L'École Primaire comme je voulais la raconter

« Je cherche des amis, dit le petit prince. Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ?
- C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie "créer des liens..."
- Créer des liens ?
- Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde... »
Tout enfant qui entre à l'école maternelle est, face à cette institution, comme le renard face au petit prince. Tout enfant à qui on annonce qu'il va apprendre à lire, à écrire, à tracer des cercles au compas ou à grimper à la corde est, face à cet apprentissage, comme le petit prince face au renard.
Apprivoiser une personne, un animal, une connaissance, c'est créer des liens. Et plus ces liens seront forts, entremêlés avec art et méthode, tissés de manière étroite, plus la personne, l'animal ou la connaissance deviendront dignes d'intérêt, efficaces et réutilisables à l'infini.

Merci à Zaubette pour cette illustration.
Je ne sais pas si vous avez déjà fait faire du tissage de papier à des élèves... moi oui.
Il y a ceux qui pigent tout de suite le principe et qui, d'eux-mêmes, passent leurs fils de chaîne dessus, dessous, dessus, dessous, sans jamais sauter un fil de trame. D'eux-même, à partir de la deuxième rangée, ils pensent à inverser et à faire passer dessus ce qui était dessous dans la ligne précédente et dessous ce qui était dessus. Ceux-là ont apprivoisé l'outil très rapidement et ils l'utilisent seuls, sans difficulté.
Mais il y a aussi ceux qui sautent des fils de trame, qui oublient d'inverser à chaque rang ou qui comptent s'en tirer en mettant le moins possible de fils de chaîne en travers de la trame.
Et ceux-là n'arrivent pas à un résultat satisfaisant. Il suffit d'essayer de soulever leur travail de la table pour que tout se défasse et disparaisse comme si ça n'avait jamais existé.
Si le tissage entremêle des fils plutôt que du papier, on a en plus, ceux qui tirent trop sur le fil, coincent tout et réduisent la large bande prévue par les belles photos qu'on trouve sur la boîte en un petit ruban tout tournicoté qu'on n'arrive pas à détacher du métier à tisser.
C'est un peu la même chose en pédagogie. Depuis la TPS et jusqu'au CM2, au moins.
Si on veut construire une notion, il faut apprendre aux élèves à créer des liens. Et plus on les habituera à tisser un réseau de liens régulier, d'une bonne densité sans pour cela être trop serré, plus leur amitié avec l'école, la connaissance ou la capacité sera forte et solide.
Un petit enfant qui entre à l'école à deux ou trois ans n'a pas conscience d'avoir besoin de l'école. Il n'a même pas idée de ce qu'elle peut être. D'où cette incapacité à « être élève », à ne pas courir dans tous les sens d'une activité à l'autre, à écouter quand on lui parle, à s'intéresser à ses petits camarades. Tout cela, il ne l'a pas apprivoisé. Pour lui, ce n'est qu'un lieu semblable à cent mille lieux, rempli d'activités dont il n'a pas encore besoin.
Si nous ne sous attachons pas à le rapprocher de l'école par touches insensibles, comme le renard et le petit prince, qui se tiennent l'un face à l'autre, chaque jour à heure fixe, en suivant toujours le même protocole, certains de ces petits enfants resteront en dehors et ne ressentiront jamais un besoin d'école.
« Mais, si tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous terre. Le tien m'appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde ! Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c'est triste ! Mais tu as des cheveux couleur d'or. Alors ce sera merveilleux quand tu m'auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j'aimerai le bruit du vent dans le blé... », dit un peu plus tard le renard au petit prince.
Chez nos tout-petits, c'est ce bruit du vent dans le blé que nous devons leur faire trouver appréciable. Et pour qu'ils le trouvent agréable, il faudra qu'ils aient repéré cette couleur semblable à celle du blé et qu'ils l'aient associée à celle de cette institution qu'ils fréquentent désormais chaque jour. Et pour qu'ils la repèrent, eux qui n'ont encore jamais mangé de ce pain-là, il faudra qu'elle leur rappelle quelque chose de connu, de proche, qu'ils aiment déjà. Des jouets, des jeux, des objets, des activités, des mots "comme à la maison" qui peu à peu les attireront hors du terrier, comme une musique.
Chez nos plus grands, c'est la couleur des livres, des mots, des nombres, des événements historiques, des zones géographiques ou des œuvres d'art que nous nous efforcerons de rendre non seulement connue mais aussi désirable.
Et pour cela, nous devons leur offrir une trame simple, facile à détecter, sans artifices qui leur feraient confondre l'objet à apprivoiser avec l'image forcément partielle que nous leur en proposons. C'est une des raisons qui me font rejeter cette pédagogie de projet qui est actuellement à la mode. Un renard, c'est un renard, et le petit prince ne doit pas le prendre pour un éléphant, une pomme ou un yaourt s'il veut arriver à vraiment l'apprivoiser !
Puis nous devons leur proposer un fil de chaîne. Un seul. Qu'ils tisseront en bas de leur trame. Avec notre aide. Toujours. Parce que ce n'est pas pour rien que l'espèce humaine a progressé différemment des autres espèces et que les petits princes sont arrivés à apprivoiser les renards. Nous sommes des passeurs, des transmetteurs, nous nous devons de passer et de transmettre. C'est pourquoi je ne suis jamais arrivée à proposer à mes élèves des parcours individuels à base d'exercices dits progressifs sans me planter lamentablement et empêcher finalement certains d'avancer aussi bien que leurs camarades, faute d'avoir cru en eux et de leur avoir procuré le soutien d'un groupe qui les aurait vraiment aidés.
Ce fil de chaîne, nous nous efforcerons qu'ils le tissent vraiment avec la trame. Dessus, dessous, dessus, dessous... C'est une des raisons qui m'ont toujours fait rejeter la pédagogie des compétences isolées. Il est par exemple clairement contre-productif de faire travailler, comme je l'ai vu récemment, d'un côté la notion de mots avec plus de 400 étiquettes illustrées selon un code précis représentant chacune un mot (noms, verbes, prépositions, etc.), pendant toute une année scolaire et, parallèlement, faire étudier les lettres et les syllabes, sans tisser les deux pour que très vite les deux compétences s'interpénètrent de la façon utile à l'écriture du français (écriture basée sur la connaissance d'un code grapho-phonémique et d'une organisation morpho-grammaticale en mots clairement délimités) : les fils de chaîne tomberont dès qu'ils essaieront de soulever leur ouvrage et la trame restera là, inutile, car ils n'auront pas reconnu la couleur des champs de blé dans celle des activités proposées.
Puis nous ajouterons un deuxième fil de chaîne. Il faudra apprendre à nouveau. Parce qu'il devra être dessus quand son prédécesseur était dessous et dessous quand son prédécesseur était dessus. Incompréhensible pour certains... Eux, ils reproduiraient bien indéfiniment la même chose... Leurs enseignants aussi quand après avoir étudié pendant un an Le loup qui recherche la pierre philosophale, ils décident de tout révolutionner en étudiant maintenant pendant un an La chenille qui adopte un baleineau cisgenre...
Alors nous leur apprendrons. Patiemment. Sans défaire le travail déjà fait. Juste pour le compléter. C'est pourquoi je suis résolument contre le détour par la majuscule bâton. C'est comme si le petit prince s'était d'abord teint les cheveux en vert pour dérouter le renard et l'empêcher de s'intéresser aux champs de blé !
Et puis un autre fil, et un autre, et un autre, et un autre... Dessus dessous, dessous dessus... Et le tableau s'embellit, et on se dit que tiens, c'est drôle, en plus de la couleur des blés, voilà qu'on en sent l'odeur, et qu'elle nous rappelle celle du pain qui cuit.... Qui nous devient à son tour agréable... Et puis le pain nous rappelle le couteau qui le coupe, et puis le couteau, c'est le métal qu'on affûte, et puis, et puis, et puis... Et puis la toile est si serrée, si belle, si merveilleuse qu'on ne peut que l'aimer et s'y intéresser...
Comme à l'école où, partant de ce petit jeu de bandelettes de papier qui passionnait tant Léo et Emma, Rayan et Sofia, Tiago-Désir et Louna-Lou, lorsqu'ils étaient en MS, on en arrive à rire tous en cœur en imaginant l'Empereur déambulant, nu, au milieu de la foule des courtisans qui s'ébaubissent de peur de passer pour des sots incapables.