• Racontamus, écoutatis, comprenunt (7)

    Racontamus, écoutatis, comprenunt (7)
    Merci à l'Institution Ste Marie pour cette illustration

    Nous continuons à feuilleter un livre vieux de plus de cent ans... et nous rencontrons des concepts éducatifs à la pointe de l'innovation, aux dires de certains.
    Ainsi, dès le premier paragraphe, Miss Sara Cone Bryant nous parle d'appeler à la rescousse nos capacités d'empathie, car c'est cette empathie avec les personnages du conte qui nous permettra de toucher et révéler le sentiment empathique de nos auditeurs.
    Plus tard, elle nous demande, comme certain pédopsychiatre très en vogue, de remiser notre surdose d'amour-propre de spécialiste de l'édification éducative des tout-petits, et de la remplacer par de la simplicité et du naturel venant du cœur.
    Enfin, elle nous conseille de faire en sorte que les enfants se créent des images fortes pour s'approprier l'histoire jusqu'à savoir la raconter eux-mêmes.

    Mais il y a aussi du tellement innovant que cela nous étonne, nous heurte même parfois.

    • Miss Sara Cone Bryant nous parle du mouvement très rapide d'une histoire, là où nous appuyons pesamment pendant plusieurs semaines sur les coutures d'une moufle qui craque.
    • Elle nous propose la simplicité, garante d'une bonne compréhension, mais nous met en garde contre la trivialité, pourtant reconnue essentielle par tel grand ponte de la littérature simplifiée jusqu'au niveau supposé de ceux qu'il semble considérer en lui-même comme des « indigents indigènes »...
    • Elle nous met à nouveau en garde contre les « histoires à tout faire » qu'elle souhaite bannir des écoles en ce qu'elles ennuient les enfants et les détournent du plaisir de lire.
    • Elle nous dit que notre plaisir peut être ailleurs que dans la nouveauté d'une histoire qui est nouvelle pour nous et nous encourage à faire semblant de nous intéresser à celles que nous avons ressassé un nombre incalculable de fois parce que nous savons que ce sont celles-ci qui conviendront à nos élèves.
      Elle nous promet qu'alors nous découvrirons un autre plaisir, une autre motivation que celle de dire Roule Galette pour la trente-sixième fois ou Les trois petits cochons pour la vingt-cinquième fois.

    COMMENT RACONTER
    DES HISTOIRES
    À NOS ENFANTS

    d'après
    MISS SARA CONE BRYANT
    F. NATHAN

    CHAPITRE IV
    COMMENT RACONTER UNE HISTOIRE
    (2e partie)

    La disposition d'esprit du conteur

    Il est bon que l'esprit de l'histoire s'impose dès le début , et cela dépendra de la clarté et de l'intensité de votre disposition initiale.  Un acte de mémoire et de volonté est nécessaire. 
    Exemple : Le vilain petit canard, d'Andersen. 
    Avant d'ouvrir les lèvres, rappelez-vous la pathétique série des mésaventures du petit cygne comme un composé d'ignominies imméritées, d'étonnements ridiculisés, sous-tendu de satire dirigée contre les préjugés vulgaires. Ajoutez-y le charme du style d'Andersen et vous êtes prêts : le petit canard trotte dans votre imagination, vous plaignez ses souffrances et vous anticipez son triomphe avant même de commencer.
     
    Ainsi donc, l'esprit du récit devra s'imposer dès le début, avec autorité, et s'affirmer, de plus en plus, dans la mesure àù le conteur se l'est assimilé et s'en fait l'interprète conscient.

    Manière de dire l'histoire

    En bonne disposition de vous-même, ayant vos auditeurs commodément installés autour de vous, sachant votre texte, vous commencez à le dire. 
    Dites-la, alors, simplement, logiquement, dramatiquement, avec entrain.

    Simplicité

    Simplement s'applique à la manière comme à l'expression. Pour la manière, c'est sans affectation, sans pose ou prétention. Il est ridicule de dénaturer sa voix, de parler avec mièvrerie, de penser à la valeur édifiante ou éducative que l'on fait. C'est difficile pour ceux qui sont sous la malédiction d'une surabondante mesure d'amour-propre. 
    Le remède est de perdre son art et de penser à l'histoire de manière si absorbante qu'on n'ait plus le temps de penser à soi.

    Certains éducateurs pensent qu'on ne devrait pas donner aux enfants une littérature trop simplifiée. Ils nous disent que les jeunes préfèrent les choses au-dessus de leur portée.  
    Il peut y avoir du vrai dans le cas d'histoires lues par l'enfant pour lui-même. Pour les autres, il faut se souvenir que le mouvement d'une histoire racontée est très rapide : une conception qui n'est pas saisie au passage est irrévocablement perdue.
    L'art de conter est un art d'amusement et son but est sacrifié si les idées et les images ne se glissent pas assez facilement dans le conscient de l'enfant pour lui éviter la sensation d'effort.
    Il va sans dire cependant que simplicité ne veut pas dire trivialité.

    Mouvement logique

    Le mouvement logique est une qualité très importante. L'histoire que l'on raconte est faite pour être regardée. Son action doit être ininterrompue et d'une vitesse croissante, se déroulant avec rapidité, pour se terminer par une « chute » effective.
    Des digressions, des commentaires, détruisent ce mouvement. Les incidents doivent être rapportés l'un après l'autre, sans autre explication, ni description que ce qui est absolument nécessaire à la clarté du récit*, qui doit se dérouler logiquement.

    * : Souligné par moi-même. Attention aux récits racontés pour se faire plaisir qu'aucun élève, sauf Augustine-Isaure et Côme-Gonzague, ne suit avec plaisir et intérêt. Si Emma et Léo décrochent, on s'arrête et on explique !

    Quant aux explications, et à la morale, à quoi servent-elles ? La meilleure définition qu'on en puisse donner a été fournie par un enfant, à propos de récits bien intentionnés :
    « Les histoires sont jolies, mais il y a toujours un petit bout d'ennuyeux à la fin ! »

    Avantages du conteur sur l'auteur

    L'auteur doit faire impression juste avec des mots. Le conteur a sa voix, et son visage, et son corps, pour le faire. Il n'a besoin que d'un verbe faisant image au lieu de deux, d'un seul adjectif approprié au lieu de trois. Souvent même, une pause et un geste expressif font tout le travail. 
    On peut dire ici que c'est un bon artifice de description que de répéter une épithète ou un membre de phrase déjà employés, quand il s'agit de la même chose. Cet artifice est inconscient et instinctif chez les gens qui ont le don de conteur. Mais il faut du bon sens dans l'emploi qu'on en fait . Son usage doit rester modéré.
    Exclure les éléments étrangers et rechercher la brièveté, la suite logique des idées, la netteté de l'élocution, c'est raconter une histoire logiquement.

    Expression dramatique

    Après la simplicité et la façon directe, voici une autre qualité qui constitue une pierre d'achoppement pour beaucoup : dire l'histoire dramatiquement.
    Cela ne signifie pas à la manière des gens de théâtre, ni avec excitation ou excès de geste ou de parole. C'est se jeter de tout cœur dans la mêlée, en s'identifiant avec le caractère ou la situation du moment, en se mettant dans la peau des personnages.
    À tout ceux qui n'ont pas le don de l'expression et du geste, je voudrais répéter le conseil déjà donné
    :
    Ne forcez pas pas votre nature. Ne faites rien que vous ne puissiez pas faire spontanément et avec plaisir. Mais concentrez tous vos efforts sur la disposition intérieure et spirituelle ; élargissez votre intensité d'appréciation, de sentiment, d'imagination.
    Le conteur ne doit pas jouer les personnages de sa narration, il essaie simplement d'éveiller l'imagination de ses auditeur, pour qu'ils puissent peindre les scènes eux-mêmes.

    Il faut voir ce qu'on raconte

    La valeur dramatique d'un interprète dépend surtout de la clarté et de la puissance avec laquelle il se représente les événements et les types qu'il dépeint. 
    Il faut tenir l'image devant la vue de son esprit, et se servir de son imagination pour s'assimiler chaque action, chaque incident, chaque apparition. Vous devez voir ce que vous racontez, vous devez même voir plus que vous ne racontez car les enfants ne voient en général aucune image que vous ne voyez pas. 

    Entrain

    Il faut dire son histoire avec entrain, avec plaisir personnel. Rien n'est plus contraire à la jouissance d'un auditeur que l'effort évident de la part de celui qui prétend l'amuser.
    Hélas, il est parfois difficile, à la fin d'une matinée de dur travail de s'intéresser à une histoire qu'on a déjà redite vingt fois...

    Choisir et « faire semblant »

    À cela, je répondrai deux choses :

    1. Il faut avoir la sagesse de choisir des histoires qui vous ont intéressés à l'origine et en avoir une collection assez complète pour pouvoir varier.
    2. Et quand vous êtes trop fatigués pour avoir envie de redire l'histoire qu'il vous faut dire à ce moment-là, il ne reste qu'à faire semblant.

    Faites semblant, aussi fortement que vous le pouvez, d'être intéressés par l'histoire.
    Et le résultat sera que vous serez intéressés par votre effort même, et aussi par l'intérêt que vous susciterez chez les enfants et qui se lira sur leurs visages expressifs. 

    Élocution

    Il y a beaucoup à dire sur la manière de raconter une histoire. Un chapitre entier pourrait être consacré à la façon de moduler sa voix, à la prononciation, etc., sans épuiser le sujet.
    Nous nous contenterons de quelques suggestions générales utiles.

    Danger de l'affectation

    J'insiste à nouveau : soyez simple.
    L'affectation est la pire ennemie d'une élocution agréable.

    Inutilité du parler trop haut

    Évitez d'élever la voix comme le font facilement les personnes qui parlent souvent dans de vastes pièces.
    Cela ne sert qu'à fatiguer les cordes vocales. Il n'est jamais nécessaire de crier.


    Netteté d'articulation

    C'est vraiment la qualité psychologique de son de la voix qui en facilite la compréhension à l'oreille. La voix tranquille, reposante, persuasive d'un orateur qui connaît sa puissance va droit au but, mais un parler trop fort produit de la confusion.
    Ne parlez jamais fort mais parlez nettement, en articulant, avec une légère pause entre les mots, et en phrasant bien, en dirigeant votre pensée vers les auditeurs les plus éloignés de vous.

    Pour nous résumer

    • La méthode propre à nous assure le succès dans l'art de conter comprend la sympathie, la compréhension, la spontanéité.
      [Aujourd'hui, nous résumerions ces trois termes par celui d'empathie.] 
    • Il faut apprécier l'histoire et l'apprendre.
    • Il faut se servir de son imagination réalisatrice comme d'une force vivifiante. 
    • il faut dire l'histoire, dominé par l'esprit de ce récit, avec tout son cœur, simplement, vivement, joyeusement.

    Dans la même série :

     Racontamus, écoutatis, comprenunt (1)Racontamus, écoutatis, comprenunt (2) ; Racontamus, écoutatis, comprenunt (3)Racontamus, écoutatis, comprenunt (4)Racontamus, écoutatis, comprenunt (5)Racontamus, écoutatis, comprenunt (6) ; ... ;

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  • Commentaires

    1
    Lundi 2 Avril à 23:44
    Quel bonheur de conter toutes les semaines à mes élèves tout le monde assis sur le tapis... Les yeux et les oreilles grandes ouvertes... Des conteuses sont aussi venues... Et maintenant ce sont eux qui content aux autres parce qu'ils ont pris conscience qu'on pouvait raconter même sans savoir lire... Et quel bonheur de voir même les petits parleurs à la petite voix lever le doigt pour conter aux autres... Il n'y a presque rien de plus beau !
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