L'École Primaire comme je voulais la raconter
Depuis quelques années (c'est très récent), les enfants de maternelle doivent absolument quitter les murs de cette auguste institution française en connaissant « leurs » lettres. C'est-à-dire, les nôtres, celles que nous utilisons, nous, pour écrire ou lire ce message et tant d'autres.
Eux, ils doivent juste les reconnaître. Et ils n'y arrivent pas très bien. Nous pourrions même dire qu'ils y arrivent mal puisque c'est l'item le moins réussi de tous ceux évalués lors des évaluations nationales de début de CP . Rendez-vous compte, en 2025, selon les données officielles, entre 47,1% et 73,4% d'enfants étaient au-dessus du seuil de réussite, ce qui mathématiquement, nous apprend qu'entre 52,9% et 26,6% d'enfants se retrouvaient sous le seuil acceptable. Ce qui nous fait plus de la moitié à près du tiers des enfants en échec total ou partiel sur cette compétence apparemment simple.
Et si c'était normal ? Et si l'erreur venait, encore une fois, d'en haut et non pas d'en bas ? Et si les victimes étaient encore une fois non seulement les élèves mais aussi leurs enseignants, chargés de leur enseigner des concepts bien trop compliqués pour eux ?
Laissons parler le Renard du Petit Prince : « Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je m'ennuie donc un peu. Mais, si tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous terre. Le tien m'appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde! Tu vois, là-bas, les champs de blé? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c'est triste! Mais tu as des cheveux couleur d'or. Alors ce sera merveilleux quand tu m'auras apprivoisé! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j'aimerai le bruit du vent dans le blé... »
Nos élèves de Petite, Moyenne ou Grande Section sont comme le Renard du Petit Prince. Comme ils ne mangent pas de ce pain-là, le blé pour eux est inutile ! Pourquoi apprendraient-ils par cœur 78 symboles qui ne leur servent à rien ? Apprenons-nous les lettres grecques, arabes, cyrilliques, hébraïques si nous n'avons pas l'intention de nous en servir pour coder du grec, de l'arabe, du russe ou de l'hébreu ?
« Seulement, voilà, Madame Double Casquette, il y a un problème, me direz-vous. Ces fichues évaluations nous obligent à servir et resservir ces grains de blé à nos petits renardeaux année après année, mois après mois, semaine après semaine et même jour après jour ! Sinon, ce serait encore pire et le taux d'échec avoisinerait les 100 % ! »
Je demande à voir... Il est bien possible que, si nous leur fichions la paix avec ça, au moins en PS et MS, et même au début de la GS, ce soit le contraire. Et que nous avoisinions des taux de réussite proches de 100 %.
« Il n'empêche qu'en attendant, nous devons le faire, Madame Double Casquette... Sinon, nous aurons tous ces grands pontes dont vous parliez plus haut qui nous tomberaient sur le dos et nous accuseraient de tous les maux. »
Vous avez raison. C'est tellement plus pratique d'accuser les sous-fifres lorsqu'on a joué aux apprentis-sorciers plutôt que de se remettre en question. Pourtant, ce serait simple, il leur suffirait de relire la phrase de François Rabelais et de se l'appliquer à eux-mêmes dans un premier temps et aux élèves dans un second temps.
Ils on voulu trouver autre chose après des années de bains d'écrits qui n'avançaient à rien et qui accentuaient l’écart entre élèves d’origine très favorisée et très défavorisée au lieu de le réduire. Ce qui en soit était fort louable.
Ils se sont dit que c'était pourtant simple et qu'il suffisait de commencer par le commencement. Ils sont tous tombés d'accord sur le fait que le commencement, c'était la lettre (sauf que non, pas du tout ! Si on prend conscience de ce qui s'est passé, millénaire après millénaire, ce n'était pas ça. Au commencement était l'image, pas la lettre..., mais ça, c'est une autre histoire).
Et c'est là qu'intervient la ruine de l'âme. Vous avez voulu considérer les enfants comme des machines à apprendre que vous alliez câbler pour réussir, en leur serinant les données pertinentes de rang 1 : les lettres. Une fois ces données pertinentes acquises, ils allaient apprendre à s'en servir pour lire et écrire, aussi bien que nous, sans aucune difficulté. Et, les faits sont têtus :
ça... ne... fonctionne... pas... !
Il faut croire que nos petits disques durs sur papattes sont moins faciles à câbler que ce que semblent prouver les électrodes et que nous nous ruinons l'âme à vouloir partir d'une abstraction pour leur faciliter un jour l'accès au concret.
Mais il faut revenir au sens premier de la phrase de Rabelais. Une fois ce sens retrouvé, tout devient limpide. Un simple dictionnaire français de la Renaissance / français moderne suffit.
Science (nom féminin) : connaissance, savoir
Conscience (nom féminin) : compréhension
Âme (nom féminin) : cerveau
D'où la traduction de cette maxime :
Les connaissances incomprises, ça ne reste pas droit dans le cerveau !
d'où cette incapacité d'un tiers à la moitié de nos élèves à profiter de ces trois années d'enseignement pour retenir 78 malheureux symboles alors que, dans le même temps, ils ont appris des centaines, et peut-être même des milliers de mots, des centaines de gestes et d'habiletés, des dizaines de comportements sociaux, et bien d'autres choses encore...
La raison voudrait donc qu'on arrête d'évaluer cette compétence et qu'on revienne à ce qui s'est toujours passé à l'école maternelle : acculturer les enfants, leur donner les prérequis physiques, sociaux et cognitifs pour que leur première journée de CP se passe le mieux possible et qu'ils en ressortent le soir capables de relire leur page de lecture à leurs parents.
« Oui mais, Madame Double Casquette, vous oubliez les directives programmatiques, me direz-vous encore. »
Et je vous répondrai que vous pouvez les rendre moins néfastes en les rendant intéressantes et donc intelligibles, tranquillement, au rythme des enfants sans vous (et les) affoler.
Les enfants ne sauront peut-être pas reconnaître les trois séries de 26 caractères en sortant de la PS, mais ils auront vu des exemples des trois alphabets et sauront à quoi ils servent.
Nous pouvons reprendre tout le matériel mis à disposition des enfants de Petite Section. Comme ils sont plus grands et souvent un peu plus intéressés, nous pouvons commencer à aller un peu plus loin.
Quel meilleur endroit que les livres pour donner envie aux enfants de s'intéresser aux petits gribouillis noirs qui décorent d'une manière étrange quasiment tous les livres ?
Cela pourra être grâce à un livre sans texte par exemple, qui poussera les enfants à s'interroger sur les raisons de cette absence de textes, de mots, de lettres...
Cela pourra aussi être parce qu'au détour d'une page, une lettre — et une seule, je ne parle pas d'abécédaires — prend tout à coup une importance capitale :
Ainsi, la lettre commencerait à prendre son statut réel (qui n'est en aucun cas, celui de sujet d'apprentissage par cœur à reconnaître impérativement avant d'avoir le droit d'apprendre à lire), celui de signe graphique disposé dans un ordre conventionnel, qui sert à transcrire les sons (phonèmes, voyelles et consonnes) d'une langue.
Les personnes qui sont sur le dos du dinosaure qui sort de sous la terre crient
aaaaaaaaaah !
car ils ont très peur de ce qui leur arrive.
En renouvelant ce contact fortuit aussi souvent que possible, pour chaque livre que nous lisons (ou presque), nos élèves mémoriseront beaucoup mieux les lettres qui leur causent pour le moment tant de sueur et tant de larmes... ou tout du moins tant d'incompréhension !
Tant et si bien que c'est d'eux-mêmes qu'ils nous diront en montrant leur autocollant
« Ça, c'est le P de la Pat' Patrouille ! Comme dans le nom de Prune ! »
En fin d'année, ils connaîtront presque tous quelques lettres, soit en majuscules, soit en minuscules scriptes et même quelques-unes d'entre elles en minuscules cursives si, au lieu de nous polariser sur la capacité à reproduire les capitales, nous nous sommes plutôt appliqué·e·s à faire évoluer chez eux le geste du gribouillage en geste de la boucle, puis en geste de la pointe et l'œil de lynx et la demi-pomme en geste initiant les lettres c, o et a...
C'est à ce niveau, et seulement à celui-là, que nous pourrons consacrer quelques minutes chaque jour à l'apprentissage patient (et inutile, à ce stade de l'apprentissage de la langue écrite, une fois sorti des évaluations nationales) des noms des 26 lettres de l'alphabet, dans leurs trois écritures — ou quatre, d'ailleurs.
Il nous suffira d'être immuables dans nos exercices pour que chaque semaine, nous abordions le nom et les représentations graphiques d'une des 26 lettres de l'alphabet, en plus des exercices vivants que nous menions déjà en PS et en MS et de ceux qui les mèneront de façon beaucoup plus certaines vers les premiers exercices d'écriture-lecture avant la fin de l'année scolaire.
Si bien qu'en fin de Période 1, nos élèves connaîtront 6 lettres et qu'il n'en restera plus que 20 à mémoriser en 30 semaines !
Cela nous donnera l'occasion de finir cet apprentissage tranquillement bien avant la fin d'année tout en leur ayant donner l'occasion d'apprendre, en plus de cet exercice fort peu intéressant :
Choisissez plutôt de leur faire découvrir une à une les lettres de l'alphabet par ordre de fréquence que par ordre alphabétique. Cela donnera à peu près :
e ; a ; i ; s ; n ; r ; t ; o ; l ; u ; d ; c ; m ; p ; g ; b ; v ; h ; f ; q ; y ; x ; j ; k ; w ; z (selon Wikipédia, en enlevant les lettres accentuées)
Cela vous permettra de faire le lien entre l'apprentissage bête et borné du nom des lettres, les mots qu'ils rencontrent fréquemment (prénoms, date, panneaux, ...), ce qu'ils apprennent peu à peu à écrire en cursive, bien avant la fin de l'année et l'apprentissage de la 26e lettre.