• Racontamus, écoutatis, comprenunt (6)

    Racontamus, écoutatis, comprenunt (6)
    Merci à Plume, et à son article Les dessins libres en maternelle, sur son blog.

    Rien de nouveau sous le soleil... Déjà, il y a plus de cent ans, les « chercheurs en sciences de l'éducation » conseillaient de théâtraliser tout en restant naturel,

    Toutefois, plus que ceux d'aujourd'hui, ils laissaient le libre-arbitre à leurs lecteurs. Nous verrons que, dès les premiers conseils, ils préféraient leur donner des recettes pour réussir leur entreprise plutôt que de leur fournir le « poisson » qui les sauverait momentanément de la famine : apprendre à détecter la qualité essentielle d'une histoire, savoir s'en pénétrer, manière de dire, ... Le tout émaillé d'anecdotes et d'exemples vécus qui rendent le propos intelligible et crédible, comme d'habitude.

    Nous verrons aussi qu'ils étaient très attentifs à ne pas « substituer l'empire de la forme à l'empire de l'idée » et ça, c'est une différence capitale, majuscule, fondamentale tout comme le désir de procurer une « méthode qui conduise à la liberté et non à l'esclavage ». Et nous verrons aussi hélas tout à la fin que les enfants ont bien changé en un siècle et qu'il convient de demander au « bon sens de trancher de lui-même la difficulté du moment »

    Nota bene : Le chapitre n'est pas complet, loin s'en faut. Suite au prochain numéro.

    COMMENT RACONTER
    DES HISTOIRES
    À NOS ENFANTS

    d'après
    MISS SARA CONE BRYANT
    F. NATHAN

    CHAPITRE IV
    COMMENT RACONTER UNE HISTOIRE
    (1re partie)

    Nature essentielle de l'histoire.

    Comment dire une histoire ? C'est une brève question qui exige une longue réponse.
    L'histoire doit être une œuvre d'art, un tableau. Comme les tableaux, il en est de toutes sortes.

    Chaque histoire a sa place définie et, quelle que soit sa qualité, le conteur en est l'interprète.

    Qualités nécessaires au conteur

    Sa première qualité sera d'avoir vu, interprété et compris ce « tableau ». Avant tout, il faut posséder, saisir, sentir intimement avant de chercher à répandre.

    Le conteur doit assimiler l'histoire pour pouvoir la raconter.

    Nécessité d'assimiler l'histoire

    Même pour Le Cochon récalcitrant ou Le Chat glouton ! Ce qui doit se transmettre dans une histoire, c'est son essence spéciale, sa saveur caractéristique, sa physionomie propre et son point de vue particulier : humoristique, pathétique ou instructif.
    L'esprit doit devenir sensible à ces différences, sans quoi il ne pourra jamais bien dire une histoire.
    Deux observations découlent de ces prémisses :

    1) Cultivez votre instinct, donnez-vous la peine d'acquérir une justesse d'appréciation croissante ;
    2) Ne racontez jamais une histoire qui ne vous dit rien à vous-même.

    Une expérience caractéristique

    Expérience vécue par Miss S. Cone Bryant, conteuse elle-même, et non prescriptrice de « narrations à visées pédagogiques compétencielles ». 

    Il y a un certain conte à dormir debout, qu'une de mes amies racontait souvent, déclenchant immanquablement le fou-rire de ses auditeurs. Pour moi, ce conte n'avait rien de drôle : je ne pouvais pas m'en amuser.
    Poussée par mon amie, je tentai de le raconter de mon mieux. Quelques sourires polis me firent comprendre que ce n'était pas un échec complet. J'essayai à nouveau, avec d'autres auditoires, mais ce fut partout le même résultat. Je trouvais l'histoire absurde et mes auditeurs le sentaient, malgré tous mes efforts. Alors j'ai abandonné cette histoire.

    Quelques mois plus tard, je trouvai l'analyse de cette histoire en feuilletant mes notes et, la relisant négligemment, j'en saisi tout à coup le véritable sens ! Oui, elle était drôle, et je me mis à rire toute seule.
    Le lendemain, je dis l'histoire devant un auditoire d'enfants et d'adultes et chaque période fut ponctuée d'éclats de rire. Cette fois, l'interprète était dans le ton !

    Ce que je n'avais jusqu'alors pas senti, je n'avais bien sûr pas su le rendre et j'avais fait passer dans l'auditoire mon propre sentiment de sa niaiserie.

    Cette histoire m'évoque mon proppre état d'esprit devant les albums d'un auteur pour enfants très en vogue. Lorsque je lisais ses albums à mes élèves, année après année, rien, ou très peu de réactions... Visiblement, faute d'avoir compris moi-même, je n'avais pas su leur donner envie : les livres que j'avais lus restaient dans la bibliothèque, n'étaient pas feuilletés par les enfants et personne ne réclamait de relecture.
    Et puis, un jour, mes petits-enfants en ont reçu un qui m'a tout de suite plu... et que j'ai dû lire bien mieux que d'habitude puisque, depuis, ils me le réclament à chacun de leur passage et qu'ils l'ont relu eux-mêmes mainte et mainte fois.

    Tout conteur a ses limites d'appréciation ; certains types d'histoires lui réussiront toujours mieux que d'autres. Il n'y a pas de raison pour dire mal un récit quelconque, et naturellement, avec l'exercice...

     Le nombre de ceux que l'on dit bien augmente à mesure que s'accroît la capacité d'appréciation.

    De quelle manière on acquiert la maîtrise des faits

    Il est sage de savoir jusqu'où on peut aller et de ne jamais essayer aucun récit auquel on soit forcé de dire :
    « Toi, tu ne me plais pas !
    »

    Nécessité primordiale : une juste appréciation de l'histoire à raconter.

    Une fois ce point atteint, le secret du succès réside dans le degré d'intensité avec lequel le conteur veut faire passer son impression chez l'auditeur.

    Il doit se produire quelque chose approchant de la suggestion hypnotique, quant au rapport de l'effort et de l'effet, et quant à l'oubli de soi-même, chez l'orateur comme chez l'auditeur.

    Tout le monde n'a pas la capacité spontanée de sentir le pouls de son auditoire, ce courant d'émotions qui s'établit ou se refuse quand, par son attention ou son indifférence, l'auditoire procure une joie ou inflige une torture à l'orateur. Mais c'est un sens qui peut se développer par la pratique et le travail personnel.

    L'art de raconter est soumis à des lois qu'il importe de connaître et de comprendre.

    Les suggestions qui suivent ont pour but de dégager ce qui en paraît être les fondements.

    Nécessité de savoir l'histoire

    Il faut savoir son histoire.

    La parole hésitante, l'omission d'un nom ou d'un incident, le retour en arrière pur chercher à renouer les anneaux brisés de la chaîne des événements ; les répétitions involontaires, la faiblesse générale de l'exposé, provenant d'une maîtrise incomplète des faits, tous ces défauts gâtent le plus joli récit.

    L'histoire dans ce qu'elle a d'essentiel doit se présenter si clairement à l'esprit que le conteur ait juste à la laisser couler de ses lèvres, avec la liberté inconsciente du souvenir.

    Vrai aussi avec les histoires qu'on lit, même si cela est plus simple. L'album que l'enfant a apporté, qui traîne sur le bureau depuis le matin sans qu'on n'ait eu le temps ne serait-ce que de jeter un coup d'œil distrait aux illustrations, devient généralement une histoire que l'on dira mal, provoquant de la part de notre auditoire les tortures évoquées tout à l'heure.

    Assimilation plutôt que mémorisation

    La mémorisation détruit la liberté de réminiscence, enlève la spontanéité, substitue l'empire de la forme à l'empire de l'idée. L'assimilation mène à une parfaite intuition du sens de l'histoire, accompagnée d'une réelle maîtrise de la forme littéraire du récit.

    Pour y arriver, le premier travail est de réduire la narration à ses éléments constitutifs. Dépouillez-la des artifices de style, des descriptions, interpolations, digressions, et cherchez simplement  ce qui arriva 

    Vous obtiendrez une conception claire de la gradation qui doit se compléter ensuite par une perception nette des incidents successifs qui mènent au dénouement.

    On a alors la charpente de l'histoire ; il ne reste plus qu'à faire les raccordements.

    Ma méthode personnelle

    J'ai toujours employé le moyen enfantin de « parler » mon sujet : à voix basse ou d'un ton élevé et pénétrant, je raconte, encore et encore, à un auditeur imaginaire, l'histoire que j'étudie.
    Cet auditeur m'a toujours été présent car, en parlant tout haut, on amène instantanément à la lumière toutes les défaillances de la mémoire, tout comme on entend à coup sûr la pauvreté de l'expression, la faiblesse de l'image, l'imparfaite assimilation du sens de l'histoire .

    Ce n'est pas un procédé flatteur mais, une fois les fautes corrigées, cette méthode procure la confiance en soi, le sentiment de sécurité qui donne au conteur une parfaite spontanéité devant un auditoire réel. À peine une épithète ou une phrase qui soient identiques à celles du premier essai, mais les épithètes et les phrases viennent en foule à l'esprit.

    L'excellence de cette méthode est qu'elle conduit à la liberté et non à l'esclavage.

    Exception notable

    Il faut cependant noter une exception à la règle qui interdit la mémorisation.

    Les passages particulièrement beaux ou caractéristiques de l'original doivent être reproduits tels quels là où ils s'identifient avec la perfection du texte.

    Exemple : on conservera la phraséologie des conversations dans les conte des Trois Ours ou du Petit Chaperon Rouge ou dans les Fables de La Fontaine. 

    Suggestions d'ordre pratique

    Il faut que les enfants soient assis sur une seule rangée, pas trop loin, et directement en face de vous.

    Le demi-cercle est le meilleur mode d'arrangement pour un petit groupe d'enfants.
    Le conteur doit se placer vis-à-vis d'eux, à un point opposé au centre de l'arc et non au centre :

    Racontamus, écoutatis, comprenunt (6)

    Il importe

    • de ne pas trop étendre le demi-cercle
    • de ne pas avoir d'enfants assis directement les uns derrière les autres
    • de ne pas avoir d'enfants qui ne voient pas le visage du professeur

    Il est naturellement très désirable d'obtenir le silence avant de commencer, mais c'est moins important que de se placer, soi et ses auditeurs, dans la disposition d'esprit d'une attente joyeuse et récréative.
    Si l'atmosphère est contre vous, il sera plus sage de se fier à la puissance captivante de l'histoire elle-même et d'éviter l'irritation causée par des efforts infructueux pour rétablir l'ordre.
    Enfin, une fois en train, ne brisez jamais le charme magique par une apostrophe à un enfant ou un autre pour leur dire de cesser leurs jeux ou de s'intéresser à vos paroles.

    C'est probablement votre faute s'ils n'écoutent pas. Si vous avez choisi une belle histoire et que vous la dites bien, ils ne pourront s'empêcher d'écouter [note personnelle : attention aux yeux, cent treize ans, pour un texte, parfois, c'est vieux !] si ce sont des enfants normaux. Et s'ils sont anormaux, vous ne devez pas risquer de troubler l'attention des autres en vous occupant d'eux.

    Là, je me dois d'intervenir... le rouge au front. Soit nous avons beaucoup d'enfants « anormaux » dans nos classes, soit nous sommes vraiment de piètres conteurs et conteuses...
    Ne m'en veuillez pas
    , Miss, mais je tiens à nuancer votre propos, ce n'est pas probablement mais plutôt de temps en temps notre faute. Seulement de temps en temps !

    Nos enfants d'aujourd'hui sont élevés dans le bruit des téléviseurs, des tablettes, des écrans de toutes sortes. Partout autour d'eux, au supermarché, dans la rue, dans les transports en commun, la parole humaine se déroule sans s'interrompre jamais. Ils entendent, entendent, entendent... mais écoutent rarement. 
    Notre rôle d'éducateurs, c'est de les rendre « toute ouïe » par tous les moyens et, souvent, c'est très difficile, surtout si, convaincus par votre propos, parents et enseignants qui nous ont précédé ont débité leurs histoires au kilomètre, sans jamais s'interrompre, persuadés qu'un jour, ça allait venir et que Tommy ou Ethel arrêteraient de se balancer sur le banc, de titiller leurs voisins, de chercher à attirer l'attention sur eux ou de somnoler, l'œil morne, et se passionneraient d'eux-mêmes, enfin, en écoutant les aventures de Blaise, le poussin masqué !

    Heureusement que vous vous rattrapez un peu ensuite, sinon, je serais très en colère, savez-vous...

    Je dis : n'interrompez jamais votre récit. Peut-être faudrait-il ajouter : « si vous le pouvez » car, naturellement, il y a des cas exceptionnels, et des enfants exceptionnels aussi.

    Il faut laisser une certaine latitude pour l'heure où le bon sens viendra trancher de lui-même la difficulté du moment.

    À suivre, sans doute la semaine prochaine :

     La disposition d'esprit du conteur - Manière de dire l'histoire - Simplicité - Mouvement logique - Avantages du conteur sur l'auteur - Expression dramatique - Il faut voir ce qu'on raconte - Entrain - Choisir et « faire semblant » - Élocution - Danger de l'affectation - Inutilité du parler trop haut - Netteté de l'articulation

    Dans la même série :

    ♥ Racontamus, écoutatis, comprenunt :

    Racontamus, écoutatis, comprenunt - 1 ; Racontamus, écoutatis, comprenunt - 2Racontamus, écoutatis, comprenunt - 3Racontamus, écoutatis, comprenunt - 4Racontamus, écoutatis, comprenunt - 5Racontamus, écoutatis, comprenunt - 6Racontamus, écoutatis, comprenunt - 7 ; Racontamus, écoutatis, comprenunt - 8Racontamus, écoutatis, comprenunt - 9

    ♥ Contes à dire, contes à lire :

    Contes à dire, contes à lire - 1 ; Contes à dire, contes à lire - 2 ; Contes à dire, contes à lire - 3 ;Contes à dire, contes à lire - 4Contes à dire, contes à lire - 5 ;  Contes à dire, contes à lire - 6Contes à dire, contes à lire - 7 ;

    Bientôt l'époque des commandes :

    N'oubliez pas :

    Pour une maternelle du XXIe siècle

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  • Commentaires

    1
    Coupon Pascale
    Mercredi 21 Mars à 13:06

    "

    Pour y arriver, le premier travail est de réduire la narration à ses éléments constitutifs. Dépouillez-la des artifices de style, des descriptions, interpolations, digressions, et cherchez simplement  ce qui arriva 

    Vous obtiendrez une conception claire de la gradation qui doit se compléter ensuite par une perception nette des incidents successifs qui mènent au dénouement."

     Plus je vieillis moins je comprends pourquoi nos professeurs de Français de collège et lycée n'usaient pas de cette simple méthode quand ils nous donnaient à lire un œuvre intégrale ardue : Le Père Goriot à douze ans, ou La Chartreuse de Parme à quinze ans,  ou La Peste à quatorze, auraient certainement heureusement bénéficié d'une présentation préalable de l'œuvre et de l'auteur, ce qui n'a jamais été fait en ce qui me concerne, et ce à une époque où on n'avait pas internet pour aller chercher résumé et présentation des personnages. Du coup, pas un sur cent ne lisait l'œuvre en intégralité, même avec un solide bagage culturel familial et un bon niveau de lecture.

      • Mercredi 21 Mars à 15:32

        Moi non plus. J'ai eu droit à quelques présentations, il me semble, l'auteur, son œuvre et l'intérêt incroyable que nous allions forcément avoir pour les malheurs d'Eugénie Grandet ou les souffrances de Julien Sorel ! Suivi souvent d'une grosse déception parce que non, la brave Eugénie et le gentil Julien ne nous faisaient pas vraiment vibrer. 

        Ce qui est drôle en revanche, c'est que je me rappelle toujours l'extrait lu en Primaire, quand le père Sorel course son fils qui lit, à cheval sur une poutre, au lieu de faire ce qu'on lui a demandé : https://www.ibibliotheque.fr/le-rouge-et-le-noir-stendhal-ste_rouge/passages-cle/page1

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