• L'observation de l'enfance

    L'observation de l'enfance

    Deux textes très anciens qui peuvent encore nous servir, d'autant que ce qu'ils proposent offre très certainement des solutions à des problèmes que les pédagogies actuelles soulèvent mais ne résolvent pas.

    Nota bene : Les mots en italique sont des mots qui remplacent des mots tombés en désuétude ou des mots qui, depuis l'époque de la rédaction de ces textes, ont changé de sens et impressionneraient défavorablement le lecteur.

    La pédagogie s'appuie sur l'observation de l'enfance

    ... Toute éducation, qu'il s'agisse de l'éducation physique, de l'éducation intellectuelle ou de l'éducation morale, consiste à donner à l'enfant des habitudes, à faire que ce qui était réfléchi devienne en lui spontané, que ce qui était difficile devienne aisé, que ce qui était conscient et volontaire devienne inconscient et naturel.

    Dans toute éducation, deux choses sont à considérer : le but et les moyens.

    Le but, c'est l'idéal, le type qu'on s'efforce de réaliser dans l'être à former. Je n'ai pas besoin de vous le dire, là, est l'essentiel de l'éducation, et ce but dépend de l'idée que nous nous formons de l'être humain, de son rôle social, de sa destination. Pour le concevoir, l'étude de l'enfant nous serait d'un faible secours; c'est à d'autres sources qu'il faut puiser.

    Mais, pour les moyens, il en est autrement. Sous peine d'être un amas de recettes empiriques, toute pédagogie repose sur l'observation. Pour user des procédés conformes à la nature physique, intellectuelle et morale de l'enfant, il faut connaître cette nature, et le moyen de la connaître autrement que par les livres, c'est de la saisir sur le vif, en action, et, de ces milliers d'observations rapprochées, de faire sortir quelques règles générales. [...]

    Toutefois, n'allez pas croire que cette étude selon des méthodes scientifiques, commencée dans l'école, achevée en laboratoire de recherche, pourra jamais aboutir à vous mettre en main des procédés complets de culture, dont vous n'auriez à faire qu'un usage automatique, comme un mécanicien fait aller sa machine en avant, en arrière, en pressant sur certains organes. Non ; l'éducateur vraiment digne de ce nom, quels que puissent être les progrès de la science appliquée à l'éducation, ne sera jamais le simple metteur en œuvre d'une technique mécanique.

    Et voici pourquoi. Dans l'enfant, sans doute, jouent des lois générales, celle de l'association des images et des idées, celles de la mémoire, celles de l'abstraction et du raisonnement, celle de la raison, celle de la volonté libre et de la conscience. Mais, dans la trame de ces lois, l'enfant, comme plus tard l'adulte, est une individualité distincte. Il a sa sensibilité propre, ses instincts, ses passions ; il a reçu le legs de l'hérédité ; il a subi des contacts ; il est marqué par le milieu où il a vécu ; les circonstances ambiantes laissent chaque jour sur lui des empreintes, et au fond de tout cela réside et se cache ce quelque chose d'indéfinissable qui fait déjà de lui une petite personne.

    Former peu à peu cette personne naissante d'après un type délibérément choisi, voilà la finalité suprême de l'éducation, même dans la plus humble des écoles.

    Au XIXe siècle, au Collège de France, Claude Bernard fonda la médecine expérimentale. Par médecine expérimentale, il entendait que les phénomènes organiques, normaux ou pathologiques, obéissent, comme les phénomènes mécaniques et physiques, à un déterminisme inflexible, et que, pour y intervenir avec certitude, il faut savoir quelles modifications déterminent les phénomènes morbides, et quelles modifications y apportent les substances médicamenteuses. Il avait raison ; l'événement l'a prouvé ; cette médecine fondée sur l'expérience, dont il traçait d'une main de maître la définition et la formule, se réalise et progresse chaque jour par d'admirables découvertes.

    Mais, quels que soient ses découvertes, ses progrès et ses prodiges, elle ne fera pas que le plus grand médecin, même armé de la science la plus vaste, ne se reconnaisse pas toujours à ce signe, que son œil soit au-dessous des surfaces, qu'il pénètre dans les profondeurs de l'être, qu'il en découvre l'individualité cachée et y lit des secrets tantôt de vie, tantôt de mort.

    Ce tact particulier, cette instruction, cette divination sont aussi et resteront le don des vrais éducateurs. Il faut de la science, il en faut beaucoup ; il la faut pour former l'enfant suivant les lois de sa nature et de son développement, pour le redresser lorsqu'il s'en écarte ; mais, pour aller au fond de lui, pour y toucher les ressorts les plus intimes, pour y découvrir les premiers linéaments de son individualité naissante, pour les faire épanouir, il faut ce sens tout personnel que vous connaissez bien et qui est le don des meilleurs maîtres, cette bonté perspicace devant laquelle s'ouvrent les clôtures des âmes, et qui a été, est et sera le premier et [...] le dernier secret de l'éducateur.

    LIARD.               

    (Extrait de l'allocution prononcée à la séance annuelle de la Société pour l'étude psychologique de l'enfant, à la Sorbonne, le 15 novembre 1903) – Manuel général, 28 novembre 1903 (Hachette, éditeur)

    Précautions à prendre
    dans l'étude psychologique de l'enfant

    La méthode d'observation peut aisément devenir inutile ou même nuisible, si on l'applique mal. L'enseignant doit se souvenir de quelques précautions à prendre.

    1. Rappelez-vous toujours que ni la satisfaction de votre curiosité, ni la réunion d'observations intéressantes sur vos élèves, ni même votre propre éducation, mais uniquement la meilleure éducation possible de chacun des enfants qui vous sont confiés est la seule fin et le seul but qui justifie ce travail.

    2. Évitez la rédaction de fiches qui pourraient prévenir défavorablement envers un enfant l'un de ses enseignants à venir.

    3. Prenez vous-même la résolution de ne jamais être prévenu contre un enfant par l'une quelconque des pièces de son dossier.

    4. N'oubliez jamais que les enfants grandissent et changent constamment, et que ce qui est vrai aujourd'hui pour un enfant peut être demain loin de la vérité. Les observations recueillies sur des faits ou des caractères sujets à changer ne doivent jamais être considérées comme définitives.

    5. Que vos observations portent sur des faits, autant que possible sur des faits apparents, beaucoup moins encore sur vos sentiments et impressions personnelles. Avant d'enregistrer une observation, favorable ou non, sur le caractère d'un enfant, il est bon de vous demander si cet enfant vous est personnellement sympathique, antipathique ou indifférent. Ayez grand soin de ne pas écrire à la légère que tel enfant est « paresseux », que tel autre « ne peut rien faire en mathématiques », qu'un troisième « n'a pas de mémoire », qu'un autre encore « ne porte aucun intérêt à son travail et est incapable d'attention », etc. Si ces déclarations sont vraies, les faits doivent être si patents qu'il n'est besoin d 'en laisser aucune trace écrite. Si ce sont des faits superficiels, vous devez aller plus profond. Ce qu'il faut rechercher, c'est la cause de la paresse, de l'incapacité à faire quoi que ce soit en mathématiques, de la pauvreté de la mémoire, de l'impossibilité à prendre intérêt au travail scolaire et à y prêter attention. Il y a toujours des causes sérieuses derrière ces manifestations superficielles, et, ordinairement, elles peuvent être découvertes. Ces causes sont vraiment dignes d'être enregistrées, mais le fait de les enregistrer est secondaire ; l'important est de les connaître et, par suite, de s'efforcer d'en modifier les effets.

    6. Il vaut mieux d'ordinaire que les enfants ignorent qu'on les étudie ainsi et qu'on enregistre les résultats de cette étude. En dehors de ce que les enfants ne peuvent s'empêcher de révéler à un observateur soigneux, il y a une foule de faits importants qu'on peut surprendre au cours des conversations, qui ont lieu avant et après la classe, pendant les récréations, et de beaucoup d'autres manières. De telles conversations tendent à rapprocher plus intimement l'enseignant et ses élèves. Les enfants apprécient l'intérêt véritable qu'on porte à leurs efforts et à eux-mêmes. Si l'enseignant trouve ses élèves peu communicatifs, c'est probablement parce qu'ils se défient de lui ou sentent qu'il ne sympathise pas avec eux, qu'il ne s'intéresse pas véritablement à eux. Pour comprendre véritablement la vie des enfants, l'enseignant doit y pénétrer comme le ferait un autre enfant.

    7. Les parents, qui ont une conception de l'éducation et de la fonction de l'école radicalement différente de celle que nous esquissons ici, peuvent ne pas apprécier immédiatement l'importance d'un pareil travail ; quelques-uns peuvent le trouver ridicule, le condamner même, en pensant que l'enseignant se mêle de ce qui ne le regarde pas. Mais, quand on verra le but réel de cette étude, quand on saura que l'enseignant poursuit simplement un but professionnel, qu'il a à cœur le plus grand bien de chaque enfant, il est peu de parents qui ne s'empresseront pas de lui prêter assistance.

    L'enseignant prudent et sage saura n'en indisposer aucun et s'assurer la précieuse coopération de beaucoup. De pareilles études, faites d'une manière suivie et générale dans une école, contribueront à rapprocher les parents et les enseignants, et serviront plus que toute autre chose à élever les familles jusqu'à une conception plus haute et plus juste de l'éducation et de la fonction de l'enseignant dans l'école.

    MAURICE KUHN              

    (Traduit de l'anglais d'après la revue The Paidologist - État du New Jersey - 1904)


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