clinquant qui va tout révolutionner, du barbier qui, il l'a promis, rasera gratis mieux que tout le monde, demain sans faute !

    Et enfin, il y a la race des convaincus – je ne me moque pas, puisque je crois bien que j'en fais partie, et je ne suis pas jalouse, puisque je reçois souvent des témoignages de personnes satisfaites par l'aide que je leur procure.
    Ceux-là se jettent à fond dans le boulot. Ils lisent, compulsent des ouvrages, correspondent avec des spécialistes, participent à leurs frais à des tables rondes et des séminaires. Et ça marche !
    Dans leur classe, les lendemains chantent et les élèves réussissent... quelles que soient les attentes, la nomenclature, les procédures, les compétences, les connaissances que leurs enseignants cherchent à leur faire partager !
    Si la maîtresse a dit qu'il est plus simple de jouer les Champollion pour apprendre à lire, eh bien, ils apprennent à lire presque seuls ; si le maître pense qu'en faisant une dictée de 140 signes, espaces comprises, par semaine, ils vont progresser en orthographe, eh bien, ils sont presque aussi bons que la moyenne des élèves de 1987, ceux qui avaient eu, au CM2, 360 heures de classe de plus qu'eux depuis le Cours Préparatoire ; si le groupe « mathématiques modernes » de leur département a conçu une méthode révolutionnaire qui leur permet d'additionner, soustraire, multiplier et diviser dans n'importe quelle base de numération (sauf la base dix, trop triviale), eh bien, ils font ça les doigts dans le nez, avec un sourire encore plus épanoui que celui du jeune Pionnier offrant son bouquet de fleurs au Petit Père des Peuples !

    Il en sera de même pour le prédicat, puisque c'est lui, la dernière lubie à la mode.

    Trois convaincus arriveront à permettre à leurs élèves – tous, même le Kévinou du fond de la classe, celui qui a un dossier long comme ça à la MDPH – de dire que « Le petit chat blanc, celui de la voisine qui laisse toujours traîner son sac-poubelle dans l'escalier de l'immeuble, risquant ainsi de faire pulluler une vermine propre à disséminer les germes de maladies venues d'un autre âge », c'est le Sujet de la Phrase, que « boit avidement une grande coupelle de lait bio acheté à l'épicerie solidaire et citoyenne installée dans les locaux de la MJC prêtés par la mairie qui est consciente de son devoir d'éducation populaire relative à la nécessité de promouvoir une agriculture respectueuse de l'environnement », c'est le Prédicat et que « Chaque matin, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne », c'est un Complément de phrase sans intérêt tout juste bon à être déplacé, supprimé ou remplacé, d'abord !
    Et même que ces élèves-là, les petits veinards, cela leur permettra de progresser en expression écrite ! Au bout de quelques semaines de ce régime, leurs phrases se normaliseront, elles s'enchaîneront avec aisance, ils n'oublieront plus ni ponctuation, ni accords, ni reprises pronominales... et les anges, aux cieux, chanteront des Alléluia !
    Et je ne me moque pas, parce que, de 1975 à 2007, j'ai ramé, gadouillé, sans jamais réussir à ce que ce scrogneugneu de Kévin arrête de couper la phrase en tronçons égaux en dépit du bon sens sans même les lire et ne baptise plus le premier GNS, le deuxième GV et le troisième Ct P... Et je ne suis pas jalouse non plus, puisque dans mes classes, mes élèves de CM2 mènent sans difficulté une analyse grammaticale ou logique et que cela les aide à écrire mieux, en respectant plus facilement les accords, la ponctuation et les reprises pronominales.

    Partout ailleurs, et plus ou moins, les collègues rameront, s'épuiseront, chercheront à éviter que leur Sue-Ellen continue imperturbablement à encadrer « Ce matin le » en tant que Sujet, « chat blanc boit du » comme Prédicat, et « lait.» comme Complément de phrase ! Ils se demanderont pourquoi ça ne marche pas chez eux, qu'est-ce qu'ils font de travers et puis, désespérés, ils signaleront Sue-Ellen à la MDPH parce qu'elle le vaut bien...

    Et cela continuera ainsi jusqu'à la prochaine réforme où les contempteurs d'hier – je ne me moque pas, j'en fais partie, et je ne suis pas jalouse, puisque j'ai déjà subi tous ces dénigrements (mais moi, ce n'est pas pareil, c'était mérité parce que j'étais le Mal incarné) – viendront crier bien haut qu'ils l'avaient prédit et qu'on aurait dû les écouter plutôt que de se précipiter sans rime ni raison dans cette lubie défendue par trois clampins dans deux universités perdues...
    Ils pèseront alors de tout leur poids pour faire aboutir leur réforme dont les prérequis ne seront pas enseignés aux professeurs des écoles, auxquels on ne donnera aucun moyen intellectuel, aucune disponibilité matérielle pour l'appliquer intelligemment, en connaissance de cause et en leur âme et conscience, aucun temps de latence pour peser le pour et le contre, aucune latitude à utiliser le chemin qui leur convient pour atteindre le but commun.

    Bien sûr, cette nouvelle réforme ne fera, pas plus que les précédentes, l'objet d'un suivi généralisé et objectif visant à en vérifier autrement que par ouïe-dire la faisabilité et la plus-value auprès du plus grand nombre...
    Et, cinq à sept ans plus tard : D'autres lendemains qui chantent (sujet) pleureront désespérément les enfants qu'ils auront gâchés (prédicat) sur les ruines encore fumantes d'une Éducation Nationale sacrifiée sur l'autel de la course à la marchandisation (complément de phrase sans intérêt puisque déplaçable, supprimable, remplaçable)...


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