• Visite guidée...

    Visite guidée...

    Douze enfants (eh oui, une malade, dommage pour elle), une maîtresse, deux parents d'élèves à l'assaut du château de Grignan, en Drôme Provençale...

    En route pour la visite :

    Départ de l'école, en dehors des horaires scolaires, en voitures particulières, de manière à arriver sur les lieux avant 13 h 45. Classe transplantée, ça s'appelle. La maîtresse sera sur place aux horaires scolaires et accueillera ses élèves normalement, mais dans un autre lieu.
    Les deux parents accompagnateurs, le père de Tout-Petit-Bonhomme et la grand-mère de Kass'Andrah, feront de même et la sortie scolaire sans nuitée pourra démarrer dans les conditions imposées par l'Administration.

    Nous partons de la Place du Mail, en rang par deux, la maîtresse devant, les parents derrière. Ça papote, ça gigote, ça asticote...
    On sent bien le mois de juin, la chaleur lourde qui énerve les enfants au lieu de les accabler.
    Premier incident : Grand-Lolo refuse de donner la main à Yasameen. Je règle ça rapidement, mais bon, je m'inquiète... Ils sont chauds-bouillants, ces petits !
    Heureusement, Loubna remarque une immense plume rouge sur le beffroi.

    Visite guidée...

    Je rappelle... la marquise de Sévigné... les lettres qu'elle écrivait à sa fille... la comtesse de Grignan... le festival de la correspondance. D'ailleurs nous arrivons sur la place où se dresse sa statue... Voici la marquise, la plume d'une main, sa lettre de l'autre. "Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné", lisons-nous sur la plaque de marbre. Elle s'appelait Marie de Rabutin-Chantal parce qu'elle était noble ? Ouf, ils s'intéressent encore à quelque-chose...

    Visite guidée...


    Nous passons la première porte, petit retour sur les villages fortifiés, les doigts se lèvent, les enfants se passionnent. J'interromps, nous sommes attendus à 14 heures, pas le temps de développer.
    Deuxième incident : Loulou et Plus-Vite-Que-Son-Ombre se tiraillent par le bras et râlent parce que l'autre rouscaille du traitement pourtant amical et distrayant. À nouveau, cours d'Éducation Morale et Civique sur le vif... Mes inquiétudes s'amplifient : nous sommes trop près de la fin de l'année scolaire, les enfants sont fatigués, démotivés par la chaleur, couchés trop tard en raison des soirées d'été interminables, ils vont être infects !
    Nous passons la deuxième porte... Il y a un plan du village. Les élèves découvrent la forme ronde, la muraille qui encercle la bourgade, les différentes portes. Ils repèrent celle où nous nous trouvons et... la pigeonne qui couve sur un surplomb du bâti ! C'est reparti pour une foire aux questions-réflexions-associations-transferts !... alors qu'on nous attend, là-haut, au château du Comte de Grignan...

    Pas de charge pour la dernière grimpette avec encore deux ou trois incidents, mineurs mais quand même... Ils n'arrêtent pas de se titiller, de se moquer, de râler ! Que suis-je allée faire dans cette galère ?

    Visite guidée...

    Accueil et mise en route :

    Devant l'accueil, quelques couples de personnes âgées attendent l'ouverture des portes... Ils regardent d'un œil torve cette bande de mioches pas très policés qui ne semblent pas vraiment décidés à écouter les adultes qui les exhortent à se taire et à se calmer. Je me liquéfie intérieurement. Et il faut que j'aille payer maintenant... et que je rédige le chèque... et que l'hôtesse d'accueil imprime la facture...  et qu'elle téléphone au médiateur culturel (je me souviens, à temps, qu'on ne dit plus un guide, ouf, un impair de moins) qui va nous réceptionner sur le grand escalier derrière les gradins déjà dressés pour le spectacle de cet été.

    Là-bas, dans le coin où je les ai parqués, sous la surveillance de JY et CM, ça gigote, ça tripote les cartes postales, ça papote... Kass'Andrah, qui n'avait pas besoin d'aller aux toilettes au départ de l'école, s'est découvert une envie pressante et, comme CM le propose gentiment, Loubna et Yasameen, et puis P'tit-Lolo et puis Petit-Bonhomme et puis Jeune-Sage-Tranquille se disent qu'après tout, ils pourraient aussi profiter de la visite guidée des lieux d'aisance de ce fleuron du patrimoine historique drômois ! Ce sera non, sauf pour Kass', qui s'entend quand même chanter Manon à deux voix par sa grand-mère et la maîtresse...
    Franchement, j'aurais mieux fait d'aller me pendre le jour où j'ai demandé à l'EVS de réserver !

    Nous passons... enfin... la grande porte et le calme naît de lui-même. Quelques voix chuchotées perturbent à peine le silence :
    - C'est grand !
    - Tu as vu la statue ? Qui est-ce ?
    - Oh ! Les tapisseries !...
    - La chaise à porteurs, tu l'as vue ?...
    - Il y a une alarme, là. C'est pour les objets précieux.

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    Se situer dans l'espace :

    Un charmant jeune homme arrive. C'est notre animateur. Il s'appelle Pierre. Il nous emmène d'abord sur la grande terrasse qui domine la plaine alentour... Loubna s'approche de la rambarde qu'elle commence à escalader ! Je la tire en arrière en sermonnant et Pierre commence à interroger :
    - Connaissez-vous les points cardinaux ?
    - Non.
    - Je suis sûr que si. Alors nous allons poser la question autrement... L'endroit où il fait très froid, où il y a des pingouins, des ours blancs, des phoques...
    - Le sud !
    - Non ! Le nord ! C'est le nord.
    - Oui, voilà, le nord. Et de l'autre côté, là où il fait de plus en plus chaud, c'est... ?
    - Le sud !
    - Très bien. Ici, le sud est de ce côté, vers cette grande montagne que vous voyez là-bas... Quelqu'un connaît son nom ?
    - Oui, moi ! Le Mont Blanc ! Euh non, je me trompe toujours ! Le Mont Ventoux !
    - Oui, le Mont Ventoux... Et si nous continuons dans cette direction, nous allons rencontrer... ?
    - Une mer ! La mer Méditerranée !
    - Ah mais c'est très bien, dites donc... Vous savez beaucoup de choses. Donc, ici, nous avons le sud, vers la mer Méditerranée, là, le nord. Et là ?
    - L'est ? L'ouest ?
    - Très bien, là, l'est, avec des petites montagnes qui sont avant d'arriver aux Alpes et qui s'appellent donc...
    - Les Préalpes !
    - Et de l'autre côté, à l'ouest, que voyons-nous ?
    - Au nord-ouest, je vois les éoliennes près de Montélimar !
    - Oui, et nous ne le voyons pas mais peut-être savez-vous qu'il y a un fleuve...
    - Oui. Le Rhône !
    - Eh bien, je crois que nous savons tout. Nous allons donc entrer dans le château par une autre pièce que vous trouverez sans doute superbe.

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    Galerie des Adhémars

    Assis en rond sur l'estrade de la salle de concert, les voilà maintenant invités par Pierre à dévider le fil de l'histoire depuis avant la conquête romaine. Le festival continue :
    - A l'époque gauloise, il y avait déjà une place forte sur cette colline. Savez-vous pourquoi les places fortes étaient construites en hauteur ?
    - Oui, parce que c'était plus difficile à attaquer à cause de la pente.
    - Et aussi à cause de la vue. On voit arriver les ennemis de loin.
    - On dit aussi "les assaillants"...
    - Très bien. Et savez-vous le nom de la civilisation qui a attaqué les Celtes et conquis leurs territoires ?
    - Les Romains ?
    - Qui venaient d'où ?
    - De Rome.
    - De quel pays ?
    - L'Italie...
    - Bien. Quel fleuve suivaient-ils ?
    - Le Rhône ? Jusqu'à Lyon ?
    - Oui, c'est cela... Vous êtes décidément très fort... Passons à une autre époque... Le Moyen Âge. Savez-vous comment se nommaient les châteaux de pierre qu'on construisait alors et quel était leur rôle ?
    - Des châteaux forts !
    - Et des villes fortifiées !
    - C'était pour se réfugier quand les assaillants arrivaient !
    - Bien. Eh bien, le château où vous êtes était au départ un château fort.
    - Ça se voit bien à l'entrée. Il y a des grands murailles et des tours fortifiées...
    - Mais dedans, ils ont ouvert des fenêtres parce qu'il n'y avait plus de guerres entre seigneurs. Comme au château de Chambord.
    - Et qu'ils n'avaient plus les mêmes armes.
    - Oui, très bien. Lorsqu'ils ont découvert la poudre, ils ont commencé à construire des canons. Il y en avait de tout petits, très fins, qui avaient un joli nom...
    - Oui. Les couleuvrines ! 
    Là, notre animateur est un peu déçu... Il aurait bien aimé pouvoir le leur dire, ce joli nom : Très bien, passons donc à la salle où  nous sommes... Remarquez-vous sa forme ?

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    - C'est un rectangle très allongé.
    - À quoi pouvait servir cette salle ?
    - À manger ? À recevoir des invités ? À faire des bals ? À écouter de la musique ?
    - Oui, très bien. Mais encore ?
    - Là, sur le côté sans fenêtres, il y a deux grandes cheminées...
    - Et à côté, on dirait qu'il y a eu des portes. [Ah oui, tiens... Je n'avais pas remarqué, se dit la maîtresse in petto]
    - Oui. Lorsque le comte de Grignan a fait construire cette pièce, il y en avait d'autres derrière qui n'ont pas été rebâties et qui sont en ruine. Mais à l'époque, cette grande galerie desservait ces pièces. Comment s'appelle chez vous la pièce allongée dans laquelle vous passez pour aller dans les autres pièces ?
    - Un couloir. Là, au mur, les portraits, qui est-ce ? La dame au milieu, on dirait La Joconde...

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    - Oui, si tu veux. Elle se tient dans la même position. C'est Françoise de Grignan, la femme du comte de Grignan qui était le représentant du roi en Provence. C'était quelqu'un de très important. Et ce personnage en bas à droite ?
    - On dirait Louis XIV...
    - Oui, en effet, c'est lui. À quoi l'avez-vous reconnu ?
    - Ses cheveux...
    - Et son nez !
    - C'était un roi absolu. Après, il y a eu Louis XV, et puis Louis XVI. Et ça a fait la Révolution.
    - Oui mais revenons à notre château de Grignan, si vous le voulez bien... Nous allons changer de pièce. Suivez-moi.
    - Avant de partir, je voudrais savoir... Louis XIV, il est venu dans ce château pour se faire peindre ?
    - Non, il n'est pas venu. L'artiste a travaillé à partir d'un autre portrait.

    La chambre de Madame

    Très impressionnés, les élèves suivent leur animateur... Les grands escaliers, les tableaux au mur, les statues, les parquets, où ils martèlent un peu du pied à cause du joli bruit que ça fait, je dois l'avouer.
    Nous croisons les mêmes personnes âgées, beaucoup plus attendris que tout à l'heure à l'entrée. Mes petits anges les gratifient de jolis sourires, de Bonjour madame, pardon monsieur, merci madame...

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    Et tout continue à les passionner... Les tentures de soie, le ciel de lit et les rideaux, même le cabinet sans doute rempli d'objets précieux. Notre animateur est heureux comme un roi, les parents accompagnateurs et la maîtresse fiers comme Artaban, les visiteurs époustouflés par la culture et l'intérêt de ces enfants dont le plus jeune à 5 ans 3/4 et le plus vieux 8 ans 1/2...

    Au fil de la visite, qui durera plus d'une heure, nous n'avons pas eu un anachronisme, pas un manque d'intérêt, pas une main qui, par inadvertance, caresse un meuble, touche un vase précieux ! Même lorsqu'ils étaient assis en rond par terre sur ces parquets cirés, personne ne s'est roulé par terre, personne n'a tenté une glissade ou un léger dérapage...
    Ils étaient passionnés et auraient voulu poser des questions sur tout. Ils auraient aimé que nous nous arrêtions partout pour expliquer ici les escaliers en colimaçon

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    là, la salle consacrée aux lettres que... ah oui ! Marie de Rabutin-Chantal ! On a lu son nom sur la fontaine, en bas... envoyait à sa fille

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    Et puis encore la Cour du Puits et ses gargouilles, l'entrée monumentale ressurgie du Moyen Âge, les trois ordres de la société, les privilèges des nobles et des gens d'église, les révolutionnaires qui ont démoli le château, la chaise à porteurs qu'ils veulent voir de près... Ils étaient tout bonnement insatiables.

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    Conclusion

    Alors, maintenant, le premier qui vient me dire que, dans une classe, l'effectif n'a pas d'importance et qu'une classe à moins de quinze, ce doit être une calamité, je lui explose de rire au nez...

    Et ensuite, je vais battre ma coulpe...
    En repensant à cette sortie, le soir après l'école, je me suis rappelé les élèves de la "vieille collègue" de l'école privée qui, dans les années 1980, assistaient en même temps que nous, les jeunes collègues branchouilles des écoles publiques de la région, aux après-midis des Jeunesses Musicales ou de Connaissance du Monde.
    Je me suis souvenue de leurs réponses et de leurs questions pertinentes quel que soit le sujet abordé, de leur culture historique, géographique, scientifique.
    J'ai repensé à nos regards complices entre collègues conscients de l'importance de la nouvelle mission de l'école et de nos ricanements silencieux : "Des singes savants, sans doute !... Un enfant d'école primaire ne peut pas retenir tout ça... Ils ne comprennent pas ce qu'ils racontent, bien sûr !... Des gosses de riches élevés dans un milieu de choix auxquels l'école n'apporte rien (nous savions très bien que cela était faux, cette école recevant à l'époque une bonne partie des familles des maçons portugais venus construire les immeubles et les lotissements de la région)".
    J'ai pensé aussi à Pierre, notre animateur, qui, à plusieurs reprises, m'a demandé où nous en étions du programme d'histoire et à qui j'ai dû finalement avouer que, dans les niveaux que j'assurais, CP et CE1, il n'y avait pas de programme d'histoire ; que ce que je leur avais fait apprendre, je n'aurais pas dû ne serait-ce que l'évoquer en classe...

    Et je me suis dit qu'on se demandera éternellement pourquoi notre fin de XXe siècle et notre début de XXIe ont tout à coup décidé d'organiser un gâchis pareil... pourquoi un si grand manque de foi en l'enfance, en son intelligence, en son imagination, en ses capacités à mémoriser, à s'émerveiller, à relier entre elles des informations, des idées, des connaissances...
    Pourquoi, parce qu'ils ne pouvaient pas "tout comprendre", avait-il fallu tout à coup ne surtout plus rien leur apprendre avant de, finalement, dans les années 2000, décider qu'il allait suffire de leur présenter des vestiges épars, une fois, dans le cadre d'une "approche spiralaire" pour qu'ils arrivent à faire la synthèse de chacune des époques anciennes et qu'ils la gardent en mémoire.

    Nota Bene : Je ne me fais aucune illusion et, connaissant les enfants, je sais très bien que, si toutes les connaissances dont ces petits bouts d'hommes et de femmes ont fait preuve ne sont pas réactivées, toutes, dans les mêmes termes, enrichis sans doute, mais repris, c'est sûr, dans deux ans, trois tout au plus, tout aura disparu chez tous ceux d'entre eux qui ne sont pas des passionnés et qui évacueront toutes ces données de leur cerveau pour laisser la place disponible au Coca Cola du moment...

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  • Commentaires

    1
    Bang
    Mardi 9 Juin 2015 à 15:27

    Magnifique! 

    2
    Lundi 17 Août 2015 à 01:10

    J'ai adoré votre visite Catherine ! Et quelle conclusion...avec laquelle je suis à 100 pour cent d'accord avec vous;).

     

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    3
    Lundi 17 Août 2015 à 09:59

    Merci Natchka !

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