• L'école numérique : miroir aux alouettes ?

    Bonjour,

    Pour ceux qui sont près de Valence, c'est la semaine prochaine ! Smile

    Rencontres le 17 et 18 décembre pour les signataires de l'appel afin de travailler sur les perspectives et la suite à donner à cet appel, et réunion publique dans la foulée le samedi 17 décembre à 20h00 à La Voulte-sur-Rhône (07) (à 3kms de Beauchastel).

    Ce sera les vacances, c'est vrai, mais vu la vitesse du déferlement numérique  avec l'impossibilité progressive de s'en passer tout en maintenant l'illusion que le choix existe (non remplacement des manuels scolaires papier soi-disant trop chers, outils de gestion de plus en plus lourds, moins de postes humains et plus de machines...), ça vaut le coup de venir en discuter.

    À bientôt,

    Ovnivalence


    p.s. : pour ceux qui ne connaissent pas, voici l'Appel de Beauchastel (il y a depuis bien plus de signataires) et le texte No-Tice pour le collège que nous avions écrit :

    http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=824

    http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=741

    Et bien sûr, nous acceptons de nouveaux signataires en envoyant nom prénom et établissement à : ovnivalence@gmail.com

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  • Nul... à refaire !

    Nota bene : Suite à la parution d'une nouvelle enquête, concernant les mathématiques et les sciences cette fois, vous pouvez, si le cœur vous en dit, lire cet article en remplaçant « orthographe », « grammaire », « vocabulaire », « conjugaison », « rédiger » par « mathématiques », « numération », « calcul », « géométrie », « résoudre ». En rajoutant à la liste des « solutions éditoriales », les méthodes mathématiques et scientifiques, carrément citées dans les instructions officielles, vous aurez la réponse à la question : « La baisse du niveau, pourquoi, comment ? »

    Et encore une enquête pour confirmer ce que tout le monde sait : les enfants qui ont effectué leur CM2 en 2015 sont bien moins bons en orthographe que leurs parents au même âge, lorsqu'ils ont effectué le même test, en 1987 !

    Tout le monde le sait. Toute famille le remarque à longueur de cartes postales ou de petits mots laissés sur la table. Tout parent le constate au quotidien dans les écrits rédigés en classe, truffés de fautes et validés par l'enseignant.

    « Et pourtant, ricanent certains, les écoliers et collégiens qui sont aujourd'hui à l'école n'ont connu QUE les programmes « Darcos », publiés en 2008... Programmes qui avaient promis qu'on allait enfin apprendre correctement la grammaire et l'orthographe, car on revenait aux « fondamentaux » !  Alors, camembert, les malades de la de la vraie-bonne-grammaire-des-familles : avec les nouveaux programmes, qui sont excellents, vous allez voir ce que vous allez voir... »

    Là, ça va le faire, c'est sûr, nous disent-ils. Grâce aux effets conjugués du prédicat, de l'orthographe rénovée 1990 et du LSUN[1], qui suivra nos chérubins de l'aube de l'école élémentaire à la fin du collège, ces progrès seront personnalisés à l'extrême, bienveillants et positifs pour tous. Dans vingt ans, l'homme et la femme nouveaux se lèveront, vivants parmi les décombres du vieux monde, et rayonneront tels des phares  qui nous ouvriront la porte et nous guideront sur les chemins de l'innovation, nous pauvres ilotes, gavés aux programmes antérieurs à 1986 !

    Je n'y crois pas une seconde, encore moins qu'en 2008. Nous repartons  de plus belle dans la mauvaise direction, après avoir très vaguement atermoyé pendant moins d'un an, de septembre 2008 à mai 2009[2].

    Et pourquoi je n'y croyais pas, même en 2008, alors que les programmes étaient clairs, progressifs et exigeants, tout comme j’aime[3] ?... Eh bien parce que le problème était beaucoup plus profond : rappeler ou apprendre aux enseignants que pour qu'un élève sache quelque chose, il faudrait déjà qu'il ait eu l'occasion de s'y confronter, c'était bien ; mais encore aurait-il fallu qu'on donnât à ses maîtres la possibilité de l'y exercer. Et là, le bât a blessé, méchamment blessé ! 

    Deux heures de moins pour beaucoup en plus !

    Faire passer cette réforme, comme ça, sans ménagements, du « fait du prince », dans une profession à qui l'on faisait croire depuis des années que c'était elle qui rédigeait les programmes et que c'était elle qui avait appelé de ses vœux les plus ardents toutes les innovations, tous les changements de désignation, tous les grands projets nationaux, départementaux ou de circonscription, c'était délicat. Il fallait donc une contre-partie.

    « Et si on leur refilait leur samedi matin ? Hein ? Voilà une idée qu'elle est bonne ! Ils n'iront plus bosser que 4 jours par semaine. En échange, pour que ça ne fasse pas trop désordre, on va leur refiler de la concertation, tiens... La plupart des syndicats enseignants adorent la concertation. Ils la feront le soir après l'école, s'ils veulent couper aux trajets superflus. Quatre journées de 10 heures, surtout quand le grand public n'en voit que 6, ce sera parfait pour notre image auprès du grand public !

    Et puis, pour calmer les familles et faire plus « à l'écoute des besoins de l'Enfant », avec sa majuscule, comme il se doit, on va dire que les plus faibles auront droit à 2 heures de soutien personnalisé, seuls avec leur enseignant... Et on leur refilera des stages de remise à niveau, au milieu du CM2 et juste avant l'entrée en 6e. »

    Et ça a marché ! Tout le monde a applaudi, ou presque.

    Les élèves ne sont plus venus à l'école que 4 jours, 6 heures par jour, et ils étaient censés ingurgiter ces contenus rénovés, plus consistants, plus étoffés, en 24 heures chrono, 2 fois plus vite qu'à La Redoute... sans tenir compte des variations saisonnières, bien sûr.
    Parce qu'en hiver, ôter une paire de gants, une écharpe, un bonnet, un blouson et parfois même une combinaison et des bottes de neige, ça prend du temps. Ramasser les tickets de cantine, comptabiliser les enfants qui restent à la garderie et vérifier si les mots aux familles informant des événements à venir, aussi. Ils étaient donc loin d'avoir 24 heures de travail scolaire, ces enfants-là. 

    Dans certaines écoles, aux publics difficiles – nous reviendrons certainement sur ce concept plus tard – les deux heures de soutien se transformaient en saupoudrage tant les besoins étaient criants alors que dans d'autres, nos collègues peinaient à recruter des clients qui avaient besoin de cours particuliers. Ce qui fait qu'en 2012, au changement de majorité, ce soutien fut en partie remplacé par... de la concertation, bien sûr ! La plupart des syndicats enseignants adorent la concertation...

    Conclusion n° 1 : Deux heures de moins pour beaucoup plus, ça ne fonctionne pas et, après huit années d'application – nous y reviendrons – les progrès qui auraient dû avoir lieu ne sont pas au rendez-vous.

    D'où l'intérêt qu'il y aurait eu à consulter une base large et non deux ou trois personnes rameutées par les copains... et à prendre son temps plutôt qu'à balancer un Bulletin Officiel de 39 pages, pas toujours très clair même pour des « professionnels de l'Éducation », plus ou moins formés, du bas en haut de l'échelle.

    Pas de documents d'accompagnement, c'est inutile !

    Il est vrai que dans l'esprit d'un agrégé de lettres, ou même dans celui d'un instituteur qui a fréquenté l'école, le collège et le lycée avant 1975, enseigner le vocabulaire, l'orthographe, la grammaire et la conjugaison de base, c'est sans doute l'enfance de l'art et il n'est pas besoin d'accompagnement.

    Il est vrai aussi que, dans certaines circonscriptions et avec certains IEN, les documents d'accompagnement aux programmes de 2002, destinés théoriquement à apporter des pistes de recherche à exploiter ou non, s'étaient vite transformés en diktats à respecter au pied du pied du pied de la lettre sous peine de harcèlements divers et variés visant à retarder l'avancement des dangereux contrevenants.
    Vouloir faire cesser cela et rendre la liberté pédagogique aux professeurs des écoles, cela partait d'un excellent sentiment.

    Et puis, il y avait des sensibilités à ménager. Être choisi, c'est bien, mais durer, c'est mieux. Pour ne pas se mettre à dos les « désobéisseurs » de tout poil, ceux qui hurlaient à l'assassinat du dernier chanteur de slam à la mode – celui qui s'était fait tout seul et n'avait pas eu besoin de leçons pour acquérir cette aisance verbale, cette créativité poétique, cette pertinence intellectuelle – il fallait laisser faire chacun à sa sauce, sans cadres trop précis ou trop rigides.

    À l'État de présenter des contenus, une bonne fois pour toutes et au « terrain » de les transmettre aux élèves comme bon lui semble et de s'interroger objectivement sur la pertinence des méthodes qu'il aura choisies pour ce faire...

    Conclusion n° 2 : Faute de formation, de conseils et d'exemples, de nombreux collègues se sont noyés dans des programmes qui ne correspondaient à rien pour eux, d'autant que le désespoir, la fatigue, les contraintes pesant de plus en plus fortement sur un métier décrié par le chef de l'État lui-même, ne les inclinaient pas à faire des efforts d'auto-formation !

    Des priorités fondamentales très vite oubliées !

    Quant à l'État, il a très vite eu autre chose à faire. Une fois fournis aux foules ô combien en délire, ces programmes n'intéressèrent plus personne. Et on embaucha un coiffeur pour passer à la mise en coupe réglée de l'espèce à abattre : le fonctionnaire !

    Disparition des RASED, exécution programmée de l'École Maternelle[4], suppression des IUFM, diminution des ouvertures de classes alors que la population enfantine augmentait, même chose pour le remplacement, intégration à moyens constants des enfants handicapés dans les classes non-spécialisées, vague recrutement placebo de personnels sous contrat privé sans formation, baisse des subventions aux communes, la liste est longue et douloureuse à lire...

    Toutes choses qui, non contentes de faire disparaître du paysage scolaire les ambitions orthographiques promises, rendirent encore plus difficile l'exercice serein du métier, gage d'un bon suivi pédagogique des enfants réels, dont le caractère est très éloigné de celui de l'enfant des statistiques !

    Les programmes 2008, eux, continuaient seuls un petit mais alors tout petit bonhomme de chemin, revu et corrigé chaque année à la baisse à la fois dans les Évaluations Nationales fournies par l'État[5], mais aussi par une profession qui se sentait de moins en moins soutenue et par un secteur éditorial qui comprenait bien que personne ne tenait à ce qu'il en fasse trop en terme de contenus.

    Conclusion n° 3 : Si personne n'a de réelle volonté de faire monter le niveau d'orthographe d'une génération, il ne montera pas tout seul, surtout si l'on n'aide absolument pas ceux qui sont chargés de le faire monter et qu'on met tous les bâtons qu'on trouve sur leur chemin. 

    Le partage du gruyère.

    Il y a bien eu quelques aménagements aux manuels scolaires 2002 afin de les adapter aux nouvelles exigences. Des aménagements a minima tant les éditeurs sentaient qu'aucun IEN, aucun professeur-chercheur en Sciences de l'Éducation n'iraient conseiller des méthodes trop différentes de celles qu'ils avaient contribué à inventer et diffuser !

    Sont nées pour les CP, les méthodes chambres à part, avec des vrais morceaux de syllabique dedans et, pour les plus grands, des méthodes complètes garantissant une entrée en grammaire réussie ou une maîtrise sûre de l'orthographe, toutes basées sur le découpage de petites étiquettes et la promenade entre les îlots constitués par 4 bureaux d'élèves mis face à face. On y a ajouté des méthodes de remédiation qui, après avoir conduit les plus jeunes sur des fausses pistes, passent un temps fou, et complètement déconnecté du reste du temps de classe, à redresser ce qui a été bâti de travers. Une vraie manne financière à laquelle s'est ajoutée celle issue du parascolaire... parce que quand l'école faut (verbe faillir, 3e groupe, présent de l'indicatif, 3e personne du singulier), la demande de soutien augmente !
    Rien de bien nouveau...

    L'essentiel de l'effort de formation continue a porté sur les à-côtés de la réforme : l'intégration des enfants à profils particuliers, la gestion de l'Aide Personnalisée, les Paliers du Socle, le Livret Numérique qui n'en finissait pas d'être annoncé puis retoqué par la CNIL.

    Perdre du temps de formation continue pour apprendre à lire au CP afin que tout élève en sorte au moins « petit lecteur » ? Trop trivial ! Montrer comment concevoir une progression de grammaire ou d'orthographe moins chronophage et plus progressive ? Quelle tristesse ! Revoir l'enseignement des gestes de l'écriture liée en Grande Section pour travailler conjointement écriture et lecture et passer insensiblement et naturellement de l'écoute des sons à la lecture ? Quelques semaines après avoir affirmé qu'il existait deux voies pour lire : la directe, seule garante du sens, et l'indirecte, qui fabrique des petits perroquets qui ne comprennent rien, c'est délicat...

    Conclusion n° 4 : Il n'y a donc eu, sauf peut-être à la marge, aucune formation des professeurs des écoles à l'usage raisonné et raisonnable des programmes 2008 de la part du corps institutionnel, dont la plupart des membres d'ailleurs n'avaient aucune idée de la manière dont on pourrait s'y prendre pour que ces contenus soient transmis de façon sûre et néanmoins conviviale aux jeunes enfants.

    Restait l'auto-formation. Internet étant en plein boum, de nombreux collègues ont fabriqué eux-mêmes leur matériel avant de le diffuser autour d'eux. Du matériel SGDG, bien entendu. De l'excellent, du bon, du moyen, du passable... D'autres collègues l'ont utilisé. Comme ils ont pu. Très bien, moyennement bien, mal même parfois. Quand on n'a aucun repère, comment savoir si ce qu'on fait est bon ? Et quand l'inspecteur qui passe nous voir n'a pas l'air d'en savoir plus, rien ne va plus !...

    Alors allons-y pour suivre tel collègue qui a l'air de savoir de quoi il parle et instaurons la dictée-flash quotidienne, les tableaux de sons, le cahier de mots-outils, le rituel de grammaire avec des bulles dedans, la ceinture de conjugaison, le mot du jour, le cahier de l'écrivain, un vrai inventaire à la Prévert...
    Ça marche, au moins un peu ? On garde toute l'année puis on abandonne parce qu'on a trouvé plus ludique ailleurs ! Ça ne marche pas tout de suite ? On abandonne et on repart sur une autre piste, pour trois semaines, histoire de voir si cette fois, ça fonctionnera mieux.

    Conclusion n° 5 : Et pendant ce temps-là, le niveau d'orthographe ne monte pas ou du moins pas partout.

    Vague espoir, vite oublié.

    Il existe cependant de toutes petites niches, minuscules, pas toujours situées là où on les attendrait, dans lesquelles les élèves, ceux d'aujourd'hui, nés en 2002 et après, pas forcément issus de milieux si reluisants que cela, apprennent à écrire et lire, en GS et au CP, comprennent ce qu'ils lisent, écrivent plutôt bien et ont, lorsqu'ils arrivent au CM2, un niveau en orthographe presque comparable à celui de leurs grands aînés (ne serait-ce qu'à l'école élémentaire, ils ont bénéficié de 540 heures de classe en moins qu'eux, quand même, et ça se sent).
    On en trouve dans l'enseignement public, dans le privé sous-contrat et dans le privé hors-contrat. Peu. Très peu.

    Pourquoi ? Allez savoir. De grosses difficultés de communication, sans aucun doute. Une réputation détestable entretenue entre autres par des officines qui construisent un projet politique en se délectant de l'effondrement du projet social et démocratique, certainement. Un dénigrement systématique des possesseurs du gruyère peu enclins à se laisser piquer leur fromage, un peu beaucoup aussi.

    Pourtant, elles fonctionnent, ces classes. Elles fonctionnent sans blouses grises, sans salut au drapeau, sans porte-plumes, sans passéisme ni ringardise,  sans mise au ban des éléments indésirables, sans dénigrement de ceux qui ont choisi d'autres méthodes, sans agressivité envers ceux qui ne pensent pas exactement comme elles, sans enfermement. Elles arrivent même, pour certaines, à fonctionner sans vieux bouquins, tristes et moches, mais ça, c'est plus difficile. Ce sont elles, les vraies innovantes mais elles n'ont pas su ou pu le dire. 

    Conclusion n° 6 : Elles ont juste loupé leur comm' et c'est reparti pour un tour, sans elles, parce qu'elles n'ont pas su prendre le train en marche. 

    Conclusion générale

    En 2022, une nouvelle enquête prouvera que le niveau d'orthographe a encore tellement baissé qu'on a décidé de ne plus jamais, jamais l'évaluer. Cela évitera d'avoir à manger son chapeau, comme ça, bêtement, tous les sept à dix ans.

    Et pourtant, ce serait si simple, comme le disait un internaute que j'ai lu ce matin : « Puisque le niveau des élèves testés en 1987 était satisfaisant, reprenons les programmes (et horaires) de l'époque et mettons-nous au travail ! »

    C'est ce que j'ai essayé de faire dans les fichiers et manuels que j'ai concoctés, j'ai eu à de nombreuses reprises la preuve que cela fonctionne toujours. Il ne manque que la volonté.

    Notes :

    [1]  Livret Scolaire Unique Numérique 

    [2]  En mai 2009, Luc Chatel remplaça Xavier Darcos et le souci ne fut plus le niveau d’orthographe des enfants, hélas ! Les efforts portaient plutôt sur le régime de famine à imposer au mammouth pour qu’il perdît ses dernières bribes de graisse et continuât néanmoins à faire comme s’il était encore vivant.

    [3]  À quelques bémols près, quand même... Le programme de conjugaison CE1 était beaucoup trop chargé et très mal équilibré pour accoucher d’une souris au cycle 3 avec à peu près autant de modes, de temps et de terminaisons verbales à connaître à l’issue du CM2 qu’au milieu d’un CM1 antérieur à 1995 ! Et puis, tout un tas de broutilles de ce genre dues à des programmes faits trop vite, sans consulter un panel assez large d’enseignants de terrain.

    [4]  http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2009/05/12/01016-20090512ARTFIG00310-morano-lance-les-jardins-d-eveil-pour-les-2-3-ans-.php

    [5]  Quand il faut prouver que le niveau monte, sans faire les efforts pour le faire monter, on est bien obligé de négocier cette hausse d’une autre manière.


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  • Qu'as-tu fait à l'école aujourd'hui ?

    Il y a maintenant quatre jours, autant dire une éternité, c'était la rentrée des classes.

    Des tout-petits aux plus grands, tout le peuple écolier était dans les starting-blocks, prêt à entamer avec vaillance et courage une nouvelle année scolaire.
    Chez les plus jeunes, ceux qui entraient pour la première fois, les interrogations étaient nombreuses. Qu'allaient-ils vivre, quelle attitude devaient-ils adopter, quels seraient les adultes responsables de leur petitesse, capables de les secourir en cas de besoin ?

    Leurs aînés de maternelle, en vieux routards qu'ils étaient, aspiraient à retrouver les copains, les jeux, le matériel, les « activités » qu'ils connaissaient déjà. Ils rêvaient aussi tout haut des nouvelles activités, des progrès qu'ils allaient accomplir, maintenant qu'ils étaient « des grands », des vrais, d'au moins 4, 5 et même bientôt 6 ans pour les plus âgés d'entre eux.

    Les petits nouveaux de l'école élémentaire, les CP, avec leurs sourires édentés et leurs jolis cartables neufs, se voyaient déjà en haut de l'affiche. En dix fois plus gros que n'importe qui, leurs noms s'étalaient sur des cahiers, des livres, des fichiers, des trousses, des crayons ! On allait leur apprendre à LIRE, à ÉCRIRE, à COMPTER !

    Les plus grands, du CE1 au CM2, s'étant fabriqué une virginité scolaire pendant les vacances, aspiraient à une école pacifiée, où ils seraient tous des élèves appliqués, travailleurs, soigneux... l'image même du « bon élève » selon leurs critères.
    Je ne m'aventurerai pas plus loin, juste un petit regard vers nos anciens, les « grands du CM2 » devenus les « petites Sixièmes », sans doute aussi pleins d'espoir de réussite mais aussi pleins d'angoisses dont, la pire quand on est à l'école, celle de la difficulté à se valoriser quand on accumule cinq à neuf ans d'échec scolaire patent...

    Pour certains, la rentrée s'est très bien passée et a répondu exactement à leurs attentes.

    Dans les classes de Petits où après un simple bonjour à l'enseignant et à l'ATSEM, les familles en émoi sont sorties dans le calme, ravalant leurs larmes d'émotion pour ne pas perturber les plus jeunes et nécessiter l'appel à une cellule de crise psychologique ; dans celles des plus grands où une fois l'accueil effectué, l'enseignant a sorti un livre, une image, un objet et a commencé son année scolaire par ce qui sera l'activité-phare de leurs années de maternelle : le langage oral.

    Dans les classes élémentaires où le matériel était déjà prêt et n'attendait plus qu'eux pour être utilisé.Chacun a posé son cartable, a déballé et rangé les fournitures qu'on lui avait demandées puis, plein d'espoir, a entamé la première séance de lecture que son enseignant avait programmée.

    Dans les collèges où, accueillis par leur professeur principal, les élèves ont tout de suite été mis dans le bain, emploi du temps, livres prêtés par l'établissement, remise des carnets de correspondance puis, très vite,  feuilletage du manuel qu'ils utiliseront toute l'année avec lui parce que le collège, c'est avant tout des disciplines à étudier et non un lieu de vie mal défini, dans lequel on ne sait pas trop pourquoi on vient et ce qu'il nous apporte.

    Ce que les Sixièmes commencent à peine à savoir verbaliser, les plus jeunes le conçoivent aussi, intuitivement, sans pouvoir nécessairement l'exprimer clairement. Les enfants aiment les situations claires, où les chats ressemblent à des chats, les poissons à des poissons et les professeurs des écoles à des enseignants qui, pour les éduquer, vont les instruire.

    Ce sont de jeunes êtres éminemment adaptables et plastiques qui se raccrochent facilement à toutes les branches, même les plus tordues, du moment où un adulte, empathique ou carrément abject, les encourage à le faire. Il suffit d'observer des enfants libres dans un camping, sur une plage, à la piscine ou au parc de jeux, pour voir comment, pour eux, l'adaptation est rapide. À peine quelques pas hésitants, quelques regards circulaires et les voilà lancés, s'adressant à des « copains » qu'ils ne connaissaient pas deux minutes plus tôt, organisant des jeux, des alliances, des commandos punitifs aussi, parfois...

    Comme tous les jeunes êtres vivants, ils ont tendance à vivre ces premiers instants comme le reflet de tout ce qui se passera ensuite.
    S'ils sont accueillis par des sourires et des invitations à venir jouer, le parc de jeux gardera pour eux cette aura de lieu enchanteur où l'on n'attendait plus qu'eux pour commencer ; si au contraire une bande de petits durs les rejette et leur fait clairement comprendre qu'ils ne sont pas chez eux, ils auront tendance à refuser de fréquenter le lieu, même les jours où la bande est absente.
    De même, à la piscine, s'ils apprennent qu'ils n'ont pas le droit de fréquenter le grand bain avec leurs brassards, ils auront de la peine à y aller ensuite, même lorsqu'ils n'auront plus les brassards et sauront bien nager.

    Pour eux, la première image compte énormément et l'année scolaire sera toujours un peu le reflet de ce qu'ils y ont vécu le jour de la rentrée.

    Lorsqu'au premier jour de classe, les familles envahissent la salle de classe, participent aux jeux, donnent des consignes et bavardent entre elles et avec l'enseignante et l'ATSEM, l'enfant en conclut que l'école est une immense place publique où chacun fait ce qui lui plaît, sans boussole ni maître d'œuvre. Les paroles adultes s'emmêlent et se brouillent comme lorsqu'on recherchait autrefois des stations de radio sur les ondes courtes.
    Ce qui se concevait comme une aide devient un boulet qu'on traîne, longtemps, si l'on est un petit enfant renfermé et peu sûr de soi, déchiré entre un parent qu'on connaît et qu'on aime et un enseignant inconnu qu'on a envie d'apprécier.
    Ce qui devait être une passation de pouvoir se transforme, dans l'esprit du « petit dur », en permis d'ignorer la parole de l'enseignant puisqu'il n'est même pas capable d'assumer seul son autorité et se cache derrière les familles. 

    Lorsque le premier jour de classe se résume en archivage de papiers à remplir, c'est que l'école, ce n'est que de la paperasse à laquelle on ne comprend rien. Si on joue et on dessine pour se sentir comme chez soi, on s'y comportera comme chez soi, en effet, ou même pire comme on veut que les copains croient qu'on se comporte chez soi. Si, les premiers jours, on ne fait ni lecture, ni écriture, ni calcul, même très simple et très basique, c'est que l'école considère ces trois activités comme suffisamment secondaires pour être reportées à plus tard. Si on passe sa journée à décorer des couvertures de cahiers désespérément vides, c'est que l'enseignant met plus d'espoir dans la forme que dans le fond, tout contaminé qu'il est par la société du spectacle, clinquant, strass et paillettes.
    Et je ne vous dis pas ce qu'on pense, parce que c'est un peu vulgaire, quand, dans le réfectoire du collège, à onze ans bien frappés, seul membre de sa famille, déjà salement amoché par des années de rejets et d'échecs scolaires et sociaux, on regarde les pôpas et les mômans des petits copains déjeuner avec leurs rejetons infantilisés, ravalés à l'état de « nourrissons en période d'adaptation ».

    Cependant, ce qui est fait est fait. L'année est lancée, mais pas depuis aussi longtemps que le croient les enfants.

    Ces petites erreurs de lancement peuvent encore être rattrapées, dès demain matin, car nous savons, nous, qu'elle débute juste et que la résilience peut encore avoir lieu.

    Non, nos élèves de maternelle ne sont pas si ravis que ça de la présence de leurs parents dans la salle de classe. Ils aimeraient tout autant y être, seuls avec leur maître ou leur maîtresse qui ne s'occuperait que d'eux.
    Nous pouvons faire comprendre aux grands – ce sera plus difficile qu'aux petits, je ne vous le cache pas – le brouillage des ondes que constitue leur présence. Avec les familles, en parlant de bienveillance, de confiance mutuelle, d'accueil personnalisé, d'un environnement et d'une ambiance à faire éclore, c'est possible. Ce sera plus difficile avec les collègues, ceux qui croient dur comme fer qu'ils ont un rôle à jouer dans la formation pédagogique des familles à la coéducation et qui privilégient la relation entre adultes à celle entre l'adulte et les enfants. À vous de voir si vous avez l'esprit prosélyte ou si vous considérez que chacun fait comme il le sent...
    Après, l'école maternelle est l'école où tout est objet d'apprentissage, je vous fais confiance, ils ont forcément démarré l'année. Peut-être un peu moins de temps passé sur le clinquant, le strass et les paillettes, un peu moins de pages de garde de cahiers de vie, d'étiquettes pour les porte-manteaux et un peu plus d'activités vraies, où on apprend réellement des choses, du vrai dessin, du vrai jeu, de vraies peintures, des vraies histoires qu'on lit pour se faire plaisir...Et puis, pour les plus grands, ceux qui sont là pour une dernière année, déjà quelques petites incursions vers l'écrit, celui des symboles, des lettres et des chiffres, et une première mise en route d'un emploi du temps devenu hebdomadaire au lieu de quotidien.

    Non, nos petits CP n'ont pas besoin de dix jours pour entrer dans les apprentissages fondamentaux savants (lecture, écriture, calcul). Ils ont trois ans de maternelle dans les pattes et aspirent au changement.
    Dès demain matin, proposez-leur d'ouvrir leur livre de lecture à la page 1 et de commencer à étudier celle-ci, à l'aide de l'activité proposée pour cette page dans le livre du maître au besoin. Ce sera d'ailleurs un excellent test pour la méthode elle-même : si les enfants accrochent et si tous – pas simplement Sixtine-Marie, Anatole, Rose et Louis-Thaddée – comprennent où veulent en venir leurs auteurs, c'est une bonne méthode. Si, au contraire, au bout de 45 secondes, les plus éloignés de la culture scolaire sont déjà partis vers d'autres cieux, c'est que cette méthode n'est pas adaptée à tous les enfants et qu'il vaut mieux la laisser de côté pour le moment. Prenez les Alphas et basta ! Ils auront bien vite oublié le beau manuel à la couverture attrayante et au contenu trop ambitieux pour eux.

    Quant à nos grands, j'espère que les cahiers sont suffisamment décorés et qu'ils vont maintenant pouvoir écrire dedans... S'il vous plaît, pour eux, pas d'évaluations ! C'est comme si, au saut du lit, on vous demandait de vous soumettre à une épreuve olympique, comme ça, à froid, sans échauffement.
    Les évaluations, vous les ferez dans un mois et demi, quand vous leur aurez appris des choses et que vous voudrez contrôler si votre travail a été efficace.
    Alors pour eux aussi, demain matin en arrivant, un livre de lecture, une belle histoire à découvrir, quelque chose de simple et d'adapté à leurs intérêts. Puis un dialogue pour savoir ce qu'ils ont compris, retenu, ce qui leur pose des problèmes au niveau de la compréhension. Ensuite, vous enchaînerez pour une matinée de classe « français et mathématiques », un début d'après-midi consacré à l'histoire, à la géographie ou aux sciences suivi d'un moment d'éducation physique, d'arts visuels ou de musique avant de rentrer chez soi ou d'aller aux activités périscolaires. Et vous verrez que vos élèves sont très satisfaits d'être allés à l'école pour y faire quelque chose qu'on ne fait pas ailleurs, au centre aéré, au périscolaire, à la maison ou en bas des tours, quelque chose que seule l'École peut nous apporter :

    une instruction qui permet de parfaire son éducation.

     


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  • Clinquant, stress et paillettes !

    Les coups

    Les coups n'ont jamais été ma tasse de thé en matière d'éducation, même si ce ne sont que des coups médiatiques.

    Inventées au XIXe siècle par les publicitaires, utilisées pendant plus de cent ans presque uniquement par la grande distribution, les « semaines du ... » ont récemment envahi l'univers scolaire de la maternelle au lycée... Nos élèves doivent donc, à dates fixes, de manière presque obligatoire selon certains collègues, se passionner une semaine pour le goût des aliments, une quinzaine pour les Jeux Olympiques d'hiver, une semaine pour ramasser les déchets dans la nature, une autre pour la presse et parfois même plusieurs mois pour suivre les exploits de marins naviguant sur des océans lointains, leurs bateaux bardés d'affiches de réclame !

    À ces semaines à visée clairement publicitaire se sont très vite ajoutées des « journées de ... » (le calendrier n'y aurait pas suffi sinon); celles-ci sont à rapprocher de la BA des mouvements scouts quand ce n'est pas carrément de la fête religieuse, longuement préparée, avec communion obligatoire autour d'un thème sanctifié pour la journée.
    Sur les réseaux sociaux, on s'échange des pistes d'idées géniales pour célébrer le patrimoine, sensibiliser au massacre des bébés phoques, sauver les papillons menacés par l'emploi de pesticides dans la culture des roses au Kenya et même, depuis peu et pour très peu de temps encore, pour commémorer comme il se doit la Grande Guerre du CP à la Terminale et s'émouvoir sur le sort de nos braves pioupious. Tout à coup, les lettres des Poilus deviennent plus importantes à lire que les œuvres des grands écrivains du patrimoine, les tableaux, films, chansons conseillés à l'étude reflètent une époque et une seule ; les élèves qui n'en avaient jamais entendu parler deviennent des champions de quatre années du début du XXe siècle, complètement déconnectées d'un avant comme d'un après qu'ils ignorent.
    Et si, ici ou là, pour diverses raisons, les débats naissent sur l'obligation morale de célébrer la Sainte Maman, autrement nommée Fête des Mères, de parler de la maltraitance et des carences éducatives le 20 novembre exactement, parce que c'est la date de la Journée des Droits de l'Enfant, ou, comme le proposait un ancien chef d'État, d'adopter un petit enfant de la Shoah pour la Journée des Déportés, ils sont encore bien timides et vertement réprimandés par les tenants du tout « Clinquant, strass et paillettes »...

    Dans ce domaine, quelle que soit sa couleur, le Ministère de l'Éducation Nationale, toujours à l'affût d'un coup médiatique,  s'est empressé d'en rajouter encore en faisant du devoir mémoriel une vertu laïque à exercer à dates et heures fixes, n'hésitant jamais à faire exécuter « à chaud » une minute de silence commémorative à des bouts de chou aux sourires édentés d'enfants de CP/CE1 ou à des grands dadais boutonneux, prêts à tout pour se montrer rebelles.
    Et puis, pour faire bonne mesure, comme on apprend un jour ou une semaine par an à trier ses déchets, manger ses cinq fruits et légumes quotidiens, respecter l'égalité fille-garçon, ne pas se moquer des handicapés ou pratiquer un sport pour se maintenir en forme, on va aussi s'entraîner à tout même à l'impensable, selon les mêmes protocoles et les mêmes normes, quelles que soient la localisation, la taille, la configuration de son école, de son collège ou de son lycée, un jour par trimestre pour l'incendie, un jour par an pour les risques majeurs et un autre, c'est tout récent, pour les alertes attentat.

    Si, pour bien charger la mule et transformer nos élèves en girouettes atteintes par la danse de Saint Guy, on ajoute encore à tout cela tous les projets nationaux, régionaux et départementaux auxquels les collègues se sentent obligés de participer, quand en plus ils ne s'en rajoutent pas volontairement, on se demande où et quand ils vont encore trouver le temps d'éduquer et instruire leurs jeunes ouailles...
    J'ai bien dit « éduquer », pas « éduquer à »... parce que cela, c'est fait, refait, surfait et même contrefait, à longueurs de jours et de semaines ! À tel point que, dans certaines classes, il faut se créer des « rituels » (encore !) pour trouver le temps de construire des « réflexes » (encore !) orthographiques, grammaticaux et mathématiques dans le cerveau de nos petits apprenants...

    Éduquer

    Éduquer, c'est très différent. Ça commence tout petit, ça s'inscrit à la fois sur le temps quotidien, à chaque minute et à chaque instant, et sur le temps long, patiemment, année après année. Ça s'adapte à la personne qu'on a en face de soi mais cela nécessite aussi qu'elle s'adapte au monde auquel on l'éduque. Ça évolue au fil du temps et permet ainsi de rendre plus féconde l'instruction que l'école se doit de dispenser. Une instruction large, plurielle, amenant chaque élève vers tous ses possibles. Une instruction préservée de tout ce qui fait le clinquant, le strass et les paillettes de l'immédiat médiatique.

    Chez les petits :

    Éduquer en Petite Section, c'est rendre l'élève capable de s'intéresser à l'adulte référent du moment, de l'écouter quand il parle, de comprendre ses propos et d'y répondre de manière adéquate par l'action ou par la parole ; c'est l'aider à prendre possession de ses cinq sens, de sa parole et de sa motricité large jusqu'à être capable d'écouter au lieu d'entendre, regarder au lieu de voir, goûter et sentir au lieu d'avaler sans reconnaître, parler pour se faire comprendre, maîtriser ses gestes pour toucher, communiquer, se déplacer...
    C'est aussi lui permettre de commencer à être capable de communiquer avec le monde extérieur, son enseignant et son atsem, ses camarades de classe par la gestuelle, la parole, le dessin et les premiers jeux sociaux.
    C'est enfin aborder au quotidien les premières connaissances « culturelles » et « sociales », par petites touches et à de très nombreuses reprises, tout au long de l'année scolaire, parce qu'entre trois et quatre ans, l'évolution est tellement rapide que ce premier vernis d'instruction nécessite plusieurs réajustements au cours de l'année.
    C'est lui faire découvrir concrètement et intuitivement le temps qui passe, grâce à un emploi du temps immuable, adapté à ses capacités attentionnelles,  indemne de tout ce qui pourrait s'apparenter à de l'éparpillement et du clinquant.
    Quant aux strass et paillettes, ce sont les siennes, au quotidien, dans ses activités : la musique, la danse, le mouvement, le jeu, la « patouille » dans l'eau, le sable, l'argile ou la peinture, la cuisine, le jardinage,  les comptines, les images, les premières « histoires » qu'ils regardent, jouent et écoutent ensemble, autour de leur enseignant.
    Pour les paillettes des adultes, leurs commémorations, leurs réflexes d'individus sociaux vivant leur époque médiatique, on attendra, leur épargnant tout ce qui peut perturber leur croissance intérieure. L'école respectueuse de leurs besoins ne leur imposera aucune minute de silence, aucun exercice d'entraînement ritualisé1, aucune activité décloisonnée ponctuelle les coupant pour un temps de leur façon de vivre. Seules les fêtes de l'enfance auront droit de cité dans leurs classes, sans grands tralalas qui les déroutent, les excitent ou leur font peur.

    En Moyenne Section, l'éducation continue, sur la même lancée. L'enfant peut désormais participer à une activité proposée par d'autres, s'intéresser à ce qu'il voit, écoute, produit, se conformer à une règle ou une consigne. Il peut même se taire, rester immobile, se forcer à pratiquer une activité qui le bloquait parfois l'année précédente ou à différer un besoin ou une envie. L'enseignant cherche par tous les moyens à obtenir cette maîtrise de soi tellement importante pour la suite de sa vie en société où elle remplacera aisément tous les exercices d'alerte imaginables et inimaginables !
    Les échanges se multiplient entre pairs et avec les adultes, ils deviennent plus longs et plus créatifs, surtout si l'ambiance de classe, voulue et entretenue par l'adulte, est calme, favorise le jeu et les échanges et ne cherche pas à demander aux enfants une attention et des intérêts disproportionnés. Le collectif commence à bien s'instaurer et permet de renforcer les acquis culturels et sociaux, d'autant que le langage a beaucoup progressé. C'est au cours de ces échanges quotidiens, ces recherches, ces jeux collectifs que se dérouleront toutes les « éducations à ... », morales ou culturelles, au quotidien, sans attendre le jour ou la semaine dédiés.

    L'éducation au collectif se renforce, passant par l'apprentissage de règles de prise de parole, d'écoute d'autrui, de correction du langage, d'entraide, de camaraderie. L'enfant commence à percevoir un tout premier temps « lointain », la veille et l'avant-veille, le lendemain et le surlendemain et même, quand l'enjeu en vaut la chandelle, un « plus tard » encore mal défini mais riche de promesses. Les adultes l'y aident en concoctant un emploi du temps qui, au quotidien immuable toujours présent, ajoute quelques touches hebdomadaires : nous cuisinons le lundi, jardinons le mardi, écoutons la dame de la bibliothèque le mercredi, chantons avec les copains de l'autre classe le jeudi, allons au parc avec deux parents le vendredi... Il devient possible de préparer un projet en fonction d'une date, du moment où le projet colle aux intérêts des enfants et ne dure pas trop longtemps.

    Chez les moyens :

    En Grande Section et au CP, au CE1 aussi quelques fois, c'est sur l'éducation collective que va désormais porter l'effort de l'adulte. Cette éducation qui permet d'obtenir du groupe ce qu'on obtenait jusqu'alors de chaque enfant pris individuellement et que l'on s'était efforcé de débuter l'année précédente en MS (d'où l'intérêt de ne pas reconstituer les groupes et changer d'enseignant à chaque rentrée scolaire...). 
    Cette éducation va permettre de débattre, en groupe classe, de l'utilité des règles de vie instaurées par l'adulte depuis la Petite Section : hygiène, sécurité, égalité, fraternité, autonomie et efficacité ; ces règles, bien comprises, étayées d'exemples pris dans l'inépuisable répertoire des contes et des mythes2, vont se fixer dans le comportement et n'auront bientôt plus besoin d'être travaillées au quotidien pour rester en vigueur car leur régularité suffira.
    L'éducation collective va aussi permettre de développer les premiers acquis fondamentaux adultes : la lecture, l'écriture, le calcul, sans pour cela empêcher de continuer à travailler sur les acquis fondamentaux de l'enfance (motricité, langage oral, créativité, culture, logique, éducation civique et morale). L'enfant éduqué au groupe et au travail commun n'a pas besoin d'être individualisé ou mis en petit groupe pour s'enrichir des échanges pratiqués en classe et apprendre de l'enseignant comme de ses pairs, au milieu d'eux, avec eux. L'instruction a réellement commencé et rendra l'éducation des années suivantes de plus en plus féconde.
    Cette instruction comporte un volet qui n'avait jusqu'alors été abordé qu'intuitivement, tout en douceur, sans « par-cœur » plaqué : le rapport au temps social. Cet élément, à la fois « culturel » et « social » peut désormais être abordé par le biais de l'intelligence et de la logique, les élèves vont donc se l'approprier réellement et en faire une des composantes de leur éducation d'enfant du début du XXIe siècle, dans le monde post-moderne où ils vivent. Ils vont pouvoir commencer à fixer les événements dans le temps, proche ou lointain, tout comme ils s'intéressent de plus en plus à l'espace familier comme éloigné.

    En étudiant chronologiquement la vie des temps passés ainsi que la configuration géographique de leur planète, ils préparent déjà leurs futures années de Cours Élémentaires et Moyens (CE1/CE2) où ils exploreront encore plus méthodiquement les périodes qui nous ont précédés et l'espace physique qui nous entoure, avant d'aborder l'âge des commémorations ponctuelles, de la découverte déconnectée d'autres mondes et d'autres cultures, loin des « courses autour du monde » et des « Clément Aplati » mais aussi à l'opposé des « puisqu'il y a cent ans que la Première Guerre Mondiale débutait, on va étudier ça, tiens, ça sera fun... Et puis ça faisait longtemps qu'on l'avait plus fait... ».
    Toujours pas de commémorations pour eux, de grands pathos lyriques qu'ils ne savent décrypter ; toujours pas de « semaine du... » ou de « journée de ... » ; juste une instruction qui éduque parce qu'elle apprend à connaître, à reconnaître, à comprendre, juste parce qu'elle crée des liens et rend exigeant intellectuellement, juste parce qu'elle permet de partager des savoirs avec tous et de réaliser qu'une « opinion » ne vaut quelque chose que si elle est étayée par des faits réels et démontrables plutôt que par des croyances.

    Instruire

    Chez les plus grands :

    Quant aux plus grands, ceux qui ont déjà quitté l'enfance de la période magique pour entrer dans celle du concret, des réalisations tangibles, qui fonctionnent vraiment3, il y aura belle lurette qu'ils auront compris que le goût et les fruits et légumes, ça se cultive tous les jours et non pas seulement du 10 au 16 octobre, que la Première Guerre Mondiale, c'est au début du XXe siècle, à l'époque des premiers avions, premières voitures et des débuts du cinématographe, que les gens qui y sont morts auraient pu être leurs arrière-arrière-arrière-grands-parents, et qu'en grandissant, ils comprendront de plus en plus les causes et les conséquences des faits scientifiques, géographiques et historiques qui les entourent.

    Ils sont prêts à aborder une instruction de plus en plus livresque et de moins en moins sensible, savent que leur cerveau est l' « acteur » principal de leur instruction et qu'un « chercheur » intelligent commence par faire le tour des connaissances des autres avant de partir bille en tête pour réinventer la roue ou redécouvrir l'Amérique. Ils économisent le temps et rentabilisent leur éducation en cultivant leur esprit et leur corps sans jouer à faire semblant, pour faire plaisir à des professeurs qui les jugent incapables de faire ce qu'eux et leurs camarades faisaient à leur âge.

    Pas besoin pour eux non plus de clinquant, de strass et de paillettes. Pas besoin d'émotionnel dégoulinant des marques rituelles d'une compassion de façade4. Pas besoin de quatre entraînements par an pour adopter une attitude responsable dans l'adversité. Besoin de faits, de connaissances, de culture et d'organisation. C'est tout.

    Merci pour votre attention.

    Notes :

    1 S'ils sont éduqués par un adulte référent qu'ils comprennent et qui les comprend, il sera aussi leur référence et leur modèle s'ils sont un jour confrontés à une difficulté. Ils le suivront et se conformeront à ses attentes comme ils le font les jours « ordinaires ».

    2 Répertoire garanti indemne de toute « éducation à ... » bien lourdingue, bien moralisatrice, presque religieusement bien-pensante !

    3 Vous voyez de qui je veux parler ?... Ce sont eux qui rajoutent des ailes, et des roues et qui pleurent l'absence de moteur à la chaise du salon couchée qui, jusqu'à présent, leur servait vraiment d'avion… Les grands, quoi, ceux qui font qu'un élève de CE2 ne pourra jamais être pris pour le jumeau d'un élève de CP…

    4 Si nous pouvions en profiter pour épargner les plus petits d'entre eux (jusqu'en Troisième, ça vous va ?) de la description, devenue presque rituelle, des processus et techniques imaginées par les dictatures du XXe siècle pour systématiser l'horreur , ce serait carrément merveilleux. Merci pour les imaginatifs, qui souffrent en silence, et pour les « gros lourds » qui en concluent que, puisque ça s'est déjà fait, ça peut se refaire, « si on en a envie, d'abord »…


    13 commentaires
  • Un beau site tout neuf !Pour accéder au site, cliquer sur l'image.

    Mon amie Laurence a profité des deux mois d'été pour faire rénover complètement son site. C'est très réussi et toujours aussi indispensable à tous nos collègues qui souhaitent apprendre l'écriture manuscrite à leurs élèves.

    Et pour vérifier l'intérêt de ce site, un nouvel article, très intéressant, sur la quantité d'écrit à proposer à ses élèves selon leur niveau de classe :

    Quelle place pour l'écriture manuscrite à l'école élémentaire ?

    N'hésitez pas à en profiter pour visiter le site entier... La navigation est facile, rapide, logique et agréable.


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