L'École Primaire comme je voulais la raconter
Les nouveaux programmes de l'École Primaire insistent à raison, sur l'acquisition du vocabulaire. Ils vont même jusqu'à préciser le nombre de « corpus » que chaque niveau d'enseignement doit avoir travaillé au cours de l'année scolaire.
De ce fait, fleurissent sur Internet toutes sortes de corpus, des plus savants aux plus décoratifs. Leur point commun est souvent leur caractère hors-sol. Le projet est de consacrer une séquence de vocabulaire à tel corpus prédéfini sur lequel on brodera au mieux quelques activités qui permettront le réemploi ponctuel de mots de la liste, le plus souvent des noms communs. Souvent, ce travail est suivi d'une évaluation rapide avant de passer au corpus suivant (10 dans l'année au CP, cela fait 2 par période, il ne faut pas traîner).
Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si nos élèves avaient quelque part dans leur corps un micro-processeur qui leur permettrait d'être aussi performants que ChatGPT, Claude, Mistral ou Gemini. Par exemple, s'il nous suffisait de dire : « Nous avons travaillé sur les petites bêtes du jardin, la liste — réelle, elle est sur internet — « abeille, araignée, bourdon, carabe, chenille, chrysope, cloporte, coccinelle, fourmi, gecko, gendarme, grillon, iule, lézard, libellule, limace, mante religieuse, mille pattes, perce-oreille, puceron, punaise, sauterelle, scolopendre, tipule, ver de terre ; insecte, tête, thorax, abdomen, pinces, dard, antennes, ailes » a été affichée et collée dans le cahier de vocabulaire. Ensuite j'ai évalué la mémorisation de cette liste grâce à un questionnaire ciblé et dorénavant, pour les siècles des siècles, mes jeunes apprenants utiliseront à bon escient aussi bien abeille que tipule, coccinelle que scolopendre, ver de terre que thorax ou abdomen. » pour qu'automatiquement ce vœu soit exaucé !
Ce serait tellement beau que le métier d'enseignant, en maternelle comme en élémentaire, s'en verrait complètement bouleversé. Nous pourrions scolariser les enfants dès l'âge d'un an, les réunir par groupes de cent dans une grande salle devant un écran relié à un ordinateur dirigé à distance par un manipulateur recruté à Pas-Cher, ce un pays lointain où les salaires sont avantageux pour l'employeur, leur apprendre à lire dès la Petite Section, les transformer en puits de sciences qui recracheraient leurs connaissances par cœur au moindre clic de souris sur l'onglet adéquat...
Seulement, voilà, il y a un hic ! Un gros hic... Les jeunes humains n'ont pas, pour le moment, l'onglet adéquat ! Peut-être vaut-il mieux, en attendant la greffe de cet onglet, faire le pari de la tête bien faite plutôt que celui de la tête bien pleine (j'ai failli écrire « farcie » mais il paraît que je suis trop caustique).
Le vocabulaire, à l'école, ce devrait être tout le temps : du moment où l'on passe le portail le matin à celui où le passe dans l'autre sens le soir... Qu'un enfant soit en train de suspendre son duffle-coat par le col à la patère ou sur le point de calculer l'aire du triangle équilatéral en utilisant la formule étudiée l'avant-veille pendant l'horaire de géométrie-mesures, il entend, écoute, apprend, restitue un vocabulaire riche et précis qu'il pourra réutiliser à de nombreuses reprises dans sa vie. Qu'il écoute ou lise un conte de Grimm ou de Perrault et le voilà en train d'engranger des formes verbales du passé simple qu'il n'aurait jamais rencontrées ailleurs. Qu'il ait la chance d'être dans une classe où l'on prend le temps de faire de l'histoire, de la géographie, des sciences, de l'éducation physique, de la musique, des arts plastiques, de l'éducation civique et morale et ce sont des dizaines, des centaines, des milliers de mots supplémentaires qu'il rencontre, utilise, retrouve ailleurs, associe à d'autres par des liens de famille ou de fabrication et finalement mémorise pour de bon et, sauf anicroche, pour toujours.
Comme c'est une compétence on ne peut plus transversale, qui amène à des milliers de découvertes, et qui s'enrichit d'autant plus qu'on y consacre du temps, je n'ai longtemps pas vu comment satisfaire la hiérarchie qui a écrit là, dans les programmes, qu'il fallait « faire » x « corpus » dans l'année...
Sur internet, nous voyons de tout, de la fiche bien décorée que l'on colle dans le cahier de leçons et qu'on apprend par cœur pour l'évaluation de mardi matin jusqu'aux murs de mots qui recouvrent peu à peu les parois de la classe. L'une va disparaître, cachée par la suivante, les autres resteront présents à la vue des élèves, ce qui est déjà un énorme avantage, mais vont vite tout couvrir du sol au plafond si nous nous en tenons à notre programme « Le vocabulaire, c'est partout et tout le temps ».
L'outil — collectif, vous savez que je suis une adepte du collectif, ce n'est pas pour rien qu'on a inventé les salles de classe — que je vous propose de mettre en place, c'est le
Un cahier 24x32 par exemple, ou même un peu plus grand si l'on trouve (ou que l'on fabrique). Sa grande taille permettra de rajouter des mots à une liste pour la compléter après coup. Elle permettra aussi d'y mettre beaucoup d'illustrations, surtout tant que les enfants ne savent pas bien lire. Le fait de ne pas savoir écrire ne sera un handicap pour personne puisqu'il n'y a qu'un cahier dans la classe et que c'est l'enseignant·e qui écrit dessus.
Chacune de ses doubles pages sera consacré à un thème (un corpus) et un seul. Son titre sera écrit en gros en haut de la double page au moment où un ou plusieurs mots émergent dans la conversation.
Le déclencheur, dans l'exemple choisi, est la lecture offerte de la première double page de L'Afrique de Zigomar, de P. Corentin, à L'École des Loisirs, dans une classe de GS-CP-CE1.
En observant les deux premières illustrations, avant lecture du texte, les élèves parlaient de maman souris et de bébé souris. Comme le texte parlait d'une souris et son souriceau, l'enseignant·e leur a demandé s'ils connaissaient le nom du bébé souris et ce travail a donné naissance à cette nouvelle double page consacrée aux Animaux d'Europe sur laquelle nous avons écrit ensemble les mots souris et souriceau...
La lecture de l'album nous a amenés à compléter la liste des animaux. Le merle, sa femelle la merlette et son petit le merleau, et puis les oiseaux migrateurs : l'hirondelle, le coucou, la cigogne, et l'oie qui est arrivée après coup et qui a été ajoutée en-dessous,
Un autre jour, alors que nous parlions en mathématiques de mots terminés par le suffixe -tion,
un élève nous a rappelé les oiseaux migrateurs qui effectuent une migration et nous avons tourné les pages pour compléter la ligne que nous avions écrite par ce nouveau nom.
La relecture de la première double page, le lendemain, nous a amenés à nous intéresser au mot insectivore que nous avons rapproché du mot insecte, que tous les enfants connaissaient.
Sachant que d'autres noms d'animaux seraient relevés au cours de la lecture, nous avons laissé un large blanc sous notre première ligne, avant de récapituler tous les adjectifs obtenus grâce au nom d'un régime alimentaire suivi du suffixe -vore, qui nous a évoqué le verbe dévorer, lui-même suivi un autre jour, pendant une leçon de sciences de différents verbes relatifs à l'action de manger chez les animaux...
À la suite de cette leçon, nous nous sommes intéressés à notre régime à nous, les humains. Le mot omnivore moins transparent que les autres, a été expliqué, avec une référence au latin, la langue ancienne sur laquelle notre langue a été construite (la leçon d'histoire sur l'Europe romaine nous a bien aidés) . Nous en avons profité pour compléter notre double page :
Tout au long de l'album, nous avons continué à noter les noms d'animaux d'Europe cités dans le texte. Ils nous ont permis d'aller plus loin lors de leçons de sciences, de géographie, d'histoire et d'apprendre d'autres mots : des noms d'animaux des forêts et montagnes d'Europe, des termes savants tels que ruminant, prédateur, grainetier et graineterie. Ces derniers nous mèneront sans doute un jour, peut-être lorsque les CP étudieront les graphies er, ier à commencer une nouvelle double page — excusez-moi, un nouveau corpus devrais-je dire — sur les métiers et les rayons de supermarché (remplaçants des boutiques des siècles précédents pour nos élèves du 21e siècle).
Nous avons appris un poème de Jean-Pierre Valloton, poète contemporain suisse, intitulé Souris grise et Souriceau et nous avons ajouté à la première ligne les noms rat, rate et raton, ainsi que les expressions rat d'égout et rat musqué...
Parallèlement à cette double page, nous avons commencé à remplir d'autres pages : celle des Nombres et calculs en mathématiques, celle sur le Corps humain, grâce aux exercices de Gym des doigts, de Posture et de Tenue du crayon de nos cahiers d'écriture, et tant d'autres, les unes encore presque vides et les autres déjà bien remplies...
Comme il reste exposé en classe sur un meuble ou un pupitre à hauteur d'enfant, chaque jour pendant leurs temps libres, les enfants s'en emparent pour le feuilleter, proposer des illustrations qu'ils ont réalisées ou collectées pour le rendre plus accessible à la lecture, en lire quelques mots, demander pourquoi nous n'avons pas inscrit tel nom, tel verbe, tel adjectif, ...
L'année scolaire commence juste, nous aurons largement le temps de les compléter et d'en ajouter, simplement en nous intéressant à tout ce qui est digne d'intérêt pour un enfant de 5 à 7 ans, en classe comme dans la cour, dans la rue ou dans le parc voisin, dans la bibliothèque ou au supermarché, dans les histoires qu'ils lisent ou que nous leur lisons, les chants et les poèmes qu'ils apprennent, les jeux, les films, les émissions qu'ils voient, ad libitum.