L'École Primaire comme je voulais la raconter
Illustration de Sophie Wiktor
Selon la bonne vieille théorie selon laquelle ce qui est bon pour un adulte, pour un adolescent, pour un enfant d'élémentaire ou de GS est forcément bon pour un élève de PS, mes collègues s'évertuent parfois à faire entrer leurs tout petits élèves dans la production d'écrits.
Afin de rendre cela vivant et convivial (si... si... ), ils raccrochent cela à une histoire qu'ils leur ont lue, à un événement concret et festif qui va se dérouler un jour, plus tard, dans le futur néantesque qui recouvre d'une brume épaisse tout ce qui aura lieu dans plus de cinq à dix minutes.
Or, un jour, une maîtresse eut l'idée de lire Roule Galette à sa classe de Petits. Excellente idée s'il en est ! Histoire répétitive, très simple, au déroulement linéaire, tout ce qu'il faut ! Personnages sympathiques, illustrations faciles à décrypter, rapport avec une activité généralement appréciée des jeunes enfants, ça ne pouvait que plaire.
Oui mais voilà... Il faut rendre cela productif, on est à l'école que diable ! Très bien. Les élèves vont patouiller dans la farine, manipuler cuillers, fouets et fourchettes, casser des œufs et étaler la pâte au rouleau ! Ils vont faire rouler anneaux, cerceaux et pneus sur des sentiers sinueux, se poursuivre en criant de joie et balayer le plancher pour récolter des grains de blé imaginaires... Ils vont colorier, peindre et recouvrir de morceaux de papier jaune des formes circulaires... Ils vont même peut-être pour les plus âgés d'entre eux, ceux qui ont déjà bientôt quatre ans, les jalonner de lignes parallèles représentant les traces de couteau dont la vieille a eu la précaution de décorer sa pâte avant de la dorer à l'œuf et de la mettre au four... Peut-être... c'est encore difficile et bien abstrait pour les plus jeunes, ceux qui pour le moment se servent encore des crayons comme d'objets magiques animés d'une volonté propre dont ils contemplent les tracés avec un étonnement sans cesse renouvelé.
Mais que nenni, voyons ! A-t-on vu un adulte courir sur le sentier à la poursuite d'un cerceau qui s'échappe ? A-t-on vu un adolescent patouiller dans la farine pendant ses heures de cours ? A-t-on vu un enfant de CE2 avoir besoin de se concentrer pour balayer des grains de blé ? Vos activités sont bien jolies, m'âme Doublecasquette, mais vous avez oublié la plus fondamentale d'entre toutes ! Quelle médiatrice déplorable vous faites, enfin. Et l'entrée dans l'écrit, alors ? Où est l'entrée dans l'écrit ?
Bah, je leur ai lu l'histoire, non ? Et je la leur relis... Pour faire plaisir à mon IEN et aux parents réunis, j'ai même photocopié la couverture et l'ATSEM l'a collée dans leurs cahiers de vie. Et puis, je leur ai appris la chanson de la galette et j'ai affiché la partition sur le tableau ; nous avons même collé des gommettes rondes et jaunes tout autour. J'en ai même qui font semblant de suivre du doigt les paroles quand ils chantent... C'est adorable !
Pardon ? J'ai oublié quoi ? La pro-duc-tion d'é-crits ? Mais ils sont tout petits ! Ils ont le temps, non ? Pour quel avantage, à part celui de les tenir assis quelques longues minutes sur un truc auquel ils ne peuvent rien comprendre ?
Alors après que cette "production" repose sur les mots VIEUX et VIEILLE qu'ils doivent recomposer et coller lettre à lettre, de gauche à droite, des petits carrés de papier portant chacun un caractère d'imprimerie ne me choque pas plus que si l'exercice portait sur les mots FARINE, BLÉ ou RENARD supposés plus "faciles" parce qu'immédiatement déchiffrables par un enfant de CP.
Ce sont des enfants de trois ans ! La plupart d'entre eux n'ont encore même pas remarqué que c'était grâce aux petits caractères noirs présents sur la page que la maîtresse leur racontait Roule Galette. Il y en a même certains qui ne "lisent" pas encore les images et d'autres qui n'ont pas accédé au langage articulé. Aucun d'entre eux n'est capable de dessiner l'une des scènes du livret et rares sont ceux qui sont capables de raconter l'histoire dans l'ordre du début à la fin.
Alors que les mots qu'on leur donne à recomposer soient indéchiffrables par un lecteur débutant, on s'en fiche complètement. Ils sont bien loin de l'analyse de l'écrit, de toute façon. On peut même leur donner à recomposer CHRYSANTHÈME et MONSIEUR si on veut. Ou même EICHHÖRNCHEN ou SCHMETTERLING pendant qu'on y est.
Le scandale est ailleurs et mettre en avant cette petite hérésie supplémentaire cache la forêt des hérésies fondamentales qui régissent la vie scolaire des tout-petits qui vivent leur école maternelle à l'époque où y règnent des programmes scolaires qui nient l'existence de la Petite Enfance et qui font des apprentissages fondamentaux savants le fond du travail qu'on doit y mener.
Grosse colère et grosse fatigue.