• La dictée, c'est pas du tout c'qu'on croit !

    La dictée nouvelle est arrivée

    Ah bon, c'est une dictée, ça ? Moi, je pensais que c'était une "consigne orale". Comme "Mouche ton nez et dis bonjour à la dame", "Mange ta soupe et va au lit", "Prenez une copie double et écrivez votre nom et votre classe en haut à gauche", "Posez sur la table votre convocation et votre carte d'identité" ou même la réplique-culte des vacances au bord de la mer : "Prends ta bouée et tire-toi, je bronze !"

    Si c'est ça la dictée nouvelle, c'est formidable. Tous les élèves vont devenir des bêtes à concours ! Pourvu que les rédacteurs des épreuves de PISA soient au courant et c'est bon, n'importe quel parent un tout petit peu directif pourra transformer son enfant en rival des Singapouriens, des Coréens du Sud, des Hong-Kongais et autres Japoniers
    Il n'y aura même plus besoin de l'école... Plus d'échec scolaire... Plus de redoublement... Plus d'orientation discriminante... Et on sera les meilleurs...

    Non, sans rire, à quoi rime cette navigation à vue, ces coups de godille intempestifs ? Pourquoi nous parle-t-on de dictées, calculs mentaux (sic) et autres lectures à voix haute un jour et nous suggère-t-on le lendemain de jouer à Jacques a dit ?
    La peur de ne pas ratisser assez large ? On change tout mais on ne change rien, c'est ça ? L'exigence de tous les instants pratiquée sur l'oral qui va déteindre sur l'orthographe de nos chers bambins ? L'EMC au service de l'ORL ? L'ORL au service de l'EMC[1] ? Et au collège, un EPI  "dictées de gestes, salades de grammaire, circonférence du O du mot "orthographe" et construction d'un Gaffiot interactif animé" ?

    Tout ce que ces bonnes gens arrivent à faire, c'est à se mettre tout le monde à dos et les professeurs des écoles en premier. Pour qui les prend-on ? Croit-on vraiment que c'est d'ordres et de contre-ordres dont ils ont besoin ?

    Enfin... Assez plaisanté... Passons aux choses sérieuses...

    Que pourrait être la dictée sans la poussière de craie, sans la blouse grise et le papier buvard ?

    Une vraie dictée formative, basée sur un travail collectif coopératif, visant à rendre vivants, nécessaires et utilisables les exercices d'entraînement à la grammaire, à l'orthographe et au vocabulaire pratiqués à d'autres moments. Une dictée qui servirait de relais facilitateur entre les acquis ponctuels des découvertes quotidiennes et l'écriture autonome d'écrits longs, la "rédaction", qui reste le but à atteindre mais qui ajoute aux difficultés orthographiques la charge de créer de toutes pièces mots, phrases et paragraphes s'emboîtant correctement les uns derrières les autres.

    La dictée se pratique communément partout, dans toutes les classes ou presque. Et elle prend de nombreuses formes. Car il y a peu de courageux pour se lancer dans la production de textes libres quasi quotidiens qui jouerait le même rôle en donnant matière à une étude approfondie et transversale du français écrit et de ses règles.
    Le rêve qui consiste à faire de chaque professeur des écoles un Célestin Freinet s'accommode mal d'une formation au rabais et d'un nombre d'heures de classe qui se réduit comme peau de chagrin à chaque nouvelle intronisation de ministre.
    La culture phénoménale d'un Freinet et de ses camarades de promotion, sa capacité à faire feu de tout bois ajoutée aux trente heures de classe de l'époque où il exerçait faisait qu'en effet, l'imprégnation, l'accumulation, la répétition fréquente jouaient leur rôle et permettaient que la majorité de leurs élèves acquissent une orthographe sûre et solide.
    Et puis, la liberté était vraiment libre et il ne s'agissait pas d'écrire "à la manière de " ou de mener des projets d'écriture multiples et variés qui rajoutent à l'acquisition de la syntaxe, de l'orthographe et du vocabulaire tout un fatras de difficultés qui amusent les adultes mais n'enchantent pas toujours les enfants.
    Dans les conditions et avec les contraintes actuelles, pas sûr qu'il aurait autant de succès et que ses élèves atteindraient le niveau que l'on découvre avec stupéfaction lorsqu'on lit un numéro de ses Bibliothèques de Travail ou de ses Enfantines !

    La dictée, c'est pas du tout c'qu'on croit !

    La dictée se pratique déjà partout ou presque, madame la ministre. Et on ne peut la confondre avec des consignes orales, données elles aussi partout du matin lorsque les enfants arrivent à l'école au soir lorsqu'ils la quittent, monsieur le président du CSP.
    Le temps manque, les modes changent, mais la dictée reste parce que, contrairement à ce que croient les ignorants, elle peut très bien être un excellent exercice d'apprentissage si on oublie qu'elle a pu être parfois un moyen de se débarrasser des mauvais élèves.

    Chez les Petits

    Il y a encore hélas des classes de CP où, dès la rentrée, on apprend à aligner des lettres sans comprendre ce qu'on fait pour pouvoir écrire sous la dictée le lendemain matin "un, deux, trois, quatre, cinq [2] " et ce, dès le début de l'année, car l'écriture des premiers nombres n'attend pas... Là, en effet, on sélectionne, par le vide, ceux qui n'ont pas une excellente mémoire visuelle ou kinesthésique ainsi que ceux dont les parents, faute de temps ou de capacités, n'ont pas la bosse de l'enseignement !

    Mais dans d'autres classes, heureusement, et de plus en plus, il me semble, c'est Lola, Lily, Tom, Malo, Papy, Ali, Sacha que l'on fait lire, aller à l'école, à la mare, dormir, parler de manière à créer avec les élèves de petits textes vivants qui leur donnent l'impression de maîtriser déjà un peu la rédaction autonome de phrases.

    C'est un niveau où, comme au CE1, cela suffirait presque. À condition que cela reste quotidien, évolutif, de plus en plus complet, recherché, complexe.
    On passe du "Lola a lu" des premiers jours de classe[3] du CP au court paragraphe de fin de CE1 qui pourrait donner par exemple :

    Le lion revient sur ses pas et prend le chemin de la forêt. Mais il aperçoit encore, au milieu d’un champ, deux bœufs attelés à une charrue. Ils sont arrêtés et ils reprennent haleine.
    «Eh ! qui êtes-vous donc ?
    - Nous ? des bœufs.
    - Que faites-vous ?
    - Nous avons labouré et maintenant, nous nous reposons. »

    Les enfants écrivent, aidés de leurs maîtres et de leurs camarades. On avance à pas comptés ; les élèves sont sollicités, ils interviennent à voix haute, rappellent les règles d'accord, la difficulté orthographique d'un mot. De temps en temps, le maître dit : "Ça, maintenant, nous ne disons rien. Vous devez savoir..." mais, discrètement, il passe près du bureau d'Untel et pointe du doigt l'oubli en donnant à mi-voix le petit coup de pouce qui aidera au franchissement de l'obstacle encore un peu trop haut. 
    D'une lettre oubliée ou confondue en début de CP, on passe insensiblement à quelque chose d'un peu plus résistant, comme dans les vraies dictées de grands qui motivent et font briller les yeux des plus de huit ans du CE1[4] !
    Les mots difficiles sont redonnés souvent à apprendre, on en donne peu chaque jour pour éviter l'effet "embrouillaminis".

    Et si on a le temps, c'est-à-dire si les projets de circonscription, d'école, de cycle, etc., ceux destinés à donner à voir dans les média, en laissent un peu, on complète cet apprentissage de l'orthographe par des productions d'écrits autonomes.
    Certains préfèrent les appeler textes libres, d'autres rédactions, mais le principe est le même, à terme : écrire seul, une ou plusieurs phrases correctes grammaticalement et orthographiquement.

    Personnellement, je préfère croire qu'un départ tout droit conditionne plus facilement une course rapide qu'un butinage à la Chaperon Rouge sur le chemin le plus long... En conséquence de quoi, j'ai toujours eu l'impression qu'il valait mieux favoriser une attention constante et immédiate à l'orthographe. Écrire un premier jet truffé de fautes, sans ponctuation, qu'il faudra ensuite reprendre complètement, comment cela peut-il être un encouragement ?
    Les gros ego se prennent pour des caïds et renâclent lorsqu'on cherche à retoucher leur prose, les timides peu sûrs d'eux perdent encore un peu plus confiance en eux devant leurs insuffisances dûment constatées...
    Mais après tout, si toute la classe progresse et que les écrits autonomes sont de plus en plus conformes,... pourquoi pas ?

    Et chez les Grands

    Et puis arrivent le CE2 et les deux années de CM. L'actuel Cycle des Approfondissements. Depuis quelques années, la dictée quotidienne est souvent la règle. C'est le rituel, encore un, de la Phrase du Jour. La veille, on a appris des mots et révisé des règles. Le lendemain, en arrivant en classe, on écrit une phrase. Puis on la corrige. C'est déjà ça même si c'est cruellement insuffisant par rapport à ce qu'on leur demande dans leurs écrits autonomes.
    Et cela peut devenir totalement inutile si l'on a le temps de pratiquer le texte collectif et la dictée hebdomadaire longue. Surtout si les élèves sortent d'un CP on l'on écrit seuls, sous la dictée, depuis le premier jour de classe et d'un CE1 où ces écrits sont devenus des suites de trois ou quatre phrases dictées quotidiennement.

    Parfois, on y ajoute une dictée hebdomadaire, plus longue. Que l'on note, avec une note sur 10 ou sur 100, cachée dans un pourcentage. Souvent en ne différenciant pas les fautes d'accord des fautes d'usage. Parfois en ne comptant que les mots appris et les règles revues. Comme si, à neuf, dix, onze ans, on n'avait pas de passé de scripteur... Comme si après chaque dictée, les élèves écopaient d'un Game over et que leurs acquis antérieurs n'avaient plus d'importance.
    Souvent, on dit aussi aux élèves d'écrire "comme ils savent" et de revenir ensuite sur leur travail pour rajouter les accords, préciser l'orthographe, calligraphier les majuscules...

    Peut-être est-ce parce que mes formateurs m'ont dit que ce n'était pas ainsi qu'il fallait faire mais j'ai de la peine à croire que ces techniques aident les élèves.
    Eux qui sont des champions de l'immédiateté, on les encourage à continuer dans cette voie.
    Eux qui peinent à tirer leçon de leurs erreurs, on les conforte dans cette propension à ne pas se forger d'expérience.
    Eux qui n'aiment pas qu'on leur resserve l'assiette de soupe froide, après leur avoir fait croire que tout était permis, on les condamne à la ruminer longuement chaque semaine.

    Pour moi, une dictée, pour un élève qui sait maintenant écrire depuis longtemps et qui a donc eu le temps d'emmagasiner des connaissances, c'est un texte de 40 à 50 mots en début de CE2 à 150 en fin de CM2, qui n'a pas été vu au préalable. Les élèves l'écrivent dès le premier jet avec ses majuscules, ses points, ses accords, ses subtilités orthographiques.
    Ce qui dépasse leurs capacités est écrit au tableau et ils doivent le copier sans se tromper. La relecture finale permet juste de rattraper un oubli par ci, une bévue par là.
    On peut choisir de donner toutes les aides qu'on souhaite avant et pendant la dictée. Tout sauf le "par cœur imbécile" qui consiste à donner à apprendre "chrysanthèmes" avec un "s" ou "couvèrent" parce que la dictée comporte une phrase disant que "les poules couvèrent sous les chrysanthèmes". L'accès au dictionnaire, la consultation des tableaux de conjugaison, l'analyse grammaticale des mots de chaque proposition avant écriture, tout est possible pourvu que cela fasse appel à l'intelligence, à la réflexion et à la rigueur.

    En revanche, à la correction, que la dictée soit notée ou non, tout doit compter parce que sinon, aux yeux des enfants, nous ne sommes plus crédibles. Comment leur faire croire que nous accordons de l'importance à l'orthographe si, d'une semaine sur l'autre, les règles changent et ce qui était valorisé la veille ne l'est plus le jour suivant ?
    Mieux vaut faire une dictée plus courte et moins compliquée que de proposer un texte long et difficile dont les difficultés seront escamotées. Mieux vaut une dictée où l'on aide avant et pendant qu'une correction truquée qui ne tient pas compte de tout.

    C'est ainsi que la dictée jouera son rôle de courroie de transmission qui mène les élèves de l'analyse étymologique et grammaticale de chaque mot de chaque proposition à la rédaction autonome d'un texte construit. Elle leur apprendra à prêter attention à l'environnement de chaque terme, elle leur donnera des exemples de constructions, leur apprendra par l'usage à ponctuer correctement leur propos...

    Et si cette exigence d'écriture correcte est transférée à leurs écrits collectifs[5] et à leurs productions autonomes, ils tireront profit de ces dictées lorsqu'ils rédigeront ces textes hebdomadaires qu'il serait bon de voir mis en avant au même titre que la dictée dont ils devraient être l'indispensable complément, si seulement nous en avions le temps...

    Petit hommage

    J'aimerais profiter de ce texte pour rendre hommage à un instituteur suisse qui a vu son école rurale fermer l'an dernier. L'histoire de la dernière année de cette école a été racontée dans un film charmant que j'ai vu la semaine dernière
    On y voit une correction de dictée (à 1 h 28, à peu près) bien loin des images d'Épinal pleines de blouses grises, de notes à l'encre rouge et de buvards mouillés de larmes. Et même si la petite Myriam est bien triste en constatant le nombre de ses erreurs, on voit comment le sourire revient sur son visage lorsque son maître l'aide et l'encourage.

    [1] J’avais écrit OMC… Joli lapsus.

    [2] Comme si 1, 2, 3, 4 et 5 ne permettaient pas d'attendre qu'aient été apprises les correspondances graphophonétiques complexes dont ces mots sont truffés ! Pas étonnant après que d'aucuns croient encore que le français n'est pas une langue alphabétique dont l'enseignement ne peut être rationalisé !

    [3] Plus de raisons d’avoir peur et de se contenter des contenus étiques des méthodes de lecture à la mode ! Roland Goigoux l’a dit maintenant : « C'est comme les Lego. Si vous n'en donnez que 6 ou 7 à un enfant, il ne pourra pas en faire grand chose et se découragera plus vite. Même chose pour la lecture et l'écriture. » Deux à quatre « sons » par semaine, c’est le bon tempo.

    [4] L’an dernier, au troisième trimestre, mes élèves de CE1 me réclamaient sans cesse que je dicte « comme au CE2 », c’est-à-dire sans les aider du tout. Et ils étaient fiers comme Artaban lorsqu’à ces « dictées de CE2 », ils ne faisaient qu’une ou deux fautes. Sauf Danou, le champion incontesté du 20/20 qui ne se satisfaisait que d’un « zéro faute » qui le faisait soupirer d’aise. Ils ont des joies simples à cet âge-là !

    [5] Du temps des 27 heures de classe, ces écrits collectifs pouvaient concerner le français, l’histoire, la géographie et les sciences sous forme de rédaction dirigée par l’enseignant de lettres aux correspondants, de contes collectifs, de résumés et comptes-rendus d’observations, de lectures et d’expériences. Maintenant, il faut faire des choix et il est rare qu’une classe puisse avoir l’opportunité de pratiquer l’ensemble de ces activités ô combien formatrices et facilitatrices pour chacun de ses membres… C’est une époque révolue où le temps ne comptait pas et où, en pédagogie, on pratiquait plus volontiers le Carpe Diem que le Time Is Money…


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  • Commentaires

    1
    Mercredi 23 Septembre 2015 à 20:05

    Excellent. J'avais commencé à écrire un petit quelque chose dans le genre, mais c'est beaucoup mieux chez toi. 

    "Courroie de transmission" : c'est exactement ça. 

    Sinon, j'ajouterais que le moment de l'apprentissage de l'écriture est justement le moment où il faut faire de la dictée quotidienne, parce que la vitesse d'écriture et de pensée est la même que celle de la correction orthographique. Mot à mot, on peut facilement apprendre à prêter attention aux accords et à l'orthographe des mots. Plus tard, on va plus vite, et il est trop tard pour acquérir des réflexes orthographiques : la correction est vécue comme un empêcheur de tourner en rond. 

    2
    Mercredi 23 Septembre 2015 à 20:15

    Ah oui, tout à fait. On apprend à écrire pour apprendre à lire : la dictée précède la lecture.

    3
    Nita
    Mercredi 23 Septembre 2015 à 20:32
    4
    Jeudi 24 Septembre 2015 à 21:57

    Ton billet m'a inspiré : 

    http://pedagoj.eklablog.com/l-orthographe-le-plus-tot-serait-le-mieux-a118811270

    (J'y reparle de Freinet, d'ailleurs)

    5
    JC
    Vendredi 25 Septembre 2015 à 04:16

    Votre réflexion est très intéressante, comme à l'accoutumée. Mais certains "p"  se sont mystérieusement mués en "b"... "brojets", "bremier", "bermet"... Étonnant !

    6
    Bang
    Vendredi 25 Septembre 2015 à 08:16

    Très utile pour moi qui fais des dictées à ma fille tous les jours en période de vacances et tous les week-ends en période scolaire.

    7
    Vendredi 25 Septembre 2015 à 16:02

    JC, vous êtes sur tablette, je présume ? Apparemment, les tablettes ont horreur de cette police et font passer les p pour des b. Je vous assure que sur un écran de plus grande taille, tous les p et tous les b sont à leur place...

    Ponne lecture ! happy

    8
    JC
    Vendredi 25 Septembre 2015 à 20:05

    Effectivement, je vous ai lu sur IPad... Étonnante, cette confusion B/P... Et même malsaine, un outil pour favoriser la dyslexie ?!

    9
    JC
    Vendredi 25 Septembre 2015 à 20:08

    Oups, je vous ai lue... Désolé !

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