• Ils étaient usés à 15 ans...

    Ils étaient usés à quinze ans
    Ils finissaient en débutant
    Les douze mois s'appelaient décembre
    Quelle vie ont eu nos grand-parents
    Entre l'absinthe et les grand-messes
    Ils étaient vieux avant que d'être
    Quinze heures par jour le corps en laisse
    Laissent au visage un teint de cendres
    Oui notre Monsieur, oui notre bon Maître...

    Jacques Brel (Jaurès)

    Ces petits enfants au corps usé, au cerveau paramétré depuis la plus tendre enfance, lorsque, bébés, ils assistaient, immobiles et silencieux, aux rites religieux qu'ils ne pouvaient comprendre, j'étais heureuse de voir qu'ils avaient disparu de notre univers d'occidentaux.

    Je pensais qu'une fois pour toute, les spécialistes de l'enfance du XXe siècle avaient tordu le cou aux idées anciennes qui représentaient l'âge tendre comme une époque à corriger coûte que coûte, le plus vite possible, car elle était la preuve de notre animalité et de notre peu de raison originelle.

    Et pourtant...

    Si pour le moment – et pour encore les siècles des siècles je l'espère – on n'attache plus les moins de quinze ans quinze heures par jour à une tâche épuisante ne nécessitant aucune qualification, j'ai hélas la sinistre impression que la société les soumet à nouveau à l'absinthe et aux grands messes, beaucoup plus en tout cas que l'ont été leurs parents, mes enfants, et leurs grands-parents, mes camarades d'école, de collège et de lycée et moi-même.

    Nos tout-petits, que nous devrions protéger plus que tout, comme le font tous les mammifères adultes, sont à nouveau soumis au lavage de cerveau des grands messes, pendant lesquelles ils doivent, à coup de règles sur les doigts naguère et de culpabilisation compassionnelle désormais, rester immobiles et muets pour l'amour d'une idole lointaine dont ils comprendront plus tard, bien plus tard, en quoi elle méritait leur respect et leur empathie de commande.

    Nos petits, nos presque grands sont soumis, au prétexte qu'ils sont les adultes de demain, à l'étude forcément très lacunaire d'œuvres produites, avec de hauts et nobles sentiments, par un adulte, pour des adultes.

    J'imagine la tête de Jean Jaurès s'il savait que sa prose, sans doute calculée, pesée, mesurée au petit poil pour apporter des éléments de réflexion supplémentaires à des adultes instruits et longuement éduqués, est désormais considérée par les successeurs de ces adultes instruits et longuement éduqués comme un vulgaire Martine découvre la laïcité ou un Pourquoi Tom Tom et Nana sont-ils à l'école publique et non dans un établissement privé confessionnel hors-contrat ? à usage des 8 à 12 ans.   

    Et j'imagine l'état d'esprit de nos élèves, tous ceux qui n'ont pas encore passé le cap de l'adolescence, devant ces mots d'adultes, ce « charabia de grands[1] » dont leurs enseignants devront expliquer chaque mot, chaque expression, chaque phrase, chaque paragraphe...

    On ne peut pas dire qu'ils furent esclaves
    De là à dire qu'ils ont vécu
    Lorsque l'on part aussi vaincu
    C'est dur de sortir de l'enclave
    Et pourtant l'espoir fleurissait
    Dans les rêves qui montaient aux yeux
    Des quelques ceux qui refusaient
    De ramper jusqu'à la vieillesse

    La vie des enfants d'avant 1914, pour lesquels Jaurès avait dans sa lettre lutté de toute sa verve, toute sa force de conviction, tous ses arguments longuement mûris et réfléchis, avait réussi à maintenir l'espoir, l'avenir nous l'a montré.

    Les corps étaient usés mais il restait les âmes de ceux qui refusaient. Toutes les âmes, les constructives, celles des descendants de Jaurès, mais aussi les autres, celles qui rejetèrent violemment le bourrage de crâne auquel elles avaient été soumises et en firent tout ce que le XXe siècle a produit de pire.

    Nos enfants d'aujourd'hui deviendront, oui, bien sûr, les adultes de demain. Et il y aura parmi eux, en plus du troupeau de ceux qui resteront dans l'enclave, quelques adultes qui refuseront de ramper jusqu'à la vieillesse.

    Seulement, j'ai peur qu'après les contraintes physiques, la contrainte psychologique que constitue le bourrage de crâne quel qu'il soit, produise les mêmes effets : sans doute quelques leaders positifs en germe, mais surtout un rejet violent de la morale inculquée à coups d'absinthe et de grands-messes.

    En substance, j'ai peur qu'après cette usure des corps vienne l'usure des cœurs, l'usure de la compassion, l'usure de l'espoir, l'usure des rêves.

    Et c'est pourquoi, plutôt que de les faire asseoir, en silence, juste pour offrir leur souffrance à quelqu'un qu'on ne leur nommera pas, dans leur salle de classe de tout-petits, sans rien leur expliquer parce qu'ils sont trop petits ; plutôt de leur lire :

    « Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde. Lorsque vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années œuvre complète d’éducateurs. Dans chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront ».

    ce qui concerne leurs enseignants et leurs parents, mais ne leur propose qu'une ligne de conduite à n'appliquer que dans un nombre d'années qui dépasse de beaucoup celui de celles qu'ils ont déjà vécues, je propose qu'on s'emploie dorénavant à faire ce que Jean Jaurès demandait aux adultes de faire :

    les mener au bout du monde en nourrissant cette curiosité illimitée, leur parler de ces grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine.

    Et ce, comme le demandait Jaurès aux éducateurs d'autrefois,

    pendant quelques années et non pas pendant une heure placebo, au mois de novembre 2020.

    Bien sûr, ça ne fera pas de jolies images au Vingt Heures de BFMTV du 2 novembre 2020, pas de grandes polémiques au sujet du collège de Ville-Nouvelle-Déshéritée-sur-Misère dans lequel trois p'tits cons ont refusé d'enlever leur casquette à l'envers et ont craché un glaviot glaireux pendant la minute de silence, croyant ainsi honorer une autre idole...

    C'est sans doute très bête pour la comm' du gouvernement et des politiciens de tout poil, mais pour les bébés de maternelle, les petits et grands enfants de Primaire et de Collège, ce sera sans doute le plus beau des cadeaux qu'on pourra leur faire, idée à laquelle, je pense, notre collègue lâchement assassiné aurait sans doute adhéré.

    J'édite pour ajouter ces quelques lignes, fondamentales, et qui vont dans le sens du temps long, de l'exigence, et du respect de l'enfance plutôt que dans celui d'une vision utilitariste à cours terme du rôle de l'école. Elles ont été retirées de la lettre de Jaurès qui doit être lue aux enfants, pré-adolescents et adolescents lundi matin (merci C.) :

    J’entends dire, il est vrai : À quoi bon exiger tant de l’école ? Est-ce que la vie elle-même n’est pas une grande institutrice ? Est-ce que, par exemple, au contact d’une démocratie ardente, l’enfant devenu adulte ne comprendra point de lui-même les idées de travail, d’égalité, de justice, de dignité humaine qui sont la démocratie elle-même ? Je le veux bien, quoiqu’il y ait encore dans notre société, qu’on dit agitée, bien des épaisseurs dormantes où croupissent les esprits. Mais autre chose est de faire, tout d’abord, amitié avec la démocratie par l’intelligence ou par la passion. La vie peut mêler, dans l’âme de l’homme, à l’idée de justice tardivement éveillée, une saveur amère d’orgueil blessé ou de misère subie, un ressentiment et une souffrance. Pourquoi ne pas offrir la justice à des cœurs tout neufs ? Il faut que toutes nos idées soient comme imprégnées d’enfance, c’est-à-dire de générosité pure et de sérénité.
    Comment donnerez-vous à l’école primaire l’éducation si haute que j’ai indiquée ? Il y a deux moyens. Il faut d’abord que vous appreniez aux enfants à lire avec une facilité absolue, de telle sorte qu’ils ne puissent plus l’oublier de la vie et que, dans n’importe quel livre, leur œil ne s’arrête à aucun obstacle. Savoir lire vraiment sans hésitation, comme nous lisons vous et moi, c’est la clef de tout. Est-ce savoir lire que de déchiffrer péniblement un article de journal, comme les érudits déchiffrent un grimoire ? J’ai vu, l’autre jour, un directeur très intelligent d’une école de Belleville, qui me disait : « Ce n’est pas seulement à la campagne qu’on ne sait lire qu’à peu près, c’est-à-dire point du tout ; à Paris même, j’en ai qui quittent l’école sans que je puisse affirmer qu’ils savent lire. » Vous ne devez pas lâcher vos écoliers, vous ne devez pas, si je puis dire, les appliquer à autre chose tant qu’ils ne seront point par la lecture aisée en relation familière avec la pensée humaine. Qu’importent vraiment à côté de cela quelques fautes d’orthographe de plus ou de moins, ou quelques erreurs de système métrique ? Ce sont des vétilles dont vos programmes, qui manquent absolument de proportion, font l’essentiel.
    J’en veux mortellement à ce certificat d’études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes. Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement, en sacrifiant la réalité à l’apparence ! Mon inspection serait bientôt faite dans une école. Je ferais lire les écoliers, et c’est là-dessus seulement que je jugerais le maître.

    Note :

    [1] Pas plus tard que dimanche dernier, j’ai assisté, avec un jeune homme de 10 ans, bon élève de CM2, à un spectacle au cours duquel « onze comédiens, chanteurs et musiciens trituraient le courage pour voir ce qu'il a dans le ventre ». Après le spectacle, j’ai demandé au pré-pré-adolescent ce qu’il avait pensé du spectacle. Sa réponse au mot près a été : « J’ai bien aimé. C’était super. J’ai rien compris à ce qu’ils disaient mais j’ai bien aimé quand même. » Dont acte...

     


  • Commentaires

    1
    Marion C
    Dimanche 1er Novembre à 12:00

    Bravo.

      • Dimanche 1er Novembre à 12:03

        Merci wink2 ! Et bonne rentrée malgré tout !

    2
    Anne-Do
    Dimanche 1er Novembre à 13:45

    Merci.

    Vraiment pas hâte à demain.

    3
    Fantomas
    Dimanche 1er Novembre à 15:01

    Merci mille fois  !

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