L'École Primaire comme je voulais la raconter

Voici le Rôle et les Missions qu'avaient attribués les fondateurs de l'École à celle qu'ils avaient baptisée à dessein l'école maternelle. Les citations sont extraites de Arrêté réglant l'organisation pédagogique des écoles maternelles publiques (1882).
L’école maternelle a pour but de donner aux enfants au-dessous de l’âge scolaire « les soins que réclame leur développement physique, intellectuel et moral » (décret du 2 août 1881), et de les préparer ainsi à recevoir avec fruit l’instruction primaire.
C'était donc avant tout un établissement de "soins" et de prévention. On cherchait bien déjà à offrir aux enfants que les parents inscrivaient toutes les aides qui compléteraient l'offre familiale (qui pouvait aller, lisez La Maternelle, de Léon Frapié, jusqu'à l'incurie la plus totale).
D'ailleurs, à cette époque largement antérieure aux congés payés, cette école était ouverte toute l'année pour permettre aux familles de ne pas laisser les enfants seuls du matin au soir pendant que les parents travaillent.
Mon père qui a fréquenté cette école dans les années 30 y est allé parce que ses parents travaillaient. Je suppose que sa mère, dont la mère travaillait aussi, avait dû y être inscrite elle aussi.
Il ne s'agissait pas d'un milieu particulièrement toxique mais simplement d'une population ouvrière citadine qui ne disposait pas d'autre mode de garde pour ses enfants de deux à six ou sept ans puisque, dans ses débuts, jusqu'en 1910 à peu près, les enfants inscrits en maternelle ne rejoignaient l'école primaire que vers sept ans, où ils intégraient le cours élémentaire.
Le cours préparatoire était réservé aux enfants qui découvraient l'école et avaient besoin d'une "formation accélérée" pour recevoir avec fruit l’instruction primaire.
L’école maternelle n’est pas une école au sens ordinaire du mot : elle forme le passage de la famille à l’école, elle garde la douceur affectueuse et indulgente de la famille, en même temps qu’elle initie au travail et à la régularité de l’école.
Pas d'allusion aux parents déficients ni aux familles harmonieuses là-dedans non plus. Juste un rôle de relais et une allusion à la manière dont doit s'effectuer le passage de témoin entre la famille, reconnue comme douce, affectueuse et indulgente, et l'école qui commence à initier au travail scolaire régulier et appliqué.
Le succès de la directrice d’école maternelle ne se juge donc pas essentiellement par la somme des connaissances communiquées, par le niveau qu’atteint l’enseignement, par le nombre et la durée des leçons, mais plutôt par l’ensemble des bonnes influences auxquelles l’enfant est soumis, par le plaisir qu’on lui fait prendre à l’école, par les habitudes d’ordre, de propreté, de politesse, d’attention, d’obéissance, d’activité intellectuelle qu’il doit y contracter pour ainsi dire en jouant.
Bonnes influences, habitudes, activité intellectuelle par le jeu et le plaisir. Encore rien sur les familles déficientes, harmonieuses ou abandonniques. Juste un complément éducatif offert six heures par jour aux enfants qui y sont inscrits.
Le but à atteindre, en tenant compte des diversités de tempérament, de la précocité des uns, de la lenteur des autres, ce n’est pas de les faire tous parvenir à tel ou tel degré de savoir en lecture, en écriture, en calcul, c’est qu’ils sachent bien le peu qu’ils sauront, c’est qu’ils aiment leurs tâches, leurs jeux, leurs leçons de toute sorte, c’est surtout qu’ils n’aient pas pris en dégoût ces premiers exercices scolaires qui seraient si vite rebutants, si la patience, l’enjouement, l’affection ingénieuse de la maîtresse ne trouvaient le moyen de les varier, de les égayer, d‘en tirer ou d’y attacher quelque plaisir pour l’enfant.
Pas d'élevage là-dedans. Du jeu, de la patience, de l'enjouement, de l'affection ingénieuse, prodigués par un personnel rémunéré dont le rôle n'est pas de se substituer à la famille mais d'en compléter l'action.
Pour certains enfants ce seront les coins-jeux, parce qu'à la maison, ils n'ont ni frère ni sœur prêts à dévorer à belles dents le chandwiche à la banane et au kechop amoureusement préparé par un cuisinier avant-gardiste de trois ans. Pour d'autres, ce seront les comptines que personne ne leur chante. Pour d'autres encore, les crayons, la peinture et l'argile qui salissent, les livres que la maîtresse lit, la cour de récréation où on escalade, court, saute, grimpe, et même le vestiaire ou les toilettes, où on apprend, tout seul comme un grand, à boutonner et déboutonner ses vêtements.
Attention, je ne dis pas qu'il existe une famille déficiente et abandonnique dans laquelle les enfants ne jouent pas, ne chantent pas, ne courent pas, ne dessinent pas, n'écoutent pas d'histoires et n'apprennent pas à devenir autonomes.
Je dis bien qu'en famille, selon la sensibilité de chacun, on privilégie telle ou telle activité mais qu'il est très rare qu'on bénéficie ne serait-ce que du temps nécessaire pour offrir à son enfant toutes les stimulations auxquelles il peut avoir accès dans une structure dont le personnel est payé pour soigner les petits et rien d'autre...
Une bonne santé ; l’ouïe, la vue, le toucher déjà exercés par une suite graduée de ces petits jeux et de ces petites expériences propres à faire l’éducation des sens : des idées enfantines mais nettes et claires sur es premiers éléments de ce qui sera plus tard l’instruction primaire ; un commencement d’habitudes et de dispositions sur lesquelles l’école puisse s’appuyer pour donner plus tard un enseignement régulier ; le goût de la gymnastique, du chant, du dessin, des images, des récits ; l’empressement à écouter, à voir, à observer, à imiter, à questionner, à répondre ; une certaine faculté d’attention entretenue par la docilité, la confiance et la bonne humeur, l’intelligence éveillée enfin et l’âme ouverte à toutes les bonnes impressions morales : tels doivent être les effets et les résultats de ces premières années passées à l’école maternelle, et si l’enfant qui en sort arrive à l’école primaire avec une telle préparation, il importe peu qu’il y joigne quelques pages de plus ou de moins du syllabaire.
Voilà, c'est fini. Que ceux qui veulent y voir la main-mise de l'État sur l'enfance pour déposséder la famille de ses prérogatives soient remerciés.
Cela m'aura permis d'exposer à nouveau, mais pour la première fois sur ce blog, ce qui fut l'acte fondateur de l'École Maternelle.
Tout le monde pourra se faire son opinion en connaissance de cause et selon sa sensibilité.
Moi, j'y vois un formidable progrès par rapport au dormant dans les biberons d'antan et aux grandes sœurs privées d'enfance parce que contraintes de s'occuper des plus jeunes avant d'aller embaucher à la fabrique. J'y vois une sollicitude de l'État envers l'enfance, servie par des prescriptions louables et généreuses, empreintes d'ouverture d'esprit et de connaissance de la petite enfance.
Je n'oblige personne à y voir la même chose et je sais qu'actuellement, je suis une irrécupérable passéiste dans le domaine social.
En notre début de XXIe siècle, je reconnais qu'il est mieux vu de laisser les gens trouver seuls la solution qui alliera bonne pratique personnelle et désengagement de l'État.
Ce dernier est toujours plus vite accusé d'ingérence lorsqu'il cherche à réguler l'offre et la demande de services. Quant à ses administrés, ils sont immédiatement taxés de doux rêveurs, à l'incurie indécrottable, et raillés parce qu'ils croient encore à un État-providence auquel notre pays ne peut plus prétendre.
Je reste une "rêveuse idéaliste". Même par amitié, je ne peux faire dire à personne que, s'il faut donner des racines et des ailes à l'enfant, seule la famille peut le faire. Pas plus que je n'ai cru le Président de la République de l'époque lorsqu'il a dit que jamais l'instituteur ne remplacerait le curé, le pasteur, l'imam ou le rabbin, je ne croirai que, dans le domaine de l'élevage des tout-petits, l'école est une empêcheuse de tourner en rond qui déresponsabilise les mauvais parents qui y inscrivent leurs enfants.