• MS : La « phono » naturelle et familière (1)

    MS : La « phono » naturelle et familière (1)

    Commentaire de  La deuxième section de maternelle  (d’après C. Ouzilou, Dyslexie, une vraie-fausse épidémie, Presses de la Renaissance, 2001).

    Dans l’ouvrage cité, Colette Ouzilou, orthophoniste de profession, aborde tout ce qui va aider l’enfant à bien entendre pour prononcer et articuler correctement, ce qui lui facilitera, plus tard, l’apprentissage de la lecture alphabétique.

    Elle situe le début de cette attention portée aux sons de l’oral – après une période de découverte du langage en tant que moyen de communication en Petite Section – à ce qu’elle nomme la « deuxième section de maternelle », celle que nous connaissons plutôt sous le nom de Moyenne Section (MS).

    Son propos est très clair. Il n’a pas besoin de mes lumières pour être entendu. Cependant, je crois utile de diffuser ses avis qui n’ont pas bénéficié de l’écho nécessaire de la part de l’Éducation Nationale au moment de leur sortie. Et comme j’y suis, j’en profite pour agrémenter chaque partie de son discours de quelques idées d’exploitation, quelques conseils de mise en œuvre.

    Attention, ce que vous allez lire ne concerne que la « phonologie » : vous verrez que Mme Ouzilou ne fait allusion nulle part à l’enrichissement du vocabulaire ni aux structures grammaticales que les enfants doivent peu à peu maîtriser. Cela ne signifie pas que les activités qu’elle suggère doivent être pratiquées « hors-sol » en organisant des « ateliers décloisonnés de remédiation », loin de là. Cela signifie, comme toujours dans le cadre d’une pédagogie familière et naturelle[1], que, dans le cadre des activités quotidiennes, tout au long de la journée, l’enseignant vise à faire travailler l’acquisition de la langue dans sa globalité afin de faire de celle-ci un « véhicule de la pensée » commode, complet, doté de toutes les options dont le conducteur aura besoin pour le mener là où il aura envie d’aller. 

    La Moyenne Section[2]

    C’est, du moins ce doit être, une classe d’éveil auditif. Ici doit régner le son produit et reconnu, parlé, chanté, rythmé, isolé dans la rime, le refrain, la comptine.

    Beaucoup d’enfants, à quatre ans, entendent mal. Le nez coulant dès octobre, l’otite, la « rhino » banalisée encombrent l’oreille moyenne et gênent l’ouïe. Avec l’habitude d’être gêné, l’enfant prend vite celle de « faire la sourde oreille », restant étranger aux bruits et au langage qui l’entourent.

    Même pourvu d’un terrain somatique sain, l’enfant de quatre ans n’est pas toujours tout ouïe. Distrait par ses jeux et une vie intérieure intense, il ne tend l’oreille que pour de bonnes raisons, celles qui justement y font écho. Or l’usage qu’il fait ou ne fait pas de son oreille jouera, tout au long de sa scolarité – et plus tard dans sa vie – un premier rôle. Qu’il entende mal ou qu’il n’écoute pas le handicape très tôt.

    Fréquente à cet âge-là, la passivité auditive jette un voile sur la parole d’autrui. L’habitude de ne pas écouter peut durer… longtemps. Qui d’entre nous sait bien écouter ? On entend le voisin pour se plaindre du bruit qu’il fait, assez peu pour écouter ce qu’il a à dire.

    L’éveil actif de l’ouïe et l’habitude de s’en servir exigent un travail authentique. La voie royale est la musique, bien sûr. J’ai connu autrefois une maternelle où la vie tournait autour d’un orchestre d’instruments simples – pipeau, harmonica, tambour, xylophone – dont les enfants jouaient avec justesse et bonheur. Plus modestement, l’emploi quotidien d’un magnétophone… Aucun enfant ne résiste à Pierre et le Loup, aux chansons d’Henri Dès… On branche, ils tendent l’oreille, présents.

    Beaucoup de maternelles, il est vrai, sont équipées d’un bon matériel. Mais son emploi reste plus ludique, voire apaisant, qu’éducatif et c’est dommage. Ce travail sensoriel est, dans l’objectif scolaire aussi bien qu’extrascolaire, très riche. Il donne l’habitude de l’oreille tendue et plus précisément éveille les capacités discriminatoires des sons du langage.

    Oui, c’est très bien tout cela mais, quand on a des classes surchargées aux enfants peu ou pas éduqués, il est bien difficile non seulement de faire parler tout le monde mais aussi d’obtenir un silence suffisant pour qu’ils puissent être « tout ouïe », rétorquerez-vous à Mme Ouzilou. C’est tout à fait vrai. À défaut d’y arriver vraiment dans les conditions actuelles de l’école maternelle à pas cher qu’on nous a concoctée depuis une quinzaine d’année, nous pouvons cependant « tendre vers… » en développant une ambiance de classe propice au « son produit et reconnu, parlé, chanté, rythmé, isolé dans la rime, le refrain, la comptine ».

    Je reviens à mon dada, celui des oies de Konrad Lorenz : ce sont les premiers instants passés ensemble qui impressionnent le plus sûrement non seulement le climat de la journée mais aussi l’importance que l’enfant accordera à telle ou telle activité scolaire.

    Si notre journée d’école commence par le jeu individuel, l’enfant en conclura que c’est pour jouer, tout seul, qu’il vient à l’école ; si c’est par l’activité dirigée en petits groupes immuables, il en déduira que ce sont les membres de ce petit groupe qu’il convient de fréquenter en particulier pour « faire des choses comme elle a dit, la maîtresse » …

    Si nous souhaitons que l’enfant vienne à l’école pour produire et reconnaître du son, c’est par une activité de production et de reconnaissance du son que la demi-journée de classe doit commencer.

    Les dernières impressions étant elles aussi très importantes, par le souvenir qu’elles entretiendront au cours de la période péri et extrascolaire, les dernières minutes de chaque demi-journée seront elles aussi consacrées au son.

    Nous aurons ainsi, chaque jour, quatre périodes de 10 à 20 minutes, situées aux moments-phares de la journée, pendant lesquelles il conviendra de parler et faire parler, chanter et faire chanter, écouter et faire écouter et, peu à peu, au cours de l’année, décortiquer et faire décortiquer.  

    Ces moments seront collectifs, réellement collectifs, afin que chaque élève prenne l’habitude d’être un membre du groupe, pouvant en tant que tel prendre la parole mais étant aussi tenu de s’intéresser à la parole de ses pairs. Sans doute que, dans une classe trop nombreuse, le travail sera moins riche, moins efficace que dans une classe normale[3] mais il sera toujours plus fréquent et donc plus prégnant que si l’enseignant s’acharne à fixer 5 ou 6 moments par semaine, multipliés par 4, pour faire travailler, pendant 4 moments-phares, chacun des 5 ou 6 groupes de besoin qu’il aura constitués.

    1. Langage oral, comptine, « quoi de neuf » :

    Durée : 20 minutes

    Le matin, en arrivant, l’enfant est encore tout imprégné de ce qu’il a vécu pendant la période extrascolaire. Il est heureux de retrouver son groupe, sa « meute » pourrions-nous presque dire. Il veut communiquer avec chacun des membres, se faire reconnaître de son « chef de meute », être celui qu’on écoute, qu’on regarde, qu’on admire. En quelques heures, il a un peu oublié les règles et les a remplacées par celles en vigueur dans son autre meute, sa famille… Selon son caractère, cela peut l’amener à considérer qu’il est, comme à la maison, le « chef de meute » auquel tous obéissent.

    Il convient donc de prévoir une activité centrée sur le langage qui, pour que chacun « tende l’oreille que pour de bonnes raisons », sans se laisser « distraire par ses jeux et une vie intérieure intense », devra permettre à chacun de s’exprimer et de se faire admirer. Cette activité devra par ailleurs remettre très vite en vigueur les règles de la vie de classe, basées sur l’intérêt porté aux autres, l’écoute mutuelle, le respect des différences.

    Après les dix minutes réservées à l’accueil des enfants, c’est par une activité de regroupement que je propose de redémarrer la journée et, comme il s’agit d’être « tout ouïe », elle pourra débuter par une petite comptine visant à réveiller les capacités articulatoires, et donc les capacités auditives, de tous les élèves.

    Regroupés sur le banc, aidés par des gestes qui rythment leur chant ou leur récitation, les élèves répètent après l’enseignant avant de reprendre la comptine entière avec lui. Le thème de ces comptines qui changeront chaque semaine, sera lié aux intérêts de la classe, à ce que le groupe observe actuellement dans le domaine scientifique, ce qu’il écoute comme histoires, comme contes… Elles seront très courtes et très simples en début d’année pour que chacun puisse les mémoriser et les dire avec plaisir. L’enseignant pourra les transcrire sur une feuille cartonnée illustrée qu’il plastifiera avant de la ranger dans une boîte à comptines à libre disposition des enfants dans le coin-bibliothèque

    Puis c’est le moment du « quoi de neuf » … Un premier tour de table amènera les élèves, peut-être à l’aide d’un bâton de parole, à annoncer d’une phrase, courte mais bien articulée, ce qu’ils ont à raconter. Ceux qui, chaque jour, annonceront qu’ils n’ont rien à dire seront encouragés par l’enseignant qui pourra s’exprimer à leur place pendant quelque temps, en leur montrant qu’eux aussi peuvent « raconter quelque chose » : « Tu dis que tu n’as rien à dire mais moi, je vois bien qu’aujourd’hui, ta maman t’a fait une jolie coiffure… Veux-tu que nous racontions cela tous les deux ? »

    ou encore : « Tu n’oublierais pas que ce matin, c’est ton grand frère qui t’a amené à l’école, par hasard ? Dis-nous un peu : comment s’appelle-t-il, ce grand frère, et quel âge a-t-il ? Veux-tu bien nous parler de ton grand frère ? »

     L’enseignant veillera à l’écoute attentive, à la concision des propos, au respect des règles établies dès les premiers jours de classe. Dans un premier temps, il reformulera chacun des propos tenus[4], puis, lorsque les enfants seront habitués aux règles, il pourra nommer chaque jour un nouvel enfant « rapporteur » des propos des autres.

    Ce moment de « déballage » qui doit être très rapide donnera souvent la piste du fil à dévider dans les dernières minutes de l’activité. Les enfants auront sans doute montré leur intérêt pour tel ou tel propos, que ce soit la nouvelle coiffure de Maia, le grand frère d’Ilyès ou encore les chaussures qui courent vite de Paloma…

    S’il reste du temps et de l’attention, l’enseignant le réservera à développer ce thème permettant à quelques enfants d’aller plus loin dans leur envie de s’exprimer. Son art consistera à ne pas laisser les bavards occuper le devant de la scène trop longtemps, à ne pas favoriser les propos qui lui plaisent, ceux qui font étalage d’une certaine culture et d’options de vie communes à celles d’une certaine classe de la société, mais au contraire de permettre à tous de s’approcher de cette table bien garnie où sont déjà assis leurs camarades. Tant pis si le départ de la conversation est un fait d’une banalité effarante ou d’une stupidité affligeante. Il est important, en revanche, qu’il dirige le débat de manière à ce qu’il sorte, ne serait-ce qu’un tout petit peu, de la banalité ou de la stupidité…

    Ce débat sera nécessairement très court et c’est tant mieux. Cela permettra de développer chez les enfants cette vie intérieure intense et de la diriger vers les intérêts du groupe : « Demain, à la même heure, nous continuerons à parler des chaussures qui courent vite, de nos coiffures ou de nos grands frères qui sont des personnes fantastiques... Pour le moment, nous avons beaucoup d’autres choses à faire. Pensez-y bien pour demain : qu’aurez-vous à dire sur les chaussures, les coiffures ou les grands frères ? »

    À suivre, ici :

    MS : La « phono » naturelle et familière (2)

    MS : La « phono » naturelle et familière (3)

    MS : La « phono » naturelle et familière (4)

    Notes :

    [1]  Eh oui, il n’y a pas que la dame à la mode, ayant pignon sur rue, qui se targue de pratiquer une pédagogie naturelle et familière… Hélas, certains services de publicité et de promotion sont mieux faits que d’autres !

    [2]  Les sous-titres sont de mon fait, ainsi que le découpage du chapitre en trois sous-chapitres.

    [3]  Dans Pour une Maternelle du XXIe Siècle, je fixe la norme à 20 élèves en PS et MS, pas un de plus.

    [4]  Ce qui permet de donner du poids aux propos de chacun, même les plus insignifiants, et, dans le même temps, d’apprendre à changer de point de vue et… de personne du verbe !


  • Commentaires

    1
    Dimanche 25 Septembre 2016 à 18:42

    Très instructif et intéressant!

      • Dimanche 25 Septembre 2016 à 20:44

        Merci. Je compte continuer à petites doses...

    2
    cyriaque
    Lundi 26 Septembre 2016 à 14:16

    Merci. :) Juste ce qu'il me faut avec mes PS-MS. Continuez !

      • Lundi 26 Septembre 2016 à 16:12

        Je continue... je continue... à mon rythme... en tenant compte de tous les chantiers en cours. yes

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