• Service public, vous avez dit ?

    Service public, vous avez dit ?

    J'ai rencontré par hasard l'autre jour, au cours d'une promenade, l'employé des services techniques  d'une des communes environnantes. Nous échangeâmes quelques banalités puis, alors que je m'apprêtais à reprendre ma route et lui sa bêche, je lui lançai : « Quand tu y passeras, donne le bonjour de ma part aux copines de l'école, s'il te plaît.
    « Oui, ce sera fait... oh bah... demain !
    - Ah bon, tu sais déjà que tu y iras demain ?
    - Oh sûrement... Elles ne peuvent pas se passer de moi. Ce matin, j'y étais pour un radiateur qui ne chauffait plus et demain, ce sera sans doute autre chose. Il y a toujours un truc qui déconne, là-bas.
    - C'est un peu normal que l'école, ce soit l'endroit où tu sois le plus souvent appelé, si on y réfléchit bien.
    - Ah bon ? Et pourquoi donc ?
    - Eh bien dans le village, c'est quand même la plus grosse... entreprise (j'avais de la peine à trouver un terme qui désigne ce truc bâtard qui... mais vous verrez bien). La seule où plus d'une cinquantaine de personnes sont présentes de six à dix heures par jour, cinq jours par semaine. Quand cinquante personnes utilisent du matériel quotidiennement, il s'use plus rapidement.
    - Ah oui. Tu as raison. Je n'y avais pas pensé... Enfin, c'est une drôle d'entreprise, quand même.
    - Oui, quand j'ai dit une entreprise, c'était pour rire. C'est plutôt un ...- Ouais, parce que quand même, une entreprise, ça rapporte. Alors que là, à part coûter des sous, ça ne sert pas à grand-chose ! De toute façon, ils la fermeront tôt ou tard, cette école, et pour la commune, ce sera vraiment un poids en moins. »

    Je suis à la retraite... Et ce charmant monsieur ne vote pas dans la commune où il est employé. Je n'avais pas envie de me battre en pure perte avec quelqu'un qui considère que l'école coûte cher et qu'il vaudrait mieux essayer l'ignorance.
    J'ai dévié la conversation sur la diminution des effectifs, les emménagements récents, le fait que, dans des communes toutes proches, le nombre d'enfants allait croissant. Pour lui, à trois ou quatre kilomètres de distance, c'était dû au chômage et au vieillissement de la population. Bientôt, l'école du village ne servirait plus à rien de toute façon.

    Alors, en continuant ma promenade, j'ai pensé à cette école de la République qui dut vaincre toutes les résistances, pendant ses trente premières années... Celles des parents qui avaient besoin de la main-d'œuvre enfantine pour faire bouillir la marmite, celle des élus qui trouvaient que, malgré les aides de l'État, cela coûtait cher de condamner un terrain constructible pour bâtir, chauffer et entretenir ces "palais scolaires" en pierre de taille, celle des religieux qui voyaient d'un mauvais œil l'école sans Dieu qui se profilait puis s'affirmait.

    Elle avait néanmoins réussi à faire son trou, petit à petit, parfois avec l'aide des DDEN, bénévoles délégués par l'État, chargés de vérifier que les communes et les familles respectaient leurs devoirs quant à l'instruction des enfants.
    Si bien que finalement, les familles, les communes et même bien des cultes la vantèrent, la flattèrent, la remercièrent. En fin d'année scolaire, la distribution des prix rassemblait toute la commune, même les grincheux, autour du maire, de l'instituteur et des enfants des écoles. Tous y allaient de leur discours et un vin d'honneur clôturait la cérémonie, sous les platanes, les marronniers ou les tilleuls de la cour.
    Une fois le temps des hostilités passé, on y voyait même parfois monsieur le curé venu féliciter ses élèves du catéchisme, entraînant derrière lui, les quelques bigots du village qui tiquaient toujours un peu devant les rouges de la laïque et leur école propre à former des révolutionnaires prêts à sortir de leur condition.

    L'aisance venant, on se flatta même d'aller plus loin que le strict nécessaire. Aux salles de classe bien aérées et convenablement aménagées, on ajoutait des salles de sport, des bibliothèques bien garnies, des services de restauration scolaire, des études du soir, un patronage du jeudi et même des séances de cinéma et des arbres de Noël. Le tout rendu possible par un soutien appuyé aux œuvres laïques qui cherchaient à rendre l'école plus culturelle encore...
    Plus tard, ce furent les classes de neige. Puis celles de mer et de nature.On emmena les enfants des villes passer un mois au bon air et découvrir les joies du sport et de l'aventure.

    Les bâtiments vieillissant et les usages changeant, on rénova tout cela. On isola, on mit aux normes, on changea le mobilier, on ajouta peu à peu tous les trésors de la technologie rendus incontournables par les programmes et les habitudes scolaires.
    Avec l'aide de l'État toujours, qui finançait encore jusqu'à 80 % des travaux de construction ou de rénovation lorsque j'ai débuté, en 1986, dans l'école dont nous parlions avec mon ami, l'employé communal.
    C'était l'époque où les villages réclamaient eux aussi des classes maternelles. Ils acceptèrent pour cela de payer, sans barguigner, en plus des travaux d'aménagement indispensables, le salaire d'une ATSEM.
    Les rares personnes qui, à mots couverts, osaient dire que l'école coûtait cher se voyaient envoyer sur les roses d'un « Mais puisque c'est pour les enfants ! Rien n'est trop beau pour nos enfants puisqu'ils représentent l'avenir ! Il ne manquerait plus que la commune mégote pour eux, pauvre imbécile !... »

    Et puis, et puis... qu'a-t-il bien pu se passer pour que, sans vergogne, on ose dire à une ancienne institutrice que l'école, ma foi, ça coûte bien cher pour le peu que ça rapporte ? Pour qu'une institutrice soit obligée d'écrire une lettre ouverte dénonçant la dégradation des écoles où elle exerce ?
    Plus de DDEN pour alerter. Plus d'IEN, de DASEN, de Préfets ou de Sous-Préfets qui n'hésitent pas à réprimander et même sanctionner un maire qui ne satisferait pas à ses obligations. Presque plus de subventions pour aider à la construction, à l'entretien, et à l'aménagement des locaux...
    Et puis peut-être une école qui s'est perdue jusqu'à devenir, même dans l'esprit des familles et des élus, un lieu de loisirs, souvent coûteux ?

    Alors, lorsque tout va bien et qu'on a les moyens, offrir des balades en car, des visites, des sorties à la neige ou la mer, des intervenants sportifs et culturels, des cours de guitare sur poney, du matériel sophistiqué, des fournitures scolaires chatoyantes de couleurs, c'est un plaisir et une fierté, sans doute.
    Mais lorsque tout va mal et qu'on commence à grappiller par ci par là sur les horaires de l'employé du service postal, le papier et l'encre du secrétariat de mairie, la débroussailleuse neuve de l'employé des services techniques, les fleurs des massifs et les décorations de Noël lumineuses des rues, on finit par se dire que l'école est le plus gros... service public du village − c'était cela, le terme que je cherchais tout à l'heure – et que c'est elle qui coûte de loin le plus cher !

    Et l'on se retrouve, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, dans la situation des trente premières années de l'École Publique, Laïque, Gratuite et Obligatoire... Et au lieu de demander sa réorientation vers sa mission première, instruire, on préfère la bazarder, toute entière, arguant qu'elle coûte trop cher.

    Combien de temps encore pour que les familles à leur tour se voient contraintes de déscolariser leurs enfants et ferment la boucle en les renvoyant aux champs et à l'usine ?... Protégez-moi, s'il vous plaît, Cassandre n'arrête pas de me harceler.


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  • Commentaires

    1
    gelsomina77
    Vendredi 11 Décembre 2015 à 13:02
    Je ne sais quoi ajouter à ton bel article. Je ne pensais pas que l'on pourrait revenir à ce point en arrière...
    2
    Vendredi 11 Décembre 2015 à 15:49

    Très bel article ! 

    J'ajoute un petit point de vocabulaire sur la différence service public/institution mais je ne sais pas à quel point ces remarques sont correctes :

    - A partir du moment où on parle de "service public", on laisse ouverte la possibilité d'une privatisation de ce service. L'École laïque, gratuite et obligatoire doit plutôt être vue comme une "institution" de la République française et donc on peut alors qualifier les tentatives passées et actuelles de la détruire comme des manœuvres anti-républicaines. 

    J'essaierai de trouver une ou deux citations à ce sujet. Peut-être que cette différence est traitée dans un des articles de Mezetulle.

     

      • Vendredi 11 Décembre 2015 à 20:03

        Merci Spino pour cette importante information.

      • Normandyx
        Samedi 19 Décembre 2015 à 12:31

        si cela se trouve, bien qu'ayant passé le concours de professeur des écoles en étant instit depuis presque 20 ans, c'est pour cela que je me suis toujours défini comme "instituteur" et non professeur des écoles...sarcastic

    3
    Samedi 12 Décembre 2015 à 12:18
    Service public d’éducation ---- “Qu’est-ce qu’il y a pour votre service ?” (Denis Diderot.)
    Expression utilisée pour définir le satut du système éducatif ou sa mission.
    Le service public d’éducation est conçu en fonction des élèves .
    Définir ainsi le rôle de l’École ne va pas de soi, comme on peut en juger aux contorsions du raisonnement d’un des artisans de la modernisation du service public d’Éducation.
    "L’École est un service public particulier. D’abord l’élève n’est pas un client qui peut à lui seul définir le service attendu... parce que le but de l’éducation est que les élèves se transforment et parce qu’ils sont les acteurs de leur formation. Dans la conception française, les parents ne sont pas d’ailleurs non plus des clients d’une entreprise dont les élèves seraient des produits, l’École est au service des élèves. L’École n’est donc pas une entreprise. En outre l’École n’opère pas sur un marché concurrentiel... Le service est à définir avec ceux qui en bénéficient : élèves “au centre du système, acteurs de leur formation ; parents, dont la loi prévoit qu’ils sont aussi “ membres de la communauté éducative” : cette expression signifie que si la relation avec eux n’est pas du type fournisseur-client, elle de l’ordre du partenariat ."
    D’autres “partenaires” frappent à la porte et ont des idées plus claires de la notion de “service public d’éducation” qui ont bien compris que dans cette expression le mot “service” l’emportait sur le mot “public”.
    "L’éducation doit être considérée comme un service rendu au monde économique ."
    Petit vocabulaire de la déroute scolaire
    Ramsay, 2001
    4
    françoise
    Samedi 12 Décembre 2015 à 16:50

    "Service public, institution, je ne rentrerai pas dans ce débat. En tout cas, tout le monde aura compris que c'est "notre école" qui est danger, prête à être sabordée, vendue au plus offrant parce que certains pensent que l'instruction pour tous coûte trop cher."

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