L'École Primaire comme je voulais la raconter
Nous venons de dépasser le milieu de l'année scolaire. Il est temps désormais de se préoccuper de la prochaine année scolaire. Comment nos élèves s'adapteront-ils à un nouveau système, de nouvelles « valeurs sûres », une nouvelle façon d'aborder les choses ?
Je peux difficilement parler de ce qui se passera dans la classe de l'école d'à côté ou encore dans les quatre ou cinq CP d'une de ces usines à gamins où des IEN omnipotents décident pour les titulaires quels manuels, quelles méthodes, quelle pédagogie il convient d'employer. Je peux simplement déplorer que les collègues et leurs syndicats n'aient pas su voir arriver ces dérives dictatoriales et y faire barrage en amont, en se battant pied à pied.
La seule chose que je peux faire, dans cet article que j'espère court, c'est vous exposer ce qu'une ou un collègue qui a choisi Nino et Ana attendrait de ses élèves, uniquement dans le cadre de cette méthode. Vous allez voir, c'est très simple.
Oui, je sais, 30, c'est beaucoup trop mais j'ai voulu coller à la réalité de tous les terrains. Revenons à nos habitudes. Il y en a peu mais elles facilitent la vie de tous les instants et particulièrement celle des quatre moments quotidiens de lecture et d'écriture exposés dans les guides (et bientôt le guide) qui accompagnent la méthode.
--> s'asseoir les uns à côté des autres sans se bousculer ni papoter avec ses voisins et voisines pendant toute la durée du regroupement
--> regarder une personne qui, face au groupe, présente un objet ou une illustration
--> écouter ce qu'elle dit
--> participer à un dialogue collectif : s'exprimer à son tour, écouter le discours des autres et enfin, compétence encore en cours d'acquisition avant 6 ou 7 ans, rebondir sur les propos d'un tiers pour faire avancer le débat
--> se tenir à sa tâche sans s'éparpiller
--> respecter les consignes données en amont et répétées pendant l'exercice
--> être capable de s'occuper calmement lorsqu'on a été plus rapide que ses camarades
--> pouvoir répéter plusieurs fois une articulation difficile pour en améliorer la prononciation (exemple : pe re pour l'articulation pr prononcée kr)
--> arriver à garder la prononciation travaillée dans quelques mots la contenant (exemple : une pe-romenade, ape-rès, pe-résent, appe-rendre, ...)
Comme les erreurs syntaxiques varient selon les régions et les secteurs, il m'est difficiles de faire une liste. En gros, l'enfant doit être capable de raconter un événement de manière intelligible par des phrases peut-être courtes mais correctement agencées.
Même remarque. Attention, j'ai bien dit dans son discours. Des enfants qui ont appris à réciter comme des perroquets biceps, avant-bras, mollet, tibia mais qui, pour cause, ne les emploient jamais dans leur discours, c'est beaucoup moins utile qu'un enfant qui est capable de dire, éventuellement avec quelques relances de la part de l'adulte : « Hier, mon grand frère était sur sa trottinette électrique. Il est arrivé trop vite au feu rouge. Il n'a (a) pas pu freiner. Une voiture lui est rentrée dedans. Il avait mal à sa jambe. Alors les pompiers sont venus. Ils l'ont emmené à l'hôpital. Il pleurait parce qu'il avait mal. Les pompiers ont appelé ma maman. Elle est vite venue. Le docteur lui a mis un plâtre parce qu'il a un os cassé. »
--> le crayon, la craie, le stylo feutre, etc.
--> la gomme
--> les ciseaux pour pouvoir par exemple découper des étiquettes ou les petits personnages grammaticaux
--> la colle
--> la règle
Les enfants vont avoir besoin de montrer très vite qu'ils ont compris un discours écrit. Pour être sûr que chacun a lu le message et l'a compris, le plus simple est de leur demander de l'illustrer. Dès le deuxième jour de classe, par exemple, ils copieront le nom Nino et devront illustrer ce très court texte. Quelques jours plus tard, ils devront traduire le texte Allô Noa ? Allô Ana ? par un dessin représentant les deux enfants face à face, un téléphone contre l'oreille et s'interrogeant mutuellement. Cette compétence du dessin représentatif est totalement indispensable à l'évaluation de la compréhension de textes.
C'est par l'écriture que l'enfant entre le plus facilement dans la lecture. Si un des programmes centraux de la classe de GS est le programme d'écriture cursive, et particulièrement sa partie préparatoire, les enfants apprendront les rudiments du décodage grâce à la progression d'encodage.
L'année de maternelle est déjà très largement entamée dans ce domaine. Ils doivent avoir accompli tout le travail préparatoire :
--> assouplissements et musculation des doigts, grâce à des exercices quotidiens de gym des doigts
--> tenue du crayon
--> déplacer son avant-bras de gauche à droite sans dévier
--> tracés du rond dans le sens anti-horaire et du trait vertical
--> gribouiller et colorier sans bouger le poignet
--> faire tourner ses doigts sur place et en avançant pour tracer des ronds et des boucles
--> tracer des petites et grandes boucles
--> tracer des petites et grands pointes
--> tracer des demi-ronds grâce au saut du crayon
--> tracer des ponts bien collés
Et il serait vraiment bien que, désormais, ils aient déjà entamé l'apprentissage de l'écriture des lettres sur un cahier seyes 3 mm
--> individuellement par familles de gestes (e, l ; i, u, t ; c, a, o ; ...)
--> enchaînées les unes aux autres pour écrire des mots qu'ils sauront décoder
Si cette dernière partie du programme préparatoire à la classe de CP a vraiment pu être entreprise, le passage chez les grands ne sera qu'une formalité.
Que doit-il savoir lorsqu'il accueille ces nouveaux élèves ?
Le verbe vivre est indispensable. Aucune affiche, même très richement illustrée, aucun album, même choisi avec soin dans la liste conçue lors d'une constellation, aucun suivi extérieur ne remplacera jamais l'attention de tous les instants et les multiples répétitions qui jalonneront chaque journée de classe. Avec certains, ce sera plus long et plus difficile qu'avec d'autres mais pour eux, cette partie de la préparation au passage à l'école élémentaire est encore plus importante que pour leurs camarades. Pas d'apprentissage de la lecture, de l'écriture, du comptage et du calcul lorsqu'on ne sait pas faire preuve d'attention et de concentration au moins trois à cinq minutes sur la même activité.
Pour cela, il faut cependant être raisonnable. Il est évident que le chahut naîtra forcément de l'ennui et du besoin de mouvement si la présentation des ateliers du matin ou la rédaction de la liste des responsabilités durent jusqu'à des 45 minutes assis sur un banc, à se faire ... suer copieusement pendant que Maîtresse Paillettes s'amuse avec ses feutres de couleur.
Pour mémoire, un enfant de 5 à 6 ans préfère nettement se rassembler avec tous ses camarades pour :
--> jouer (jeu sportif, jeu collectif au tableau, expression corporelle, rythmes frappés, petites percussions, virelangues, gym des doigts, ...)
--> écouter une histoire et échanger autour de ses personnages et ses événements (il aime moins faire semblant de s'intéresser à un vocabulaire qu'il n'emploiera plus jamais)
--> observer une illustration, un objet, des plantes, un dessin animé, une figure à reproduire, une lettre, un mot, une phrase écrite, ...
--> écrire ensemble des mots, des phrases qui serviront à communiquer avec des absents (familles, amis) ou à garder en mémoire des tâches à accomplir dans le cadre d'un projet
Pour mémoire aussi, à 5 ou 6 ans, rester concentré entre 10 et 20 minutes, c'est déjà très bien, et entre 20 et 30 minutes, c'est exceptionnel.
Entre 5 et 6 ans, gérer totalement seul un plan de travail hebdomadaire ou même quotidien avec interdiction de consulter l'adulte qui est occupé ailleurs, c'est un moyen de sélection aussi efficace que le concours d'entrée à Polytechnique pour des étudiants d'une vingtaine d'années. Il y a d'un côté les élus, qui sont promis à une brillante carrière, et les exclus, qui apprennent dès la maternelle qu'ils ne seront jamais des premiers de cordée.
Un travail en autonomie efficace, qui va réellement apprendre quelque chose à l'enfant, c'est avec l'adulte ou mieux, les adultes, si on a la chance d'avoir une Atsem disponible et efficace, qui :
--> passent et repassent parmi les enfants,
--> réorientent et conseillent
--> aident et encouragent
--> remotivent et calment
--> et, finalement, assistent au besoin.
Avec un travail en autonomie ainsi conçu, quasiment tous les élèves d'une classe de GS sortiront de cette année charnière entre les tout-petits et les vrais grands en satisfaisant aux exigences des quatre points ci-dessus.
Un groupe qui travaille vraiment avec l'adulte formé à l'enseignement et sa pédagogie, un autre qui travaille sur un point plus mécanique avec un adulte dont la formation l'a plutôt orienté vers des tâches plus pratiques d'accueil, d'accompagnement et d'hygiène, et tous les autres qui se retrouvent par fournées de 4 ou 5 seuls autour d'une tâche qui vise essentiellement à les occuper pour qu'ils restent calmes, c'est une organisation qui a assez vécu et qui demande vraiment à être revue.
Un enfant peut travailler en groupe, sans adulte pour chapeauter le travail, à une condition : que la tâche soit motivante et adaptée à ses capacités et surtout que l'adulte reste disponible et puisse éventuellement
--> calmer les ardeurs de certains,
--> pousser au contraire d'autres à agir et participer
--> et enfin orienter le travail vers la réflexion, l'apprentissage, la précision du geste, la conclusion intellectuelle (Exemple : « Ah oui ! j'ai compris ! C'est pour qu'on apprenne ... que tu nous as fait faire ça ! »), qui donne l'envie d'aller plus long
Et ça se travaille au moment où l'erreur est remarquée. Un enfant qui dit acrès au lieu de après doit être immédiatement encouragé, avec ses camarades si c'est au cours d'un moment collectif, à prononcer : « Pppperroquet ! P p p p p ! Ap p p p p ! Ape-rès ! Après ! ».
Un enfant qui articule ssss au lieu de chhhh sera encouragé à mettre sa langue au fond de la bouche, serrer les dents et souffler chhhhhh en associant à cette articulation le geste Borel Maisonny qu'on y associe.
Avec de tels exercices, quotidiens, qui associent le travail d'articulation, les personnages des Alphas et les gestes Borel Maisonny (ou, bientôt, les personnages et gestes que Sophie et moi sommes en train de concevoir) et l'écriture cursive décodée considérée comme une activité centrale de l'année, le travail d'écoute-écriture-lecture reçoit un appui précieux.
De tous temps, l'école maternelle a accueilli les enfants des catégories sociales les plus défavorisées. C'est même pour ces enfants, qui vivaient dans des taudis, vivaient au hasard des difficultés sociales de leurs (ou leur unique) parents et manquaient de tout qu'elle a été inventée.
Et son rôle central était tout d'abord d'accueillir avec empathie les enfants de cette extrême pauvreté, non francophone bien souvent, car issus de l'immigration ou de la ruralité où s'employaient encore des langues régionales parfois très éloignées du français (Alsacien, Basque, Breton, par exemple). De ce rôle découlait le second : leur apprendre à s'exprimer en français aussi bien que les enfants des petits et grands bourgeois qui, eux, restaient en famille jusqu'à l'année de leur entrée au CP.
Nous pouvons retrouver ce rôle, dès la TPS, en travaillant l'imprégnation à longueur de journée. Cela passe par :
--> une réappropriation de la communication collective à longueur de journée grâce à la valorisation du travail en grand groupe et en autonomie accompagnée (voir ci-dessus) : 6 heures quotidiennes d'échanges langagiers apprennent plus que quelques minutes d'atelier petits-parleurs pendant lesquelles certains sont plus attirés par les jeux de leurs camarades que par le jeu auquel les convie l'adulte
--> une exigence personnelle accrue : employer nous plutôt que on, utiliser le futur simple plutôt que le futur proche, ne pas escamoter les négations, éviter les approximations et les mots valises du style truc, machin, chose...
--> choisir des chants, des comptines, des poèmes, des albums, des fables et des contes ayant une réelle valeur littéraire plutôt qu'en fonction d'un thème auquel ils doivent coller, même s'ils n'apportent aucune valeur ajoutée à l'expression orale des enfants
Le bagage langagier, c'est exactement l'inverse des piles électriques qui ne s'usent que si l'on s'en sert : plus on s'en sert et plus il fournit d'énergie à son propriétaire !
Nous pouvons même ajouter quelques conditions supplémentaires :
--> plus les occasions de rencontrer des mots sont naturelles et plus ces mots s'installent facilement dans notre mémoire.
Nous retenons mieux des mots qui nous ont servi, vraiment, que des mots découverts un jour, dans un texte, ou, pire, juste sur une image que nous ne reverrons jamais.
Si le frère de l'enfant de tout à l'heure s'est réellement cassé le tibia, que nous avons remonté nos jambes de pantalon pour toucher notre tibia, que nous avons vu la radio du tibia de ce jeune homme, nous nous rappellerons plus facilement le mot tibia que s'il a été enseigné, comme on le ferait à Polytechnique, au cours d'une séance de vocabulaire sortie toute organisée de la magnifique boîte acquise à grand prix lors des dernières commandes de matériel scolaire
--> plus ces mots sont nombreux et plus ils nous permettent de dégager des règles de construction qui nous facilitent leur compréhension et leur mémorisation. Par exemple, si j'ai déjà rencontré les couples d'antonymes : possible, impossible - prudent, imprudent - connu, inconnu, j'aurai plus de facilité à comprendre ce que signifient les mots : imbattable, injuste, imbuvable ou même, après explications sur son antonyme : intraitable, intouchable, ...
Là aussi, les occasions naturelles de manipuler, utiliser, se perfectionner sont toujours beaucoup plus efficaces que les ateliers progressifs conçus par l'adulte et programmés tel jour de telle heure à telle heure avec protocole d'évaluation en fin de séquence.
Il vaut bien mieux proposer ces outils d'abord en exploration libre, avec des matériaux simples qui pourront être gaspillés sans remords. Cela évitera, à l'arrivée au CP, ces enfants qui manipulent librement une ardoise, une gomme ou un taille-crayon pour la première fois et qui ont besoin d'en expérimenter les propriétés, y compris les plus bizarres et les plus inappropriées : se tailler l'ongle de l'auriculaire par exemple, ou truffer sa gomme de mines de crayon artistiquement plantées sur la face réservée au gommage !
Une fois la phase de découverte passée, à nous donc de provoquer chaque jour, le besoin réel d'utiliser ces outils pour leur usage normal de manière à ce que, lorsque notre collègue de CP dira : « Sortez votre ardoise et écrivez la lettre i comme je viens de vous le montrer », il ou elle n'ait pas la moitié de sa classe qui se mette à barbouiller cet outil du quotidien de craie ou de feutre juste pour avoir la joie de le nettoyer ensuite !
En maternelle, nos enfants sont à l'aube de leur acquisition de la communication différée. Comme nos ancêtres, ils doivent franchir les étapes qui nous ont conduits là où nous sommes actuellement. Ils ont donc besoin de représenter réellement les personnes, les animaux et les objets et de les mettre en scène pour que nous comprenions leurs actions et les circonstances de celles-ci.
C'est ainsi qu'ils comprendront peu à peu que ce qui est long et compliqué à réaliser peut être remplacé d'abord par quelques symboles simples faciles à reproduire puis, enfin, par 26 symboles universels qui vont leur permettre d'échanger avec l'humanité tout entière.
Ce qui ne les empêchera pas, bien sûr, de garder le dessin pour d'autres circonstances que la bête communication du quotidien.
Un élève qui sait dessiner pour raconter quelque chose qu'il pourra dicter à l'adulte dans un premier temps puis écrire seul plus tard arrivera dans de meilleures conditions de réussite au CP qu'un autre qui saura dire que la troisième syllabe du mot cinématographe est to ou pourra réciter à l'endroit et à l'envers l'alphabet.
et même avant car son acquisition est comme un iceberg, l'essentiel est sous le niveau de la mer.
Un ou une collègue qui recevrait dans sa classe de CP Nino et Ana des élèves qui ont amplement pratiqué, avec rigueur et constance, toutes ces activités :
-> assouplissements et musculation des doigts, grâce à des exercices quotidiens de gym des doigts
--> tenue du crayon
--> déplacement de son avant-bras de gauche à droite sans dévier
--> tracés du rond dans le sens anti-horaire et du trait vertical
--> gribouillages et coloriages sans bouger le poignet
et savent :
--> faire tourner leurs doigts sur place et en avançant pour tracer des ronds et des boucles
--> tracer des petites et grandes boucles
--> tracer des petites et grands pointes
--> tracer des demi-ronds grâce au saut du crayon
--> tracer des ponts bien collés
mais qui n'ont jamais écrit de lettres à proprement parlé peut très bien dès le premier jour de classe leur faire réaliser les exercices d'écriture des lettres i et o en cursive puisqu'ils seront aptes à faire une petite pointe et placer un point juste au-dessus puis à tourner les doigts sur place pour fermer le rond et ajouter un petit bec en haut.
Et ils le feront avec beaucoup plus de facilité et d'efficacité qu'un enfant dont le bagage scriptural a été constitué d'écriture approximative, en pseudo-cursive ou pire, pseudo-capitales, de la date ou de son prénom.
Pour arriver prêt au CP, il faut :
--> être bien dans ses baskets d'écolier
--> participer à la vie de la classe en en respectant les règles
--> s'exprimer avec facilité (articulation, syntaxe, vocabulaire)
--> être habile de ses mains et avoir acquis des techniques d'utilisation du matériel scolaire de base dont le maniement du crayon
--> avoir acquis les gestes de l'écriture cursive
... et puis c'est tout parce qu'au CP, le premier jour, personne ne va demander aux enfants de lire La critique de la raison pure d'E. Kant et d'en faire un résumé écrit en 354 caractères !
Bon courage !