• Trop petits pour être obligés...

    Trop petits pour être obligés...
    Merci à Sophie Borgnet d'avoir illustré avec talent Pour une Maternelle du XXIe Siècle.

    Encore la campagne présidentielle, encore l'école. Cette fois, celle des petits, celle qui joue un rôle si important[1] dans la préparation à l'apprentissage de la lecture qu'évoquait le billet précédent.
    Celle qui permettrait l'économie des CP à 12 élèves, si elle recevait 20 élèves par classe et pas un de plus, et si elle basait ses méthodes sur plus de bon sens, plus d'accueil et d'ouverture, plus de naturel, moins d’esbroufe vers l'extérieur et par là même, moins d'obsession à « produire » vite, vite, et du beau, pour évaluer tant et plus.

    Cette école maternelle qui fut fondée naguère pour constituer une passerelle entre la famille et l'école des grands, passerelle certes riche et féconde pour l'enfant, mais encore empreinte de la « douceur affectueuse et indulgente de la famille[2]», d'aucuns voudraient la voir devenir obligatoire à partir de 3 ans.

    Encore une vraie-fausse bonne idée, selon moi ! D'abord parce que cette obligation risque d'évacuer à nouveau la scolarisation des enfants de deux ans dont les parents en font la demande alors que celle-ci peut constituer un rempart contre l'exclusion sociale pour un bon nombre de jeunes enfants aux conditions de vie précaires. Ensuite parce que, de 3 à 5 ou 6 ans, ils sont trop petits pour être obligés...

    Je hurle déjà intérieurement contre cette évaluation au berceau qui a amené celle qui aurait dû rester « la petite école » à faire rattraper le travail en retard aux absentéistes, à interdire la fréquentation à mi-temps, à lever les enfants au plus vite pour qu’ils ne perdent pas de temps à dormir en début d'après-midi, à refuser un élève en cours d’année et tant d'autres... Ce n'est pas pour militer pour encore plus strict au niveau des enfants !

    Les adultes, et surtout l'Institution, c'est différent. C'est de cette obligation-là que j'aimerais voir réaffirmée plutôt que celle qui consiste à condamner à la scolarisation obligatoire les petits enfants, déjà bien trop « obligés » selon moi par l'interprétation qui est faite des conseils donnés par le Ministère quant à une « fréquentation régulière ».
    Ce sujet me tient tant à cœur que c'est par une argumentation contre cette proposition, déjà avancée lors de la campagne des élections présidentielles de
    2007[3] que j'ai conclu le premier chapitre de Pour une Maternelle du XXIe Siècle[4]... Voici cette conclusion, je vous laisse juges.

    Ce que doit être l'École Maternelle

    L’École Maternelle doit être un lieu d’accueil, ouvert, chaleureux. Tout progrès doit y venir en son temps, par l’art de ses maîtres qui accompagnent, sollicitent, proposent, éveillent l’enfant à son rythme. Un maître de maternelle devrait ne jamais imposer de marche forcée, de progression bornée dans le temps, de cursus mensuel ou trimestriel. Sauf en fin de Grande Section, il ne devrait bien entendu jamais programmer de leçons s’emboîtant les unes aux autres selon un ordre et un rythme rigoureux, même selon des procédés actifs.

    C’est le plus librement possible que l’enfant y apprend. Il y progresse par l’activité motrice et le jeu. Il y découvre la puissance du langage et y enrichit son vocabulaire grâce à la communication entre enfants et adulte encouragée et organisée par l’enseignant. Il y affine ses sens et son habileté manuelle par la découverte et l’utilisation de matériel, de jouets, de jeux et d’outils. Il y acquiert une première culture par l’ouverture sur l’observation, les contes et récits, le calcul, le chant, l’art. Il y apprend l’expression et la communication par l’intermédiaire du dessin puis, passé l’âge de cinq ans, de l’écriture. Il y découvre la vie en société et ses usages et y parfait la maîtrise de ses comportements.

    Pour contrer les accusations dont elle a été victime, l’École Maternelle doit retrouver la souplesse d’accueil qu’on lui reproche d’avoir perdu.

    Elle peut et doit devenir ce lieu de jeu, de bonheur et d’expression libre, foisonnant de sollicitations et fourmillant d’activités. Elle doit être le havre où l’on apprend sans même s’en rendre compte et sans devoir rendre de comptes[5].

    Contrairement à ce que pensent actuellement les militants de l’obligation scolaire au sortir du berceau, elle peut et doit accueillir sans difficulté ni réserve même la petite fille qui n’est présente qu’une à deux matinées par semaine[6]. Elle peut et doit à nouveau laisser dormir Paul à la maison aussi longtemps qu’il en aura besoin. Elle peut et doit se rappeler qu’il convient qu’elle se réjouisse quand Ella est absente trois semaines, le temps d’accompagner sa maman qui se remet d’un accouchement difficile.

    À partir de ce moment-là,  on ne l’accusera plus de rigidité dans le but de lui préférer telle ou telle structure ludique payante, vendue à grands renforts de contre-publicité mensongère... Elle n’aura plus besoin de loi sur l’obligation scolaire. Les enfants qui demanderont très vite à y venir tous les jours, matin et soir, se chargeront eux-mêmes de sa promotion !

    Trop petits pour être obligés...
    Ne riez pas, c'est en chemin... Merci Sophie !

    Si quelque chose doit devenir obligatoire, ce n’est pas sa fréquentation, car les petits enfants sont trop différents les uns des autres pour se satisfaire d’un unique costume.

    Les obligations nouvelles, c’est à l’État et aux communes qu’il faut les demander.

    Et elles doivent être inscrites dans le marbre de la Loi.  Nous devons pour cela être prêts  à nous battre sur le terrain associatif, syndical et politique.

    Ce sont aux grands et non aux petits de s’adapter. C’est donc aux adultes qu’incombent les responsabilités et les obligations concernant l’accueil, l’encadrement et l’éducation des moins de sept ans. Qu’ils leur construisent de belles écoles et les petits y feront de belles choses.

    C’est à l’État que nous devons réclamer une loi d’orientation. Celle-ci rendra obligatoire la création de postes de professeurs des écoles publiques partout où cela est nécessaire. Le nombre d’élèves de moins de six ans devra atteindre une quinzaine d’enfants, dans le cas d’une création d’école. Dans une structure déjà existante, l’ouverture de classe aura lieu dès que l’effectif dépasse, même de très peu, vingt élèves par classe.

    C’est aussi l’État que nous devons contraindre à former des  professeurs[7] ayant reçu une solide instruction dans les disciplines fondamentales et culturelles ainsi qu’une information pluraliste et dénuée de parti-pris sur les méthodes pédagogiques présentes ou passées. Cette formation devra aussi assurer l’étude sérieuse et approfondie des étapes du développement physique et psychologique de l’enfant de moins de onze ans.  

    Quant à la responsabilité des communes, les familles et les professeurs des écoles applaudiraient sans doute un décret imposant l'entretien, la construction ou la réfection de classes ou d’écoles obéissant à des normes précises. Il faut exiger par la loi des salles de classe d’au moins 60 m², des salles de motricité spacieuses et bien équipées, des dortoirs et des salles de propreté attenants aux classes de petits, des cours et des jardins.

    Il serait bon que ces écoles ne puissent en aucun cas dépasser cinq à six classes dans des lieux consacrés uniquement à la scolarisation, sans confusion possible avec la garderie ou l’accueil de loisirs.
    Le personnel  communal spécialisé[8] devra y être embauché en nombre suffisant. Un par classe, à plein temps, nous semble un minimum, surtout dans les classes de tout-petits et petits. Ses statuts et ses missions auraient aussi avantage à être clairement redéfinis, tant le flou actuel nuit à une réelle coopération avec l’enseignant.

    Ces obligations-là, il faut les réinstaurer, d'urgence, car elles ont existé, si l'on veut que l'École maternelle joue à nouveau son rôle de creuset égalisateur et permette d'assurer à tous un début de scolarité plein d'espoir et de promesses.

    Dans la série « Élections Présidentielles, les vraies-fausses bonnes idées » :

    Le CP dédoublé

    L'autonomie des écoles primaires

    L'uniforme à l'école

    D'autres extraits de Pour une Maternelle du XXIe Siècle sur ce blog :

     Utile ou inutile ?

    ABCD de l'égalité

    Trop petits pour être obligés...

    Deux ans et déjà à l'école ?

    Le sommaire du livre édité :

     Pour une Maternelle du XXI Siècle : Sommaire

    Nota Bene : Si vous trouvez que 6 € de frais de port, pour un livre à 23 €, ça vous fait trop, contactez-moi directement. Je consacre une partie des droits d'auteur que je touche à payer les timbres qui vous permettront de vous procurer le livre au prix auquel vous l'achèteriez s'il était diffusé en librairie.
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    Notes :

    [1] Mais très loin de celui qui lui est attribué et dont elle évalue les acquis depuis quelques années...

    [2] Pauline Kergomard, Objet de l’école maternelle, Journal Officiel du 2 août 1882.

    [3] Par Mme Royal, si mes souvenirs sont bons.

    [4] Un livre qui gagne à être connu et que j’enverrai gracieusement à (presque) tout candidat à la présidentielle qui en fera la demande (à condition qu’il corresponde à ma définition du mot « démocrate »). Pour les collègues, parents, amis de l’École, désolée, je le paie 23 euros à l’éditeur, ce sera 23 euros.

    [5] « Plus d’évaluations en maternelles ! », voilà un slogan à défendre avec joie. [ Même la fausse-vraie évaluation des « Cahiers de Réussite » née après la publication de cet ouvrage ! ]

    [6] Car c’est ainsi qu’un jour cette petite fille réclamera d’elle-même à sa famille de venir tous les jours, même ceux où l’école est fermée !

    [7] Voir chapitre XVII.

    [8] ATSEM : Agent Territorialisé Spécialisé des Écoles Maternelles, rétribués par les Collectivités Territoriales mais sous la responsabilité du directeur d’école pendant le temps scolaire.


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  • Commentaires

    1
    griotte
    Samedi 4 Mars à 17:15

    Merci!

    2
    P.Coupon
    Samedi 4 Mars à 20:47

    Moi, j'ai vu personne qui parlait d'obligation scolaire à trois ans, cette fois-ci ?

    3
    Véronique
    Dimanche 5 Mars à 04:44

    Bonjour Catherine

    et BRAVO pour ce billet

    Véronique

     

      • Dimanche 5 Mars à 09:26

        Merci Véronique. Dommage, il ne semble pas intéresser grand monde. À croire qu'à part les hommes politiques, personne ne s'intéresse à l'obligation scolaire pour les moins de six ans.

    4
    Anne-Do
    Lundi 6 Mars à 11:32

    Triste vie pour ces bambins s'ils se retrouvent , de force, en présence permanente à l'école, avec tous ces rythmes et fonctionnements à l'encontre de leur développement naturel (" tais-toi" , quand doit éclore et s'enrichir le vocabulaire et se construire la syntaxe, " c'est l'heure d'aller aux toilettes", maitriser ses sphincters à heures fixes et imposées , " arrête de bouger", " dors!" , "réveille-toi !" ..et j'en passe...)

    L'Espagne impose cette scolarisation dès 3 ans, où est le bénéfice ?

    Anne-Do.

      • Lundi 6 Mars à 11:43

        Je pense qu'il s'agit bel et bien d'un moyen détourné de contraindre l'État et les collectivités locales de fournir une place gratuite en école maternelle à toutes les familles qui en font la demande, ce qui n'est plus vraiment automatique en France depuis quelques années (j'ai même été confrontée personnellement au cas d'une famille à laquelle on faisait des difficultés pour une inscription en école élémentaire).

        Cette mesure pourrait peut-être empêcher les refus d'inscriptions, les listes d'attente, les fermetures de classe...

    5
    Anne-Do
    Lundi 6 Mars à 15:46

    Ne serait-ce pas également une façon de soustraire l'enfant, dès son plus jeune âge, à tous ses déterminismes / influences (sociaux, familiaux, religieux) au profit de l'idéologie de l' Etat qui aurait ainsi la main-mise sur le jeune enfant 3 ans plus tôt qu'actuellement ? L'on façonne aisément un futur citoyen en le prenant à charge le plus tôt possible et en le soustrayant en même temps à l'éducation de ses parents. Je m'interroge...

      • Lundi 6 Mars à 15:56

        Certains le croient, oui. Pas moi. Je pense que c'est plus simplement une "vraie-fausse" bonne idée, très maladroite.

        La main-mise de l'État à un moment où, au contraire, on cherche à se débarrasser de tous les services publics pour réduire les coûts, je la vois pas très prégnante, sur ce coup-là.

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