• Faudrait pas qu'ça grandisse !

    Faudrait pas qu'ça grandisse...
    Merci à Claude Ponti dont l'œuvre tout entière, par sa créativité débridée, cherche à prolonger l'Enfance...

    « Je trouve qu’il y a une très forte rupture entre écoles maternelle et élémentaire. Le passage au CP est extrêmement difficile pour les enfants et mortel pour l’imagination. À l’école élémentaire, ils sont enfermés dans l’apprentissage du «  lire, écrire, compter  », qui sont des systèmes clos qui leur interdisent l’imagination, alors que sans elle, je ne pense pas qu’on puisse lire, écrire, compter. » répond le célèbre Claude Ponti à la personne qui l'interroge au nom des Cahiers Pédagogiques.

    Mortel pour l'imagination, rien que ça. Apprendre à lire, écrire et compter tue à jamais l'imagination... C'est brutal. Il ne faudrait pas que ce soit mal interprété et qu'on en déduise qu'il vaudrait mieux ne rien apprendre aux petits enfants pour qu'ils restent frais et drôles comme de petits enfants et continuent à croire que les vilains pieds de table se sont jetés sur leur petit orteil pour le croquer, que les presbytères sont de jolis petits escargots et que les vilains Kontrôleurs de Kastatroffe viennent manger tout crus les petits poussins qui n'ont pas pensé à souscrire à une assurance prenant en charge les dommages dus aux incendies...

    La vieille barbe que je suis a de la peine à laisser dire des vérités aussi tranchées sans renâcler. Surtout quand elle lit dans les commentaires tout un tas de vérités-vraies tout aussi entachées de jusqu'au-boutisme noir et blanc, visant à approuver les dires du grand maître es-enfant-de-6-à-8-ans... Répondons donc point par point.

    La rupture

    Oui, il est vrai qu'au cours de ma carrière, j'ai remarqué une rupture de plus en plus grande entre la Grande Section et le CP. Je pourrais presque la dater, d'ailleurs. Mais j'ai peur qu'on m'accuse encore du « c'était mieux avant »...

    Avant, pour moi, c'était quand on n'apprenait pas les lettres et les chiffres aux enfants dès l'âge de trois ans. Avant, c'était quand on leur donnait du papier, des crayons, de la peinture, de l'argile, des ciseaux, de la colle, du fil, du carton, des emballages vides, des chutes de bois et même des ratons-laveurs et qu'on leur disait : « Fais-en ce que tu veux, je saurai quoi en tirer pour t'aider à grandir ! ». Avant, c'était quand on lisait des histoires en classe sans se demander si elles permettaient de travailler en petit groupe, en grand groupe ou en ateliers décloisonnés ou bien si elles étaient un moyen de « faire rencontrer aux élèves une culture littéraire résistante, à l'incompréhensibilité programmée, afin d'enrayer les automatismes récurrents de l'intrigue » ou encore si elles débouchaient sur la découverte d'une logique non-cartésienne. Avant, c'était quand on ne travaillait pas « à la manière de Machin » sauf si Machin, c'était le petit copain d'à côté, âgé lui aussi de 3, 4, 5 ou 6 ans. Avant, c'était quand, en Grande Section, on ajoutait à tout ça un peu d'écriture, un peu de lecture, un peu de calcul, juste à leur mesure parce qu'ils le demandaient. Avant, c'était quand le CP n'était pas déclaré la classe la plus difficile de tout le cursus primaire et qu'instituteurs comme enfants l'abordaient sereinement en sachant que, sauf rare exception, tout le monde serait lecteur à la fin de l'année. Avant, c'était quand on ne courait pas après le temps parce qu'on savait qu'on avait 27 heures par semaine pour avancer, tous ensemble, sur le chemin de tous les savoirs, réels comme imaginaires.

    Les enfants arrivaient alors au CP tous dessinateurs, ce qui est très rarement le cas aujourd'hui, tous scripteurs, et parfois déjà un peu lecteurs.
    La rupture était moindre puisqu'ils continuaient sur un chemin qu'ils connaissaient déjà et dans lequel l'imaginaire cultivé avait été le leur et non celui des albums de littérature-jeunesse exploités jusqu'aux tréfonds de leurs logiques, de leurs imaginaires, de leurs repères culturels d'adultes faits qui n'évolueront plus qu'à la marge.

    « Lire, écrire, compter »

    Il est amusant de voir qu'après 15 ans de programmes de 2002, on en soit toujours à conclure que c'est au CP qu'on apprend à lire, à écrire et à compter. Amusant et rassurant.
    Si cela pouvait évacuer tous ces « ateliers autonomes » ou « dirigés » au cours desquels nos tout-petits associent des lettres minuscules à des lettres majuscules, trouvent l'initiale d'un mot, comptent inlassablement des bouchons, des pinces à linge, des cure-pipes, des piques à brochettes, cherchent à prouver qu'ils entendent les phonèmes de la langue française, s'exercent à inverser les syllabes d'un mot et autres activités toutes plus inutilement ponctuelles les unes que les autres, ce serait déjà pas mal. Mais même pas !
    N'osons même pas rêver qu'on pourrait à la place faire de l'utile constructif, servant l'imaginaire comme le réel et permettant aux élèves d'arriver au CP tout à fait prêts à ajouter le « lire, écrire, compter » à leur panoplie, sans risque pour leur développement global, celui qui concerne tant l'imagination que le principe de réalité.

    Encore que... y arriverions-nous ? Quand on enlève des heures de classe, et puis encore des heures de classe, à des jeunes enfants toujours aussi lents que leurs grands-parents ou leurs parents au même âge pour se regrouper en un semblant de rang, s'habiller, se déshabiller, vider ou remplir un cartable, écrire en tirant la langue, gommer avec application, passer un cap aussi important que savoir nouer un lacet, passer la dizaine supérieure, élargir son empan visuel jusqu'à pouvoir d'un seul coup d'œil englober 3, 4, 5, 6 ou même 7 lettres à la fois, retenir un nombre astronomique de mots nouveaux qu'ils n'avaient jamais entendus auparavant, comment sommes-nous censés faire ?

    Pas étonnant que, dans certaines classes de CP, on ne fasse plus qu'apprendre à lire, à écrire et à compter et qu'on oublie parfois tout le reste, tout ce qui était si important pour assurer une croissance harmonieuse aux enfants qui n'étaient pas nés avec une cuiller en argent dans la bouche !

    Des systèmes clos qui interdisent l'imagination

    Je reviens de visiter le château de Guédelon où j'ai été plongée dans le monde des bâtisseurs qui ne savaient pas lire. J'ai continué mon périple par Vézelay où j'ai pu observer l'imaginaire de sculpteurs de pierre qui ne savaient sans doute ni lire, ni écrire, ni compter.
    Leurs systèmes clos à eux, c'étaient la corde à 12 nœuds, l'équerre et le compas, l'exemple de leurs anciens qui leur transmettaient, oralement, leurs connaissances dans le domaine du réel mais aussi d'un imaginaire, sans doute très fermé pour nous, leurs descendants du XXIe siècle, mais un imaginaire débordant de créativité tout de même.

    Les systèmes, clos ou non, permettent d'avancer. C'est d'ailleurs ce que découvrent nos « 6 ans » au moment où ils perdent leur première dent de lait à peu près.

    Jusque là, ils avaient accumulé, au petit bonheur la chance. Ils s'installaient, disait Célestin Freinet.
    Puis, petit à petit, une fois installés, ils avaient commencé à aménager leur intérieur ; cela les avait amenés à multiplier les expériences, éliminer celles qui n'aboutissaient pas pour perfectionner celles qui leur avaient permis d'aller plus loin. Dans tous les domaines.

    Pendant leur dernière année d'école maternelle, normalement, si le virtuel n'a pas trop contaminé leur univers, à la maison comme à l'école, ils ont décidé de commencer à ranger toutes ces connaissances. Et pour savoir comment les ranger, ils ont cherché à les trier.
    D'un côté, le vrai, le sûr, le tangible, celui dont on sait d'où il vient, qu'on peut reproduire de façon sûre, qu'on peut systématiser sans crainte et partager avec ses pairs. De l'autre, l'imaginaire, le drôle mais aussi le terrible, celui qu'on n'explique pas et qu'on est de plus en plus conscient de « jouer » quand ce n'est pas lui qui nous « joue ».

    Et là, les petits CP, à 95 % et peut-être même plus, par commodité, par goût du rangement et de la sécurité, se sont tournés vers le réel. Même s'ils chérissent encore la Petite Souris qui échange ces « dents de bébé » (à dire sur un ton méprisant) contre des sous, des vrais, qu'on peut monnayer dans les magasins en échange de solide, de réel. Même s'ils rêvent du Père Noël qui leur apportera monts et merveilles sans les réveiller, à tous, en une seule nuit, grâce à un traîneau et huit rennes enchantés. Même s'ils ne sont pas si sûrs que ça qu'il n'existe pas quelque part un Bouffron-Gouffron qui pourrait peut-être leur faire des misères...

    Et il ne se passe pas une journée sans que leur enseignant n'entende la question lancinante qui a perturbé M. Ponti : « Est-ce que c'est vrai, ça ? »
    Ils tiennent à le savoir, non pas pour renier l'imaginaire, mais pour en faire un bloc à part, un jardin secret pour certains, une originalité pour d'autres, un truc inutile et même un peu idiot pour nos futurs « gros messieurs tout rouges ».

    Leurs super-pouvoirs, ce ne sont plus ceux de Superman qui vole à travers les airs, de Spiderman qui escalade les façades des immeubles, de la Reine de Neiges qui se délivre de je ne sais trop quoi et le beugle à tous les vents...
    Eux, ils savent lire... écrire... compter... et ça leur ouvre le monde ! Comme tous ces apprentissages qui les ont structurés jusque là, comme la station debout sans appui et la marche à pied autonome, sans donner la main à maman ou papa, comme la natation sans brassards, le vélo sans roulettes, les rollers, le chant juste et bien timbré, l'escalade de la cage à écureuils ou de l'arbre du voisin, la descente à skis tout seuls en faisant gicler la neige à l'arrivée, le dessin précis et réel du château du prince et de la princesse, de la locomotive ou du vaisseau spatial qu'ils conduiront un jour, de la robe de princesse ou de l'armure qu'ils porteront quand ils seront grands, c'est sûr !

    Car ils dessinent toujours

    S'ils ont pu pratiquer réellement, en toute liberté, sans consignes ni modèles, le dessin, le modelage, le découpage, le collage, le tissage, la construction à base de d'objets en volume variés et toutes ces activités qui auraient dû rester libres à l'École Maternelle, ils sont même à l'apogée de leur art ! Comme l'année dernière, et celle d'avant, et celle d'encore avant... et celle d'après, et celle d'encore après... Jusqu'à leurs 25 ans environ !

    Parce qu'ils sont des enfants et qu'un enfant, ça évolue, et pas qu'à la marge. Ce qu'ils ont appris précédemment se détruit et se reconstruit plus beau, plus solide, plus réfléchi, plus construit.

    Leur imagination croît au rythme de leurs lectures, des œuvres d'art visuelles ou musicales qu'ils rencontrent, des sciences et techniques qu'ils découvrent et apprennent, elle s'affine, prend ses propres marques. C'est sans doute en cela qu'elle s'éloigne très vraisemblablement, au moins provisoirement, des mondes parallèles chers aux auteurs-illustrateurs de la littérature de jeunesse en vogue.

    Bientôt, cependant, pour faire de la place au reste, certains d'entre eux ne dessineront plus, d'autres ne s'essaieront plus à l'architecture à taille d'enfant ou au tressage de fils de couleurs... Certains se lanceront dans la création musicale, d'autres préféreront la mécanique, l'archéologie, la cuisine, la création poétique, littéraire, l'étude des langues anciennes, l'exploration du petit bois derrière chez eux ou de l'Antarctique, le piratage informatique, la façon de faire fructifier un capital en bourse, l'aide aux personnes en situation de handicap ou d'extrême pauvreté... et il y en a même qui écriront et illustreront des albums de jeunesse qui sortiront de la logique récurrente de l'intrigue et qui entraîneront les enfants vers des paradis artificiels propres sur eux et ne nuisant pas à leur santé...

    Cela s'appelle grandir. C'est moins mignon que rester petit et se sentir prêt à renverser la montagne, combattre le dragon et boire tout l'océan mais c'est plus efficace quand il s'agit d'agir réellement sur les montagnes, les océans et même ces fichus dragons qui nous empoisonnent l'existence depuis que le monde est monde !

    Plaidoyer pour le dessin à l'école :

    Dessiner pour devenir intelligent.

    Dessiner pour s'exprimer


  • Commentaires

    1
    Dimanche 14 Mai à 15:04

    Je suis tout à fait d'accord. 

    J'ajouterai que l'on confond souvent "faire n'importe quoi" et imagination et que vers 5 ou 6 ans, les enfants arrêtent de faire n'importe quoi pour construire un projet créatif, avec un but à atteindre, et qu'ils se confrontent alors à leurs limites manuelles et techniques, et peuvent se décourager. Ou, au contraire, l'amélioration de sa technique lui permet de reproduire ce qu'il a en tête et non à juste gribouiller en imaginant ce que c'est, il commence à le représenter en vrai et c'est un réel bonheur, une victoire qu'il va reproduire encore et encore, sauf que ses possibilités manuelles étant limités, ses réalisations deviennent limitées aussi...

    Vers 5 ou 6 ans ils commencent aussi à se heurter à la non-compréhension des autres quand ils partagent leurs créations. En effet pendant sa période "n'importe quoi" le petit enfant se contrefiche de ce que comprend son interlocuteur (il est dans le faire) arrivé à un certain âge, il commence donc à structurer, rendre réaliste... pour être compris. Il arrête de gribouiller n'importe quoi, de raconter des histoires sans queue ni tête 

    Par ailleurs, ils découvrent aussi d'autres domaines de créativité, en effet, dans le monde il n'y a pas que les arts visuels et les histoires sans queue ni tête que l'on sert bien souvent aux enfants ... la musique, le jardinage, les sciences, la cuisine, la mécanique... souvent des domaines qui ne souffrent pas le n'importe quoi. 

    Sinon, on jette la pierre à l'école pour une perte de créativité des enfants, mais rappelons quand même qu'un enfant passe plus de temps en dehors de l'école qu'à l'école, que peu de famille donnent aux enfants matériels et temps pour créer (combien d'enfants ont accès librement à du papier? des crayons? de la colle? des ciseaux? de la peinture? du tissu? de la pâte à modeler?...) Pire, de plus en plus d'enfant passent plus de temps devant la télé qu'à l'école, et la télé, c'est très mauvais pour le cerveau et la créativité...

      • Dimanche 14 Mai à 15:17

        Merci Maîtressepatate pour ces précieux compléments d'information. Nous sommes bien sur la même longueur d'ondes.

    2
    Gelsomina31
    Dimanche 14 Mai à 19:34

    Merci Doublecasquette et Maitresse Patate pour ces rappels de bon sens!

    Et MERDE à Ponti! J'ai beau aimer certains de ses albums, le personnage et les albums que je n'aime pas me hérissent le poil. Je n'arrivais pas à mettre le doigt sur le pourquoi et le comment, l'article de DC vient de lever un peu le voile sur la réponse.

      • Dimanche 14 Mai à 20:29

        Bah quoi ? J'ai rien dit, moi... Mais je n'en pense pas moins glasses...

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    3
    maikreeeesse
    Mercredi 7 Juin à 20:30

    Bouh ! J'aime lire Ponti, j'aime lire Doublecasquette qui arrive toujours à mettre en mot si clairement mon ressenti. Je suis déchirée !

     

      • Mercredi 7 Juin à 20:41

        On peut lire Ponti quand il écrit des histoires rigolotes et ne pas le croire quand il dit que la créativité des enfants est irrémédiablement broyée par l'école élémentaire...

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