L'École Primaire comme je voulais la raconter

Affiche à ne coller qu'après coup, quand les élèves les connaissent tous...
De nombreux collègues cherchent à « faire les alphas en début de CP » et recherchent pour cela quel matériel se procurer, comment l'utiliser et pendant quelle durée.
Cet article a pour but de leur donner la technique que j'ai moi-même utilisée depuis la naissance de ces petites figurines qui ont changé la vie de tous les «bébés-lunes » qui, arrivés au CP (mais ça marche aussi pour les GS qui là, ne sont plus des bébés-lunes, mais des grands de cinq ans qui ont envie d'apprendre à lire), se demandaient bien pourquoi les adultes se mettaient tout à coup à s'obséder sur ces petits gribouillis noirs sans intérêt qu'on trouve dans les livres.
Le conte n'a pas grand intérêt. Si on veut vraiment leur lire un album qui parle de lecture et d'apprentissage, autant choisir Péric et Pac à l'École des Loisirs, au moins les dessins sont jolis.
Le plus efficace, c'est de les sortir une à une, jour après jour, en collant à la progression du manuel de code (ou de la progression qu'on a bâtie). Si on suit les directives du Livre orange, ça fait donc deux Alphas par semaine, soit une vingtaine avant la fin du premier trimestre.
Lors de la première semaine de classe, le premier jour, c'est le mieux, mais le deuxième ça va aussi, on présente la première graphie, dans les 4 écritures, le geste Borel Maisonny et le personnage des Alphas qui la représente.
Dans ma classe, ce sont deux graphies[1] parce qu'un enfant raisonne toujours de manière binaire et que, du coup, nommer une chose qui est unique, pour lui, c'est louche.Alors je présente les deux personnages Alphas, les deux lettres ou graphies dans les quatre écritures et les deux gestes Borel Maisonny et là, pour eux, ça a du sens : « il faut bien connaître leurs sons si on veut pouvoir les distinguer l'une de l'autre ».
Et on continue ainsi, deux jours après deux jours, une graphie, un Alpha, une graphie, un Alpha.
Les bébés-lunes sont ravis, ils découvrent plein de petits bonshommes comme ils aiment, comme ceux qui courent dans les canalisations, un petit seau à la main, pour nous alimenter en eau quand nous ouvrons le robinet (Marine, si tu me lis, bisous, bisous...) !
Et comme ils les aiment d'amour, ils retiennent leurs noms et leurs chants, jour après jour, et ils arrivent à l'école chaque matin pleins d'espoir de découvrir encore un ami supplémentaire à aimer, à chérir, à dorloter, bisous, bisous...
Dès qu'il y a au moins une consonne, on présente les « carambolages » de cette Consonne avec les Voyelles en bruitant et faisant bruiter par les enfants. Les bébés-lunes sont ravis, ils s'esclaffent de plaisir et hurlent plus fort que tout le monde !
chhhhaaa ! chhiiii ! rrrooo ! mmmuu !
Tout de suite après, on transforme tout ça en lettres, en syllabes et en mots, parce que oh ! on n'est pas des bébés-lunes, hein, on est des grands !... et on les lit ensemble et on explique ensemble, même les bébés-lunes qui ont arrêté de tournicoter leur mèche de cheveux sur leur index gauche et de sucer leur pouce droit.
ch - m - r - a - o - i - u
cha - cho - chu - chi - ra - ro - ru - ri - ma - mo - mu - mi
le chat - la morue - moche - riche - ami - momie - la ruche - Mamie a ri. - Marie rame. - Rémi lâche la rame.
L'épisode Alphas a duré 5 à 10 minutes tout au plus au cours de la séance et les Alphas ont joué leur rôle de "motivateurs" tout aussi bien que si nous avions consacré plusieurs jours d'affilée à s'efforcer de rendre appétent ce qui l'est déjà par nature et à enfourner dans la mémoire des élèves 27 références d'un coup au lieu de procéder logiquement pas à pas.
Nos Alphas sortiront ainsi tous les deux jours, chaque jour un peu plus nombreux. Bientôt, ils pourront être complétés par la boîte du loto des Alphas grâce à laquelle, les bébés-lunes comme les autres pourront s'entraîner à encoder des mots. Bientôt nous afficherons au mur l'affiche de tous les Alphas qu'on connaît... « Tout ça, maîtresse ! T'as vu, y'en a beaucoup, hein ? On peut les compter, dis, on peut ? »
Alors, un jour, peut-être même avant d'avoir fait connaissance avec toute la tribu des Consonnes Alphas, toute la classe apprendra que Monsieur O et Mademoiselle U jouent au loup, l'un faisant la tête et l'autre les oreilles et crient : « Ouuuuuuh ! Ouuuuuh » et ce sera le début d'une autre grande aventure, celle des « mariages d'Alphas » (attention, âmes sensibles s'abstenir, il y a des couples à trois et même à quatre ou cinq chez les Alphas) et des « blagues d'Alphas » (savez-vous par exemple que lorsque le Cornichon rencontre Madame E, Madame I ou Monsieur Y, il se prend pour un Serpent ?) !
Et tout le monde retiendra, même les bébés-lunes, qui, pour certains, ont bien grandi, que le Gulu joue au Jet d'eau quand il rencontre Madame I, Madame E ou Monsieur Y, sauf quand Mademoiselle U s'interpose entre eux, ou que le Nez enrhume Monsieur A qui parle du nez et chante « ã ! ã ! »[2].
Personnellement, je n'aime pas du tout les histoires inventées par les auteurs du conte, car je les trouve trop alambiquées, et j'ai inventé les miennes en m'inspirant fortement des explications de C. Silvestre de Sacy et S. Borel-Maisonny dans les notes de bas de page de Bien Lire et Aimer Lire, pour ne pas perdre le côté « orthophonique » du procédé.
Cette méthode est formidable, vraiment formidable. Vraiment. Je l'affirme haut et fort.
Le seul gros problème que j'ai rencontré en utilisant ces petits personnages (couplés à une méthode de lecture graphémique et complétés par les suggestions de S. Borel Maisonny), c'est qu'ils apprennent à lire à beaucoup, beaucoup d'enfants, même à des petits bébés-lunes, très, très petits dans leur tête, et que la « comprenette », hélas, ne suit pas toujours.
Je me suis ainsi retrouvée une ou deux fois au CE1 avec des déchiffreurs, excellents, qui peinaient à comprendre ce qu'ils lisaient, en mathématiques notamment.
Les lectures littéraires, les albums pour enfants, les contes, ça allait encore, avec un soutien bien sûr, mais la résolution de problèmes, ça ne pardonnait pas et il me fallait tout leur jouer sous leurs yeux, avec des doudous-jouets pour arriver à les intéresser et leur faire toucher du doigt la réalité de la situation...
Un camion, tu sais, un camion, vroum, vroum, vroum... transporte, tu vois, il transporte, dans sa benne, vroum, vroum vroum, ouh ! c'est lourd ! 30 sacs... des sacs, tu vois ?... des gros sacs, comme ça, un, deux, trois, quatre, cinq, six, et encore des sacs et des sacs, trente sacs ! C'est beaucoup, hein ? trente ! trente sacs... de pommes de terre... tu aimes les pommes de terre ? c'est bon, hein ? Oui, pour faire des frites...
Eh bien le camion, vroum, vroum, il transporte, ouh c'est lourd ! trente sacs de pommes de terre, des gros sacs, plein de pommes de terre pour faire des frites... de 10 kilogrammes chacun... un sac, dix kilogrammes, un autre sac, encore 10 kilogrammes, encore un autre sacs, encore 10 kilogrammes ! Trente sacs, trente fois 10 kilogrammes, une fois ici, une fois là, encore une fois là et puis là, et puis là, et puis là, etc. etc. etc. Trente fois ! Et toujours 10 kg, 10 kg là, et puis là, 10 kg, et puis là, et puis là, et puis là, etc. etc. etc. Tu as bien compris ? Tu peux me raconter le camion tout seul ?... Oui, c'est ça ! Bravo ! Génial !
La question maintenant, tu vois le point d'interrogation à la fin ? Tu me la lis, cette question? Combien pèse le chargement ? Ah oui, tiens, c'est vrai ça, combien ça fait de kilogrammes tous ces sacs de 10 kg ? Tu as une idée, toi ? Comment tu pourrais faire pour trouver tout ça très vite sans trop te fatiguer, hein ? Tu m'expliques un peu l'histoire pour voir ?...
Épuisant !... Vilains Alphas, va, qui ont appris à lire à Bébé-lune mais ne lui ont pas tiré sur la tête et les pieds pour le faire grandir en même temps !
[1] I et o dans Nino et Ana, ch et a, dans Écrire et Lire au CP.
[2] Mais pas encore o+n = [õ], ni i + n = [ɛ̃] parce que ça, ça fait carrément trop pour les bébés-lunes, on verra la semaine prochaine et puis encore la semaine d'après !