L'École Primaire comme je voulais la raconter

Mes parents d'élèves et notre EVS (Emploi Vie Scolaire) de direction s'apprêtent à tester pendant deux semaines l'incurie de l'Éducation Nationale en matière de remplacement(s).
Lorsque, le 23 janvier 2014, j'ai appris que mon opération de la cataracte aurait lieu le 24 mars de la même année et qu'il fallait compter sur deux semaines d'arrêt-maladie, j'ai fait téléphoner l'EVS aux services de l'Inspection de l’Éducation Nationale dont dépend mon école pour... bah... l'avertir, quoi.
On lui a bien entendu répondu que c'était beaucoup trop tôt et qu'il fallait que nous les rappelions la veille de mon départ. L'EVS ne comprenait pas les raisons de cette réponse. Pour elle, comme pour tous les profanes à qui j'en parlais, nos supérieurs hiérarchiques avaient un planning sur lequel ils inscrivaient les congés-maladies prévus ou prévisibles (départs en congé maternité par exemple). Pour elle, ils bouchaient les trous en fonction de leur volant de remplaçants (eh, eh, eh...) et auraient dû être bien contents qu'on les avertisse si tôt pour leur permettre de s'organiser en fonction.
Lundi 17 mars, lorsque nous sommes rentrés de vacances, l'EVS a à nouveau contacté les bureaux de l'IEN et on lui a à nouveau répondu qu'il suffirait d'appeler vendredi 21 "dans la journée" et qu'on lui dirait alors si j'étais remplacée dès lundi 24 au matin. Mais qu'il ne fallait pas se faire d'illusions, ça n'allait pas être facile...
À nouveau incompréhension totale : mais puisqu'ils le savaient déjà, mais puisque c'étaient deux semaines entières de classe, mais puisque les collègues avaient déjà leur classe et leurs élèves, comment ces élèves pourraient être privés d'école ?
Mercredi 19, je réalise que, lundi 24, s'il n'y a pas de remplaçant, les enfants n'assisteront pas à la séance École et Cinéma. Je dis à l'EVS de rappeler dès jeudi matin, en précisant que tout est bouclé, le car, les accompagnateurs, la réservation du cinéma. Il est donc sûr que les parents sont au courant et que tout le monde sera très déçu si les enfants n'ont pas cinéma.
À l'Inspection, la secrétaire est bien embêtée... Elle avait bien pensé à quelqu'un mais il est possible que son remplacement dans la classe où il est actuellement se prolonge... Et là, comment faire ? D'un autre côté, si les enfants manquent Le Mécano de la Générale, avec Buster Keaton, c'est vraiment ennuyeux. Le passé composé des verbes en -er, le périmètre du carré, la multiplication par 10 pour les CE1, les nombres de 40 à 50, le son -er à l'intérieur d'un mot pour les CP, les lettres V-T-D, les compositions de 7 pour les GS et, pour tous, le blé que nous avons semé et qui commence à germer, la passionnante histoire des Vikings qui remontent la Seine jusqu'à Paris et l'observation attentive du vent qui souffle, passe encore... Mais Le Mécano de la Générale, quand même... Elle va voir ce qu'elle peut faire et elle nous rappelle vendredi matin pour nous dire...
Et vendredi matin, dès neuf heures, coup de fil. Ouf, c'est bon, nos petitous pourront aller voir Buster Keaton ! Ils seront dûment accompagnés d'un Professeur des Écoles diplômé qui assurera, lundi 24 et mardi 25 mars, le remplacement de la maîtresse qu'on opère . Ensuite, pour jeudi 27 et vendredi 28 mars, un autre remplaçant viendra assurer le suivi de la cohorte d'enfants car le premier est déjà pris par le remplacement d'un collègue à mi-temps. Quant à la semaine suivante... C'est à voir, ma bonne dame, c'est à voir... Madame la secrétaire, que je remercie au passage car, vraiment, c'est une personne très dévouée qui s'échine à trouver des solutions malgré le peu de moyens, essaiera de faire en sorte de nous remettre les deux mêmes personnes afin que les enfants ne soient pas trop chamboulés de voir trop de têtes nouvelles en trop peu de temps... Mais rien n'est moins sûr, ma bonne dame, rien n'est moins sûr.
Cinéma, têtes nouvelles, pas de vagues continuité du Service Public, et l'École là-dedans ? Celle où on apprend patiemment, jour après jour, à observer, réfléchir, lire, écrire, compter et calculer ?
Elle a sans doute déjà vraiment disparu dans l'esprit de nos dirigeants qui ont plus le souci du coût d'un service public devenu obsolète que l'idée de l'instruction patiente et soigneuse des futures têtes pensantes qui seront aux commandes quand eux n'y seront plus...
C'est certainement pour cela qu'ils n'ont doté notre petite Inspection de l'Éducation Nationale de province que d'un nombre totalement insuffisant de remplaçants. Peu leur chaut de mettre ainsi en péril le fragile équilibre entre valides et malades, futures mamans et bientôt soixantenaires encore au boulot mais déjà atteints des maux invalidants de l'âge mûr, sans compter tous ceux de nos collègues qui prennent de plein fouet les injonctions paradoxales qu'on nous impose et ne le supportent pas...
C'est peut-être bien aussi pour cela qu'ils préfèrent parler de curriculum et de socle commun plutôt que de programmes scolaires et de contenus... C'est bien plus simple et cela ne nécessite qu'a minima, mais vraiment très minimal, une vague continuité d'un vague Service Public de gardiennage des petits nenfants. On peut même rêver qu'un jour, dans le cadre d'une coéducation bien comprise, ce soient les animateurs des TAP, rémunérés par des collectivités territoriales, qui viennent assurer le remplacement des vieilles institutrices obsolètes qui ne pensent qu'instruction et enseignement...
Après tout, dans le cadre de la validation du Palier 1 du socle, bientôt en fin de CE2, pendant cette quinzaine, si mes élèves de CE1 n'auront ni appris à calculer le périmètre d'un carré, ni finalisé leur apprentissage de la multiplication et de la division par 10, ni appris à reconnaître et écrire seuls le passé composé des verbes chanter, parler, observer, écouter, regarder, penser, toutes choses que le Socle Commun de Compétences et de Culture ne demande pas précisément, ils auront en revanche validé ... ou pas... les items suivants :
- distinguer certaines grandes catégories de la création artistique (..., ..., cinéma, ..., ...)
- reconnaître des œuvres visuelles préalablement étudiées (Le Mécano de la Générale)
- respecter les autres et les règles de la vie collective
- participer en classe à un échange verbal en respectant les règles de la communication
- écouter pour comprendre, interroger, répéter, réaliser un travail ou une activité
- échanger, questionner, justifier un point de vue
- travailler en groupe, s'engager dans un projet
- maîtriser quelques conduites motrices comme courir, sauter, lancer
- se représenter son environnement proche, s'y repérer, s'y déplacer de façon adaptée
- appliquer des règles élémentaires d'hygiène
Alors, franchement, hein, pourquoi continuer à former à prix d'or des fonctionnaires d'État qui auront, en plus d'être attachés aux savoirs qu'ils souhaitent transmettre à leurs élèves, le culot d'être malades (sans parler du fait que ces cons vivent de plus en plus vieux et continuent à vider les caisses de l'État avec leurs pensions de retraite exorbitantes) ?
N'est-ce pas habituer les citoyens à un assistanat bien peu responsabilisant là où un service moins pointu leur apprendrait à prendre en charge eux-mêmes l'instruction des enfants qu'ils ont pris la responsabilité de mettre au monde ? Les enfants n'appartiennent pas à l'État, est-ce donc à lui de se substituer aux familles et d'offrir cet enseignement standard qui apprendrait à tous les mêmes notions, concepts et savoirs variés ?
Hardis les gars (et les filles) ! Vidons l'Éducation Nationale de ce qui fit sa substance et vous verrez que, de lui-même, le consommateur s'en détournera comme d'un de ces petits carrés à la crème pâlotte qui n'ont aucune chance avec le Capital !
NOTA BENE à l'intention des mal-comprenants qui fréquentent ce blog : La teneur de cet article et particulièrement celle des trois derniers paragraphes relèvent de l'humour du désespoir et en aucun cas d'une envie quelconque de voir se libéraliser l'offre d'enseignement. Qu'on se le dise !
Merci à Jean Ferrat pour sa contribution... Quelque chose est pourri dans mon royaume de France.